ESQUISSE
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INTRODUCTION A L'HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE GRECQUE DURANT LE SIÈCLE D’AUGUSTE ».
Au premier abord; un tel sujet semble presque stérile ; vous jugerez que, depuis quelques années, l’intérêt de l’histoire que nous esquissons s’affaiblit de jour en jour. A l’origine des lettres grecques, apparaissent Homère et Hésiode, Ylliade et V Odyssée, deux merveilles de poésie, et, à côté d’elles, deux œuvres singulièrement originales, la Théogonie et les Travaux et les Jours ; puis, le siècle de Pisistrate et celui de Périclès; une poésie plus régulière et non moins féconde ; les chefs-d’œuvre en chaque genre succédant aux chefs-d’œuvre ; la philosophie constituée ainsi que l’histoire, les sciences exactes prenant un essor rapide; puis le siècle d’Alexandre, beaucoup de gloire encore, dans les lettres comme dans les arts, la comédie, par exemple, se transformant, grâce à la souplesse d’un heureux génie, sous la pression d'événements terribles et sous l’influence do mœurs nouvelles ; après Socrate, après Platon, le sceptre de l’école passant aux mains d’Aristote, de Théophraste et de Zénon.
Voilà les grands siècles littéraires de la Grèce. Alexandrie
1 Première leçon du Cours de 1850-1851, publiée, avec des addiiions et autres changements, dans le Journal général de l'instruction publique.
avec scs ingénieux versificateurs, avec ses géographes, ses astronomes, ses érudits de toutes professions, n’offre déjà qu’un pâle reflet de cette Grèce des beaux âges. Pergame, malgré le zèle des Attales, est bien peu digne de rivaliser avec Alexandrie ; et cependant Pergame ne marque pas le dernier terme de cette décadence littéraire. Au temps où nous sommes parvenus, la Grèce n’a pour ainsi dire plus un seul vrai poêle en aucun genre ; elle n’a pas un grand prosateur, pas un penseur digne du nom de philosophe. Diodore et Strabon, tous deux compilateurs laborieux ; Denys d’Halicarnasse, grammairien et rhéteur plein de savoir, qui a eu l’ambition malheureuse de se faire annaliste ; Philon le Juif, enfin, singulier et mystérieux représentant de l’union qui se prépare entre les doctrines religieuses de l’Orient et celles de la Grèce ; tels sont les principaux noms qui brillent dans les lettres grecques au moment où s’ouvre l’ère chrétienne. La langue elle-même, cette langue jadis si belle dans la variété de ses formes, laisse peu à peu s’effacer ou s’altérer son originalité primitive ; ses quatre dialectes, dont chacun avait produit une littérature, tendent rapidement à se confondre, surtout en prose, dans la monotonie de ce qu’on appelle le dialecte commun.
Par ce côté, sans doute, notre sujet n’a rien qui nous encourage. Mais les plus riches terrains ne sont pas toujours ceux dont la surface étale le luxe d’une végétation brillante. Ne nous arrêtons pas à ces apparences; pénétrons plus avant.
Si la Grèce, au siècle de Cicéron, n'a pas d’orateurs, c’est que Rome lui a ravi ce qui fait la plus noble et la plus vive inspiration de l’éloquenoo, les libertés publiques ; c’est que Rome elle-mêmo va bientôt perdre ce que naguères elle ravissait à la Grèce : Auguste y pacifiera l’éloquence comme tout le reste
1 Voir dans l' Examen critique des historiens de la vie et du régne S'Au-
DOUANT LE SIÈCLE b’AtCfSTÉ.
