‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 13 sur 153 · I. APERÇU GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

I. APERÇU GÉNÉRAL

de leurs travaux par d’importantes découvertes dans l'inépuisable mine de la science aristotélique.

J’ai parlé, messieurs, de découvertes; j’ose maintenir le mot. Je n’ignore point, en effet, que, sous l’influence do préoccupations toutes contemporaines, on a pu lire dans plus d'un auteur ancien, dans Aristote surtout, des opinions qu’ils n'avaient pas même soupçonnées; que les expressions dans ces vieux textes n’ont pas toujours la profondeur qu’on leur suppose ; de telle sorte que plus d’une grande vérité, dont on fait honneur aux Latins et aux Grecs, n’existe réellement quo * dans l’esprit de leurs interprètes. Mais de telles erreurs sontelles à craindre lorsqu’il s’agit d’un ensemble de faits, d’une méthode tout entière longtemps méconnue, aujourd'hui restituée à sa véritable valeur ?

Or, messieurs, le plus curieux résultat des nouvelles recherches entreprises sur le Stagirite, c’est précisément l’intelligence plus vraie que nous acquérons enfin de sa méthode scientifique. Trop souvent confondue avec les règles exposées dans l’ Organun, cette méthode, lorsqu’on l’a observée de plus près, a offert une singulière ressemblance avec celle qui porte le nom du chancelier Bacon. En effet, Aristote, dans ses ouvrages d’histoire naturelle, de politique, de critique et de philosophie, n’est pas toujours le logicien de YOrganon ; il ne va pas toujours des vérités générales aux déductions particulières; ou, s’il paraît le faire, c’est qu’une partie de son œuvre nous manque, c’est que ses conclusions nous sont parvenues sans les prémisses, ses théories sans les faits qui pour lui en formaient la base. Mais ne prenons point isolément chacun de ses livres, rattachons ceux qui nous restent aux fragments, aux titres même des livres perdus, et sous quel nouveau jour ne vont point nous apparaître les procédés de son génie 1

Ainsi, comment s’est formée sa Politique ? Par une opération dont l’étendue a, même aujourd’hui, quelque chose

d’effrayant pour nous. Aristote avait réuni les constitutions de plus de deux cents Etats du monde connu, depuis Athènes jusqu’à la petite ville d’Ithaque, depuis Marseille jusqu’à Milet. Les débris de cette collection comptent parmi les plus précieux qui nous restent de l’antiquité; et, chose vraiment remarquable, un lien intime les unit au plus modeste en apparence des ouvrages d’Aristote, à son traité sur l es Proverbes. Il avait écrit « que les proverbes sont des restes d’une philosophie primitive, conservés, grâce à leur ingénieuse brièveté, au travers des plus grands désastres; » il avait vu le rapport de ces vieilles formules du bon sens populaire avec les mœurs et la législation des peuples. De là vient que ses études sur la constitution des Etats avaient souvent pour but l'explication d’un proverbe ; remarquable enchaînement des petites choses et des grandes dans la pensée d’un philosophe, comme dans la nature et dans l'histoire.

Les matériaux une fois réunis, Aristote s’est mis à l’œuvre ; composés à diverses époques, quelques-uns même peut-être avant l’entier achèvement de ces recherches, divers traités spéciaux de politique ont eu pour couronnement les huit livres qui résument pour nous, sur tous les points de ce yaste sujet, les méditations de son auteur. Vous avez lu, messieurs, dans la belle introduction du dernier traducteur de la Politique, cette savante généalogie des doctrines du Stagirite ; vous en retrouverez un second exemple dans la composition de sa Rhétorique.

