XVIII. ARISTOTE PRÉCEPTEUR
« Tu m’as écrit au sujet de mes leçons, et tu penses qu’il faut les garder secrètes. Sache donc que, si je les ai publiées, elles ne le sont pas pour cela, car elles n’ont de sens que pour ceux qui les ont écoutées4. »
Comme si, au lieu d’une libérale éducation, Aristote n’avait donné à son disciple qu’un enseignement mystérieux; comme si Alexandre avait jamais pu avoir la puérile prétention de connaître seul certains secrets de la philosophie! On sent ici de nouveau l’œuvre d'un faussaire qui se joue avec la division, mal comprise, des écrits d’Aristote en ésotériques et exotériques. En effet, celui qui a si nettement et si heureusement dit que « la parole, quand elle ne montre pas la pensée, ne fait pas son office’, » celui qui consignait dans sa Métaphysique3 un si franc déni de croyance à toutes les divinités païennes, n’était pas homme à employer de mesquins subterfuges pour cacher ses doctrines.
Aristote a pu préparer pour Alexandre une édition des poèmes homériques, travail dont la trace se retrouve dans les anciens commentateurs de ces poèmes4 ; il a pu composer pour son royal disciple, comme fit Bossuet pour le grand Dauphin, des livres spéciaux tels que ceux que ses biographes intitulent : D’Alexandre ou de l’orateur, De la royauté , De la fondation des colonies s. Le premier môme de ces titres nous . rappelle assez directement le livre de Fronton ad M. Cœsarem de eloquentia. On aime à retrouver, au moins à deviner
1 Nocles altica, xx, 5.
* Rhétorique, m, S.
5 XII, 8. Cf. C. Zell, Opusc. acad. latina, p. 157-179 : DeAristotelepatriarum religionum astimatore ; Friburgi Brisigavorum, 1857, in-8; et J. Simon, Etudes sur la Théodicée de Platon et d'Aristote, Paris, 1810, in-R.
1 Voir notre Essai sur l'histoire de la Critique ches les Grecs, p. 123 et suiv., 138 el suiv.
* Voiries textes cités par M. Geier, p. 2, note, et par M. C. Muller, Scriplores rerum Alex, ilagni, p. 5, & la suite de l’édition d’Arrien dans la Bibliothèque grecque-laline de F. Didot.
D’ALEXAJTOBE LE GRAM).' 453
son inspiration dans l’heureux choix, que fit plus tard le conquérant macédonien, de tant de lieux prédestinés à devenir dos villes florissantes, depuis les bords du Nil jusqu’à ceux de l’Indus. Mais, là encore, nous avons à nous défier des faussaires. Il a été si facile aux sophistes de supposer après coup des ouvrages qui s’accorderaient avec la pensée d’Alexandre ! Au moins est-il certain que, dans la collection des ouvrages conservés sous le nom d’Aristote, les deux seuls qui soient dédiés à son élève, la Rhétorique dite à Alexandre et le traité du Monde, sont reconnus par tous les critiques pour des productions d’une autre main que celle du Stagirite1. Une traduction arménienne, faite au cinquième siècle, de l’opuscule aristotélique sur les Vertus et les vices, présente cet opuscule comme une Lettre à Alexandre le Grand \ Mais il' est facile de deviner quelle confiance mérite une telle attribution. Quelque reconnaissance que nous devions aux laborieux interprètes qui ont sauvé du naufrage tant d’œuvTes précieuses de l’antiquité grecque, nous ne pouvons croire qu’ils aient apporté un discernement assez judicieux aux délicates questions que soulevaient plusieurs écrits placés sous le nom d’Aristote. C’est au même genre de fables naïves qu’appartient le récit consigné dans une vieille biographie latine d’Aristote* et d’après lequel Aristote aurait, par son livre
1 Sur le premier de ces ouvrages, voir le Mémoire de M. Havel parmi les Mémoires présentés par divers savants à l’Académie des Belles- Lettres, t. I; et sur le second, la dissertation de M. Osaon, dans ses BeitrSge sur griechischen und rtimischen Litleraturgeschichte, Darmstadt, 1835-1839, in-8, t. I, p. 141 et suiv.
