‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 118 sur 153 · D’ALEXANDRE LE GRAND · texte numérisé non relu

D’ALEXANDRE LE GRAND

combien le suis-je plus encore en lisant l’ouvrage de M. Geier !

Un rapide examen des principaux textes de l’antiquité sur ce célèbre épisode de son histoire, suffira pour montrer là-dessus combien notre science est courte, combien il est sage de ne pas vouloir l’étendre par des conjectures aventureuses.

Et d’abord, que Philippe ait voulu donner pour précepteur à son fils un philosophe éminent parmi ses contemporains, . cela est très-conforme à la politique, déjà presque séculaire, des rois de Macédoine. Depuis plusieurs générations, ne voyait-on pas ces rois d’un peuple encore à moitié barbare faire effort pour se rapprocher de la Grèce lettréo, attirer à leur cour ses poètes et ses artistes pour répandre parmi leurs sujets le goût des occupations libérales ? Un des ancêtres de Philippe, Archélaiis, avait ainsi reçu avec de grands honneurs les poètes Euripide, Agathon et Chérilus, le musicien .Timothée , le philosophe Platon, le peintre Zeuris. Ce même prince avait rivalisé avec les solennités olympiques en faisant célébrer à Dium des fêtes dont les historiens ont céléb/é l’éclat, et les monuments anciens de la Macédoine conservent encore quelques traces de ces splendeurs où se montre une évidente et salutaire émulation des arts qui honoraient alors les cités de la Grèce libre '. D’ailleurs, Aristote était à moitié Macédonien de naissance, et son père, médecin distingué, occupait un poste de confiance à la cour de Pella ; quoique athénien par son éducation toute socratique, le jeune philosophe tenait donc à cette cour par des liens assez étroits, même quand il ne serait pas démontré qu’il eût rompli, un jour, le rôle d’ambassadeur d’Athènes*. Mais sont-ce là des

1 Voir les faits réunis par Born, Zur makedonischen Geschichte (Berlin, 1858, in-4, p. 26), et comparer les judicieuses observations d’un jeune voyageur français, an sujet des ruines de Dium, l'une des anciennes capitales de la Macédoine, dans le livre intitulé le Mont Olympe et l'Acarnanie, par M. L. Heuzey, Paris, 1860, in-8, p. 122.

* Hermippc, cité par Diogène Laërte, V, 2.

XVltl. ARtSTOTË MlÊCÊPTËUR

raisons suffisantes pour croire que Philippe ait, dès la naissance d'Alexandre, écrit auStagirite le billet que voicit

« Apprends qu’il m’est né un fils. J’en suis fort reconnaissant envers les dieux, moins pour la naissance de l’enfant que parce qu’il est né contemporain d’Aristote. J’espère, en effet, que, nourri et élevé par toi, il sera digne de nous et de • notre royauté. »

Aulu-Gello1 * a beau nous dire qu’il extrait ces lignes d’un recueil des lettres de Philippe, lettres « toutes pleines d'élégance et de sagesse, » on est peu rassuré par ce témoignage ; on se demande si l’empressement du roi de Macédoine est aussi sage qu’il est dramatique, et s’il convenait à cette prudouce bien connue d’engager aussi fièrement l’avenir sur la tfitc d’un frôle enfant. Aristote lui-môme (je no sais si on l’a remarqué) n’avait que vingt-huit ans alors, et il n’était pas, à cet âge, le savant fameux auquel semble s'adresser^ billet de Philippe. Je croirais encore moins, sur la foi d’un rhéteur’, que Philippe ait réclamé les services d’Aristote parce qu’il so sentait lui-même incapable d’élever son enfant : c’est là une supposition tardive, qui a dû naître dans les écoles, où elle prêtait aux antithèses et aux déclamations en l’honneur de la philosophie.

D’ailleurs, admettons que Philippe ait songé sitôt au futur précepteur de son fils; ou bien il changea promptement d’avis, ou il ajourna beaucoup l’effet de son premier dessein ; car Alexandre ne passa que vers l’âge de treize ans entre les mains d’Aristote, qui, par conséquent, ne put pas, comme le Voudrait Quintilien3, être chargé de lui apprendre à lire et à écrire.

1 h'ocles alticœ, ix, 3.

5 Dion Chrvsoslome, Disc, xlix, p. 615, éd. Empérius.

» Inst, oral., I, I, § 23 : « An Philippus Alexandra filio suo prima lilleraruin éléments tradi ab Aristotele, suimno cjus ætalis philosopho, voluisset, aul ille suscepisset boc officiun), si non studiortim initia et

B’ALEXAKDttÈ I.fe GfeASD. 45 i

Ses premiers maîtres, on le sait par le témoignage formel de Plutarque', furent, à titre de précepteur, Léonidas, un parent de sa mère Olympias, et, à titre do gouverneur, un Acarnanien nommé Lysimaque. On sait aussi quo Léonidas, personnage chez qui l’austérité s’unissait à quelques travers, n’exerça pas on tout la meilleure Influence sur le caractère do son disciple; et Plutarque laisse voir assez nettement quo l’insuffisance do scs premiers maîtres et do leurs coopérateurs subalternes fut ce qui décida Philippe à mettre la généreuse mais indocile nature de son fils sous l'habile discipline d’Aristote. Une tradition ancienne, mais douteuse, ajoute que Callisthène et Théophraste, devenus les condisciples du jeune prince, apportèrent, par surcroît à l’enseignement du maître, l'aiguillon, toujours si utile, de l'émulation*. Ce quo Plutarque affirme avec précision, c’est qu’Alcxandro, sous la conduite du savant philosophe, embrassa dans ses études tout le dcrclo des connaissances humaines, depuis la poésie jusqu'à la médecine, et qu’il fut mémo capable d’exercer ce dernier talent d’une façon utile pour scs aniis. Mais le mémo historien gâte un peu pour nous le mérite de renseignements aussi précis en nous rapportant cette prétenduo lettro d’Alexandre, écrite du fond même de l’Asio au chef du Lycée dans Athènes :

« Tu as mal fait de publier tes leçons; car en quoi différerons-nous du commun des hommes, si les leçons que nous avons reçues do toi leur sont aussi communiquées? Pour moi, je suis encore plus jaloux de l’emporter par le savoir que par la puissance. »

A quoi Aristote aurait répondu, suivant Àulu-Golle, qui complète ici Plutarque en puisant à un recueil semblable de correspondance apocryphe :

a peifeclissimo qtioque optinie tractari, et pertinere ad summam credidisset? »

4 Vie d'Alexandre, cbap. v et suiv.

* Slalir, Aristolelia, i,p. 106, utilement corrigé par M. Geler, p. 30-31.

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