Comme, avant Aristote, des esprits originaux et hardis avaient essayé de rédiger les lois constitutives des empires, avant lui aussi d’ingénieux rhéteurs avaient commencé de réduire à un certain nombre de principes la logique de la parole. Anliphon, l'un des maîtres de Thucydide, Licymnius, Polus et tant d'autres qu’il serait trop long d’énumérer, avaient laissé, outre des recueils d’exemples et de formules pour l’exorde, la péroraison et les arguments oratoires, des

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traités sur l’art de l’éloquence. Eh bien, ces traités, Aristote les avait encore recueillis pour en faire l’introduction historique de son ouvrage. On voit même qu’il s’y réfère souvent sans les citer. Ainsi procède-t-il dans sa Politique, ainsi dans sa Métaphysique, si riches en résumés rapides, en savantes allusions à des faits ou à des doctrines exposées ailleurs avec l’exactitude et les développements de l'histoire. Dans tous ces travaux, une seule et même méthode : l’expérience, puis la théorie, justement le contraire de ce qu’on attribue vulgairement à notre philosophe, pour l’avoir jugé sur la moitié de lui-même.

Mais nulle part, messieurs, le rôle de cette méthode expérimentale d’Aristote n’est plus remarquable que dans la critique littéraire proprement dite; nullo part son triomphe n’a été plus complet ni plus durable.

Aristote, messieurs, n’a pas plus inventé l’esthétique qu’aucune autre des sciences où sa main a laissé d’ineffaçables traces. Longtemps avant lui, la pratique et la théorie des beaux arts avaient préoccupé des esprits supérieurs, et ces méditations avaient produit d’utiles essais, dont quelques-uns même nous sont connus aujourd’hui. Mais ce qui , chez Aristote, n’avait pas eu de modèle, c’est le talent de réunir, sous une forme concluante et sévère, tous les résultats de l’expérience et de la méditation. La littérature avait eu des admirateurs éclairés, des conseillers, des juges; Aristote en est réellement le premier législateur, et, par une coïncidence que le hasard ne peut pas seul expliquer, il a rédigé le code de l’éloquence et de la poésie à l’époque où l’une et l’autre avaient épuisé leurs dernières productions originales : il a donné des lois de l'imitation, quand V imitation elle-même allait devenir pour longtemps la loi presque unique de la littérature.

Nous l’avons vu, en effet, messieurs, au siècle d’Alexandre, la littérature grecque offrait dans tous les genres des mo-

dèles qu’on ne devait point surpasser. De leur analyse il fallait faire sortir les formules de l’art qui les avait produits. D’après cette méthode que nous venons d’admirer, Aristote observe d'abord ; il recueille avec patience les données de l'histoire. La liste de ses ouvrages perdus nous en offre plusieurs sur les poètes, sur les difficultés d'Homère , d’Archiloque, de Chœrilus et d'Euripide, un traité sur les tragédies, un recueil de didascalies ou programmes de représentations théâtrales, et diverses listes de victoires remportées aux jeux de Bacchus ou d’Apollon Pythien. C’étaient, vous le voyez, les préliminaires et en môme temps les pièces justificatives des traités sur la musique, sur le style, sur le beau, tous perdus aujourd’hui, de la Poétique enfin, dont l’interprétation philologique et littéraire nous occupera pendant le cours de cette année.

Vous mesurez, messieurs, par l'étendue de nos pertes, autant que par la grandeur des monuments qui nous restent, l’infatigable ardeur de l’esprit d’Aristote et la belle unité de ses travaux.

Cette Poétique elle-même, tout nous démontre qu’elle est incomplète. Entreprise sans doute, comme la Politique et la Rhétorique, dans les dernières années de son auteur, ou bien elle ne fut jamais achevée, ou bien il ne nous en reste que des fragments. Le préambule n -annonce guère moins qu'une véritable esthétique, mais les chapitres suivants ne contiennent que la théorie de la tragédie et de l’épopée. C’est le frontispice d’un beau temple qui ne conduit plus qu’à deux rangs de colonnes et à quelques ruines informes. Mais tel qu’il est, l’édifice nous étonne encore par la solidité de ses fondements, par la hardiesse de ses proportions, par l’exquise perfection de quelques détails. On sent bien que là, comme partout ailleurs, Aristote a eu des devanciers, Démocrite, Criton le socratique, Platon, et peut-être Héraclide de Pont ; mais on sent mieux encore que lui seul pouvait les

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faire oublier, en élevant d’une main ferme l’œuvre dont ils avaient amassé les matériaux ou timidement tracé le contour.