1 Quadro dette opéré di vari autori anticamente tradotte in armeno, Veneaia, 1825, in-8, p. 8, 9.
* Aristotelis opéra, éd. Buhle, t. I, p. 57 : « Ut autem et omnibus hominibus universaliter benefaceret, scripsil Aiexandro librum unont de regno, docens ipsum qualiter oporteat regnare, et in tantum movit animam Alexandri ad faciendum quod dicebal [ut dictilaret T J <
# Quod non bene feci aliquid bodie, non régna vi.»
XVIII, ARI&TOTE ÏKKCEPTKl'R
Sur (es devoir* d’un roi, si bien inculqué la vertu au cœur d’Alexandre, que celui-ci croyait avoir perdu sa journée s’il ne l'avait pas honoréo par quelque bienfait- On voit que la légende confondait ici Alexandre et Titus.
be jeune prince une fois parti pour l’Asie, de graves témoignages nous le montrent fort empressé à mettre au service de la science sa laborieuse escorte d'ingénieurs, d’observateurs, d’écrivains. On ne peut affirmer avec confiance que, dès lors, il fût accompagné par Callisthène 1 ; mais on dirait qu’ Aristote le suit de loin et le dirige de ses conseils, lui indique les problèmes à résoudre, les richesses à recueillir, se préparant lui-même à écrire la théorie de tous les faits nouveaux que la conquête de l’Asie livrerait à la curiosité des Grecs. Quelque chose de l’esprit encyclopédique du maître a passé dans les ambitions et dans les desseins de son royal disciple. Toutefois, on ne peut l’oublier, la vanité grecque, subitement émue jusqu’au délire par les exploits d’Alexandre, les a, de sou vivant même, défigurés par bien des hyperboles*. Pline, qui, pour le dire en passant, avait noté ce traders de la glorieuse nation (Gnoci, yenus in gloriam suam effusmimum) ’, s’en est-il ussex défié à son tour, lorsqu’il écrit à propos d’une observation d’histoire naturelle î « Alexandre le Grand, brû>lant de connaître l’histoire des animaux, remit le soin de faire un travail sur ce sujet à Aristote, éminent en tout genre de sciences, et il soumit à ses ordres, en Grèce et en Asie, quelques milliers d’hommes qui vivaient do la chasse et de la pêche, et qui soignaient dos viviers, des bestiaux, des ruches, des piscines et des volières, afin qu’aucune créature ne lui échappât. En interrogeant ces hommes, Aristote composa
1 Geler, Alexandri ilagni hist. script., p. 197 et suiv.
* Lucien, De la manière d'écrire l'histoire, c. xii. Cf. plus haut, p. 348 et sulv.
* Historia natur., IIT, 6, Cf. II, 112, et XIX, 26, des observations semblables
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environ cinquante volumes sur les animaux. J’ai abrégé cet ouvrage célèbre, et j’y ai joint ce qu’il avait ignoré; je prie le lecteur d'avoir de l'indulgence pour notre travail, qui va le faire rapidement voyager parmi tous les ouvrages de la nature et au milieu de ce que le plus illustre des rois a désiré connaître1, » A ces lignes, déjà bien empreintes de déclamation, ajouter l’assertion d'un autre compilateur, moins scrupuleux encore que Pline, d’Atbénée *, qu’ Alexandre paya au Stagirite huit cents talents, c’est-à-dire environ quatre millions et demi de notre monnaie, pour le Traité des animaux; «lors vous vous sentirez bien près de la légende, Ce traité passait chez les anciens, comme il est tenu chez les modernes, pour un véritable chef-d’œuvre : c’est assez pour la raison et l'histoire ; ce n’est pas assez pour l’imagination et le roman. ÜU chef-d’œuvre, qui résumait sans doute beaucoup d essais antérieurs, on « fait un prodige, une nouveauté subite et sans précédents; on a gonflé le nombre des collaborateurs d’Aristote et celui des volumes de son ouvrage ; après quoi il était naturel de gonfler aussi le chiffre des honoraires alloués à J’auteur par un conquérant qui puisait à son aise dans les trésors de l’Asie vaincue.
A ces hyperboles légendaires se rattache un document né aussi de l’éternel hesoin du merveilleux que surexcite par moments, phez les peuples les plus civilisés, l'éclat des grandes révolutions et des grandes conquêtes, je veux dire la lettre d' Alexandre à Olympia «| à Aristote sur les merveilles (le l'Inde, lettre dont les plus anciennes rédactions paraissent remonter aux premiers siècles de notre ère, mais qui s’est grossie de siècle en siècle par l’iuterpojatjon et qui a joui si longtemps d'une étrange autorité ’.
t ffistoria natur,, vjii, i, § r, trad. dp M, Littré.
s Pignosaphistet, »i, g. qps, j£.
? Berger de Xfvrey, Trqductiops tfrptolçgigw, t'afis, t»3lî, jn-p, p. 331 et suiv. Cf., p. xxxix.