I. APERÇl' GÉNÉRAL
jours la nouvelle forme que les maîtres d’Hérodote venaient d’appliquer à l’histoire. Empédocle et Parménide écrivirent en vers. Ce n’était plus sans doute le vers homérique avec toutes ses inégalités et ses négligences, avec les variantes que la récitation des rhapsodes y pouvait introduire. Saisie à sa naissance même par l’écriture, cette poésie, malgré le vague des théories qu’elle exprimait, avait pourtant quelque chose de plus précis et de plus arrêté. L’auteur ne la livrait pas improvisée à la mémoire de ses contemporains ; il avait tout le loisir de l’épurer par le travail, et pouvait s'assurer de la voir reproduire avec exactitudo : du poème didactique à la prose, il n’y avait qu’un pas. Il est vrai que la prose ellemême résista quelque temps à cette forme que nous appelons aujourd’hui le livre, le traité. Il semble que, par son obscure sécheresse, Héraclite ait effrayé l’école de Socrate; car durant cette période, le dialogue fut presque seul employé à l’exposition des doctrines philosophiques. Là, du moins, l’imagination retrouvait ses libres allures, l’Académie rappelait encore l’Agora, où les rhapsodes jouaient en quelque sorte des fragments de l’épopée cyclique ; elle rappelait le théâtre, la vie, en un mot, avec toute la variété de ses incidents. Mais enfin on s’était bientôt arrêté à un système plus rigoureux de composition scientifique, on avait appris à ne plus transporter dans les livres le poétique désordre de la nature, et à ne présenter au lecteur que la sévère déduction des faits et des théories. La forme et la méthode philosophiques étaient donc constituées sans retour.
Reste, messieurs, cet art qui longtemps aspira, en Grèce, à remplacer tous les autres, l’éloquence. L’éloquence aussi atteint son apogée sous le règne d’Alexandre. Ce n’est plus alors ni une simple et grossière pratique, ni la prétendue science universelle des Thrasymaque et des Hippias; les sophistes sont morts sous les coups de Socrate; réduit à ses véritables limites, leur art se borne, dans l’école d’Antiphon,
à préparer de bons oratèurs, et, depuis qu’il a produit Eschine et Démosthène, on peut dire qu’il n’ira pas plus loin ; car il ne faut compter que comme une première décadence la formation de ces écoles d’Asie où vient se corrompre par l’enflure orientale l'exquise pureté de l’atticisme.
Au sommet de cette mémorable époque, plane un génie vraiment fait pour la résumer tout entière, un génie immortel par la puissance de tout comprendre, de tout dominer, et par une autorité de raison qui nous maîtrise encore à la distance de vingt siècles : j’ai nommé Aristote.
La royauté d’Aristote, dans le domaine de la science, a subi, messieurs, comme toutes les autres, bien des vicissitudes. Etablie par une lutte opiniâtre, défendue par les efforts d’une secte nombreuse, compromise quelque temps par les ambitieuses tentatives du syncrétisme alexandrin, pour régner bientôt et presque sans partage sur la scolastique ; attaquée depuis par la logique, par la passion, par le ridicule, et détrônée enfin par une philosophie ingrate qui lui déniait ses titres les plus légitimes, elle a expié de longues prospérités par un siècle d’oubli. Mais, lorsque, guérie de ses dédaigneux préjugés et de l'enivrement de ses gloires récentes, l’Europe a de nouveau jeté sur l’ancien monde un coup d’œil impartial, Aristote a bientôt repris sa place dans notre admiration. On a vu que tous ses ennemis étaient ses élèves, que les armes dirigées contre sa doctrine lui étaient empruntées, que la lutte était sans objet, et qu’une éternelle reconnaissance pouvait seule honorer dignement tant de services rendus à l’humanité. Dès lors, on ne s’est plus borné à répéter quelques critiques ou quelques louanges banales; on a senti que, pour être bien comprise et bien appréciée, l’œuvre du Stagirite exigeait les efforts réunis de la génération nouvelle, et qu’elle méritait bien cet hommage.
A la voix d’illustres guides s’est formé un moderne lycée de philologues et de penseurs, que chaque jour récompense