XVII. APERÇUS DE CRITIQUE
l’hôtel de Bourgogne ; il faut môme avouer quelquefois que nos Eupolis de carrefours parlent à leur auditoire chrétien (d’où rien ne prouve que les femmes fussent exclues) encore plus librement que les comiques d’Athènes. Mais tout ce théâtre du bon vieux temps n’a pas une comédie régulière à nous offrir1 ; c’est un chaos, fécond déjà, et d’où jaillit souvent l’étincelle, mais, enfin un chaos où nous démêlons avec peine, après un long oubli, les premiers rudiments de l’art. Aristophane, au contraire, et les siens sont en leur genre les plus habiles artistes d’un siècle qui produisit Sophocle, Thucydide et Phidias. U atticisme, c’est l’exquise politesse, que les Romains mêmes n’ont pas cru atteindre dans leur urbanité, et qui parmi les modernes honore singulièrement la civilisation et l’esprit français. Voilà pourquoi Aristophane n’est point assez justifié par les désordres d’un temps demi- barbare.
Pour le comprendre, il faut se dire qu’il y avait deux sociétés dans Athènes, celle des femmes libres, sévèrement interdite aux indiscrétions de la médisance et de la curiosité, et que la tragédie traduisait sur la scène, mais avec respect et mesure -, puis la société des femmes perdues, soit par naissance, soit par l’influence d’une corruption trop commune, et que c’est là le monde que peint Aristophane. Les plaidoyers des orateurs attiques nous offrent le même contraste : que l’on compare seulement le discours contre Nééra et les discours d’Isée sur la succession de Ménéclès et sur la succession de Pyrrhus. Chez nous aussi on aurait une étrange idée des mœurs de la famille, si on les cherchait dans certains romans, dans certains feuilletons que la presse propage avec une indifférence coupable, ou dans les journaux qui reproduisent les audiences de la justice civile et criminelle. On
' Voir, entre autres preuves, la collection publiée, eu 1837, chez Tecliener, par MM. F. Michel et Leroux de Liiicy, et comparer l’ouvrage instructif et piquant de M. Lenienl sur la Satire en France au moyen dge (Paris, 1859).
SUR LE THÉÂTRE GREC
méconnaîtrait le peuple d’Athènes en le jugeant d’après les sales personnages de Cinésias et de Lysistrata. Il y a bien peu de place chez Aristophane pour la peinture des sentiments honnêtes. Chez lui, la vie du ménage, c’est une lutte de méfiances et de basses tromperies; le mariage, quand il intervient en quelque scène de ses pièces, ne sert guère qu’à motiver un épithalame licencieux. En présence de pareils tableaux, M"“ de Staël a fort bien dit que les Grecs « avaient le goût qui tient àl’imagination, et non celui qui naît de la moralité de la vie « et que s’enivrer des sentiments, était presque un devoir dans le culte des Athéniens, tandis que le renoncement au monde et à ses pompes doit être la vertu des modernes. Ajoutons toutefois qu’ Aristophane ne représente pas ici les vraies mœurs d’Athènes, toutes les mœurs d’Athènes, et que ce qu’il ne fait point, les comiques ses sucesseurs le feront à peine. Parcourez les titres, les fragments de leurs ouvrages perdus, les imitations de Plaute et de Ménandre ; vous retrouverez partout des noms, des intrigues de courtisanes ; çà et là quelques nobles descriptions de l'amour maternel, du dévouement filial, parce qu’il faut bien que la nature humaine çà et là reparaisse et retrouve ses droits, mais partout cette tache indélébile de la prostitution et celle de l’esclavage qui offrait à la corruption des facilités déplorables. Tristes fêtes, sans doute, à nos yeux que ces bacchanales de la comédie, où l’argent d’Athènes se dissipait en plaisirs souvent honteux, où la religion s’associait à toute une poésie de luxure et d’impudence ; tristes fêtes, sans doute, mais qui n’ont pas, à leur date, le sens que nous leur prêtons par un injuste retour de sévérité. 11 n’y faut ni exagérer, ni méconnaître la part personnelle des poètes.
D’ailleurs, si grande qu’elle soit, la faute des poètes portait en elle-même une partie de sa’ punition.
Comme la comédie athénienne s’est trop attachée aux événements et aux passions de chaque jour, dès le lendemain