Par une déplorable fatalité, la Poétique est encore du petit nombre des ouvrages d’Aristote qui n’ont pas trouvé de commentateurs avant les Arabes;. et lorsque ceux-ci l’ont traduite et commentée, elle était déjà, comme aujourd'hui, dans les plus anciens manuscrits que nous en connaissions, altérée par bien des interpolations et des lacunes. Aussi, messieurs, peu de livres offrent autant de difficultés sous tous les rapports. Quoique la Poétique soit restée oubliée en Ocoident, au moyen Age, pendant que les autres ouvrages de son auteur y soulevaient tant de guerres savantes ; depuis la renaissance des lettres, les travaux des critiques ont si bien multiplié, sur ces trente pages, les corrections et les explications conjecturales, que le remède est devenu plus dangereux que le mal même. Toutefois, messieurs, nous ne verrons dans ces labeurs érudits et ingénieux qu’une preuve du respect des siècles pour les impérissables vérités que la Poétique renferme. Nous ne négligerons volontairement aucun de ces commentaires, et si nous demandons quelquefois la permission de les oublier pour mieux comprendre Aristote, ce ne sera pas sans rendre hommage à des erreurs qui renferment une part d'instruction utile. Etudier avec un soin religieux les moindres lignes de notre texte, discuter les principales opinions relatives à sa forme ancienne ou à sa forme actuelle, tel sera pour nous l’objet d’une série de leçons purement philologiques. En même temps, dans une autre série d’études, nous tâcherons d’apprécier la valeur historique de la Poétique, en la comparant avec les essais antérieurs dans le même genre, avec la littérature dont elle résumait les lois, enfin avec quelques-uns des ouvrages analogues qui l’ont suivie. En d’autres termes, nous rechercherons d’abord ce qu’on appellerait volontiers aujourd’hui leu antécédents de ta Poétique, dans les premières opérations de la critique sur les peé-

DE LA L1TTÈRAT1HK GIECQUE.

sia; traditionnelles de l’ancienne Grèce, dans l’institution et dans le rôle de ce tribunal qui jugeait à Athènes les pièces de théâtre, dans les dialogues de Platon et dans les comédies d’Aristophane. Arrivés à notre philosophe, nous demanderons à ses divers ouvrages et particulièrement à sa Rhétorique tout ce qui peut servir à compléter la Poétique. Alors seulement nous commencerons l’examen de ce dernier livre, et fidèles, autant qu’il nous sera possible, à la méthode de l’auteur, nous lui donnerons pour contrôle les faits qu'il invoque souvent à demi-mot, et dont il nous appartiendra de compléter la collection par tout ce qu’on a pu recueillir chez les compilateurs sur l’histoire du drame et de l’épopée. Là trouveront place les fragments des traités perdus d’Aristote, que je viens de rappeler, puis ceux de Sosibius, de Lycophron, d’Eratosthène et des autres grammairiens de Pergame ou d’Alexandrie, héritiers directs et véritables continuateurs de l’érudition aristotélique. Plus heureux en ce qui concerne Homère et les trois grands tragiques, nous pourrons rapprocher le jugement d’Aristote de ce qui nous reste de leurs œuvres, et de curieux problèmes sortiront do ce rapprochement. Ainsi il faudra nous demander comment Aristote, placé si près du temps où les poèmes homériques furent, dit-on, réunis par les ordres de Pisislrate, n'exprime pas le moindre doute sur l’unité primitive de leur composition ; et quelle valeur cet argument doit garder au milieu des controverses modernes sur las origines de l’épopée grecque.

En cherchant ainsi l’historion de la littérature derrière le critique, nous serons conduits, messieurs, à un fait trop peu remarqué, ce me semble ; je veux dire le caractère exclusif des recherches littéraires d’Aristote et de la théorie qu’il en a tirée. En politique, une haute impartialité semble inspirer tous ses travaux. Il n’a pas cherché à Athènes ou à Sparte la formule dernière du gouvernement ; il accepte et il explique toutes les variétés politiques que peuvent lui offrir même les

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