Si Athènes, Alexandrie, Pergame n’ont pas de grc.Js historiens ni de grands poètes, c'est que, sans parler des dons du génie, que Dieu répartit comme il lui plaît entre les siècles et entre les peuples, il n’y a pas d'œuvre éminente en histoire et en poésie sans les fécondes émotions du patriotisme. Hérodote, vous le savez, avait entendu l’écho funèbre, mais glorieux, desThermopyles ; Eschyle combattait à Salaminc, et Sophocle, enfant, avait chanté dans les fûtes que célébrait Athènes sauvée de la barburie. Mais aujourd'hui où sont les joies, où sont les triomphes du patriotisme ? Ils sont au foyer du vieux soldat romain, ils sont au Capitole, au temple d’Apollon Palatin, où s'entassent les dépouilles du monde vaincu. Qui désormais préside aux destinées de la civilisation? Qui en impose le respect aux peuples barbares? Qui leur parle d’humanité ? Rome, toujours Rome. Ce nom, cette puissance, cette gloire dominent désormais le monde entier, éclipsant avec l’astre do la Grèce tout ce qui pouvait briller autour de lui et refléter quelque chose de son éclat. Aussi voyez.de quel ton parle l’histoire dans Tile-Tivo ! de quel ton la poésie dans Virgile! Combien se présente majestueuse à l’historien cette image de sa patrie toujours grandissant à travers les épreuves, par la forco de ses institutions et de ses vertus, sous la tutelle des dieux ! Combien Virgile a de poétique noblesse quand il fait dérouler par Jupiter lui-même, ou quand il contemple sur le bouclier de son héros les destinées triomphantes de la ville de Romulus! Ils sont heureux, ils sont fiers dans leur conscience de citoyens, ces héritiers do l’habile et belliqueuse république que César vient de changer en une paisible et puissante monarchie ; ils sont heureux et fiers, voilà pourquoi ils sont si éloquents.
Mais la Grèce, asservie sans retour, n’a plus même pour s’animer ces passions do la lutte qui parfois ont si heureuse-
guste (Parts, I8H) le chapitre II, qui traite de la Liberté d'écrire au tegtps d’Auguste.
ment inspiré le génie. Depuis trois cents ans elle marche d’humiliation en humiliation. Un instant elle s’est pu croire appelée par le destin à la conquête de l’Orient et de l’Occident. Au faîte de sa puissance, on dit qu’ Alexandre a rêvé de porter vers l’Afrique et vers l’Italie son armée glorieuse ; Rome ne pouvait pas même lui opposer les forces de l’Italie entière : entre elle et son brillant adversaire, à peine la lutte aurait-elle paru égale1. Mais Alexandre meurt sans avoir accompli son hardi projet, et c’est en vain qu’il laisse après lui des royaumes à partager entre ses capitaines ; c’est en vain que les petites démocraties grecques essayent de renaître à l'indépendance. Le faisceau de l’hellénisme est rompu : divisés d’intérêts et d’ambitions, défendus presque tous par des troupes mercenaires, ces petits Etats, malgré les ressources passagères du talent et les efforts accidentels du courage, deviendront l’un après l’autre la proie de l’ambition romaine*. Après César, la Grèce ne compte dans l’histoire que comme une province de l’empire. Le Romain seul a une véritable patrie, le Grec n’en a plus.
Déjà Sylla, après la prise d’Athènes, ne pardonnait aux Athéniens, décimés par un siège meurtrier, qu’en faveur, disait-il insolemment, de leurs ancêtres. Quelques jours avant le désastre d’Actium, on avait vu des soldats d’Antoine faire courber sous le fouet une foule de Grecs affamés et réduits à porter eux-mêmes sur la flotte romaine le blé de leurs moissons. On sait par Cicéron quel terrible prestige exerçait dans les Etats grecs le nom seul de citoyen romain, et ce qu’il en coûta au préteur Verrès pour l’avoir méconnu et outragé en la personne de Gavius. Un demi-siècle plus tard, à Cyme, dans une de ces villes d’Asie qui se disputent l’honneur d’avoir produit Homère, je vois un simple courtisan d’Auguste,
1 Voir, sur ce sujet, le témoignage deTite-Live, IX, 16 et suiv.
* Voir le tableau, un peu assombri, je crois, de ces temps malheureux, dans une thèse de M. Fustel de Coulanges sur Polybe, Paris, 1858.