DURANT LE SIÈCLE D’AUGUSTE
Vaccius Labéon, honoré, de son vivant même, comme un Dieu ; on lui décerne un temple et des sacrifices 1
La Grèce devait descendre plus bas encore. Vaincus, mais vaincus seulement sur les champs de bataille, les Grecs, au temps de Polybe, conservaient au moins l’empire desbeauxarts, c’était assez pour les consoler des mépris d’un Mummius, ou de l’injurieuse hostilité d’un Caton. Mais celle dernière consolation va leur êtro arrachée : ils seront vaincus ou du moins égalés dans les œuvres du génie. Cicéron, à peine connu dans sa patrie, déclamait à Rhodes devant un célèbre rhéteur, Apollonius Molon ; celui-ci gardait un morne silence ; et comme on le pressait d’expliquer cette étrange réserve, il np put retenir ses larmes : dans le jeune avocat romain, il avait deviné le rival heureux de Démosthène, et son patriotisme ne pouvait accepter sans gémir cette suprême humiliation de la Grèce.
Bientôt ce même Cicéron, pour avoir écrit en grec l'histoire de son consulat, recevra les emphatiques éloges du Rhodien Posidonius, son maître et son ami. Thucydide est détrôné, « toute la Grèce est en émoi, (conturbavi grœcam nationem) » *. Dans ce récit qu'il nous a transmis lui-même, au lieu de Cicéron et de sa vanité, mettez Salluste, mettez Tite-Live, et vous aurez, à Rome, les légitimes rivaux des plus grands maîtres que la Grèce ait produits dans l'art d’écrire l'histoire. Depuis longtemps Pacuvius rivalise avec Sophocle, Plaute et Cécilius avec Epicharme, avec Ménandre. Maintenant Lucrèce, puis Horace et Virgile, puis Ovide, vont aussi ravir à leur tour sur l’Hélicon la palme poétique,
Deferei ex Helicone perenni frunde coronam,
et l’iambe d’Archiloque va se transformer, sous la main habile de Lucilius, en un genre nouveau dont Rome s’attribuera toute l’originalité : salira tota nostra est, a dit Quintilien.
' Cicéron, ad Atticum, il, 1 .
tfi6 SIX. HISTOIRE DE L4 MTTfcHAttHË GRECQUE
Désormais l’Italie attire chez elle tout ce qüe la Grèce possède de vrai talent ou de bel esprit. Poètes, rhéteurs, historiens, personne n’écrit plus en grec que poifr servir et flatter les vainqueurs. Sans parler de ces vils parasites qüe les comiques nous représentent, dans les antichambres de la noblesse romaine, vivant de la débauche qu’ils enseignent et spéculant sur l’infamie, les Lucullus ont dans leur intime clientèle le poète Archias, celui que les villes grecques honorent à l’envi du droit de cité, et que défendra un jour Cicéron dans tout l’éclat de sa fortune d’orateur ; les Pompée protègent l’historien Théophane de Mitylène, peut-être aussi un autre historien, dont les ouvrages nous sont en partie parvenus, Denys d’Halicarnasse ; Nicolas de Damas, d’abord favori d'Hérode, devient ensuite celui do César-Auguste. Un simple particulier, Horace, allant à Brindes, se donne le luxe d’un rhéteur, comme distraction do voyage :
....... Rbetor contes Ueliodorua,
et ce rhéteur est le plus savant des Grecs,
Græcortim longe doclissimus.
Dans son plaidoyer pour Miton, Cicéron nous représente le littérateur grec comme un accompagnement obligé de tout cortège de grand seigneur. Lui-même, il avait dans sa maison comme une cour d’érudits et d’esprits élégants enlevés à la Grèce. Son ami Pompbnius, dont le surnom d ’Atticus est un hommage de la reconnaissance et de la flatterie athfrniennes , gouverne Athènes tout entière, ses assemblées comme ses écoles ; il y règne par les séductions de la bienveillance et de la générosité plus sûrement peut-être que ne üt jamais Périclès aux plus beaux jours de son génie et de sa puissance.
OCRANT LE SIÈCLE b'ACOtSTE. 457
On le voit; sous diverses formes et à des degrés divers, despotisme arrogant, protection dédaigneuse ou afTectueur patronage, rivalité loyale ou vaine ambition appuyée sur la force, c’est toujours l'abaissement do la Grèce devant Rome, et un double abaissement, politique et littéraire.
Si toutefois il se trouvait encore en Grèce quelques-uns de ces nobles cœurs dont Tite-Live a éloquemment traduit le langage dans certaines scènes de son histoire, quelque Polybe, un peu moins préoccupé do diplomatie et de batailles, un peu plus soucieux de beaux-arts et de littérature, celui-là eût bien pu dire aux Romains :
« No soyex pas si fiers do toutes les nouveautés dont s’embellit la ville de Mars et de Romulns. D’où lui viennent ces merveilles de l’art qui ornent ses place.s publiques, ses portiques et ses temples? D’Athènes, de Corinthe, de Syracuse; j’en trouve le témoignage dans les discours de Cicéron. D’où lui viennent ces savants qui réforment le calendrier, et qui, pour la première fois, entreprennent de mesurer, en géomètres, le monde soumis par vos conquêtes? D’une autre ville grecque, d’Alexandrie. Des architectes grecs ont tracé le plan, surveillé les travaux de tous vos magnifiques édifices. L’auteur du premier traité d’architecture qu’on ait écrit en latin, Vitruve, est un élève de nos écoles. Que dis-je ? Il y a bien longtemps que nos artistes ont commencé l'éducation de votre grossière Italie. Naguère, on fouillait de vieux tombeaux, en Campanie, pour faire place à une colonie de vétérans de César, et chaque jour sortaient do terre des vases peints, du travail le plus exquis, ouvrages d’une ingénieuse colonie d’artistes grecs, qui pendant deux ou trois siècles a
fait fleurir sur votre sol un art admirable de délicatesse et de fécondité.
« Vos traditions nationales font volontiers honneur à Pythagore des vertus et de la sagesse politique de Numa ; elles reportent en partie à Solon et à Lycurgue l’honnenr de ce code des Douze Tables que Cicéron et ses jeunes condisciples apprenaient encore par cœur comme le plus parfait résumé de la morale et de la raison civile. Et quant à la philosophie théorique, où le génie de nos penseurs s’est montré à la fois si subtile et si sublime, qu'en savaient vos ancêtres et comment la jugeaient-ils avant que Cicéron et Lucrèce leur en eussent révélé la grandeur?
« Le fondateur de votre théâtre, Livius Andronicus, était un esclave amené de Tarente. Ennius, qui est votre Sophocle à la fois et votre Homère, s’est fait lui-même honneur de nous devoir ses meilleures inspirations. C’est Homère, il nous l’a dit, qui lui apparut en songe pour l'encourager à écrire ses Annales, où vous voyez avec orgueil se dérouler vos destinées triomphantes. Avant les leçons de laGrèce, qu’était votre poésie comique dans les chants Fescennins et dans les Atellanes ? Que resterait-il de Plaute, si Epicharme, Ménandre, Philémon et Apollodore venaient lui reprendre tous les trésors qu’il leur a empruntés? Pour achever Cicéron, il a fallu l’exemplo de Démosthène ; et sans Hérodote, Thucydide et Xénophon, vous n'auriez d’autres livres d’histoire que ces Annales des Pontifes dont se moquent aujourd’hui vos hommes de goût. »
Le Grec qui eût ainsi parlé n’eût exercé que de justes représailles. C’est, en effet, des dépouilles de la Grèce que Rome s’était enrichie ; et son secret, en littérature comme en politique, avait été de s’assimiler avec une habileté profonde l'esprit des peuples vaincus, ainsi qu’elle avait su s'approprier leurs armes. Nous donc qui avons aujourd'hui à caractériser le rôle de la Grèce dans ce grand travail de civi-