I. APERÇU GÉNÉRAL
nations barbares. L’humanité, aussi grande du moins qu’un Grec la pouvait concevoir, l’humanité tout entière se reflète dans ce livre où l’auteur se montre bien réellement citoyen du monde, suivant la belle expression d’un ancien. Il n’en est pas de même de sa critique littéraire. Les écrivains grecs, messieurs, je l’observais en commençant, connaissent peu les langues de leurs voisins ; à peine en savent-ils assez pour traduire çà et là dans des ouvrages historiques quelques mots, ou tout au plus quelques textes officiels d’une extrême brièveté ; encore peut-on soupçonner souvent qu’ils ont eu recours à des interprètes. L'expédition d’Alexandre, si féconde en brillants résultats pour l’avenir de la civilisation, semblait devoir amener le commerce intime des principales langues de l’Europe et de l’Asie. Eh bien, qu’apporta-t-elle aux savants et aux littérateurs d’Athènes? Quelques dates astronomiques empruntées aux annales chaldéennes, la description d’un certain nombre d’animaux du continent asiatique, enfin de vagues traditions sur la sagesse des brahmanes. La poésie de la Bible semble même rester ignorée de la Grèce littéraire quatre siècles encore après qu’une traduction grecque en a été faite par les soins des Ptolémées, et c’est au siècle d’Aurélien que, pour la première fois, un rhéteur signale une sublime parole de la Genèse. Ainsi, quand Aristote rédigea le code de la poésie, sa patrie seule lui fournissait des modèles. Sa Poétique ne comprend que les lois d’un art tout grec, lois admirables sans doute, puisqu’elles résument une série de chefsd’œuvre, mais enfin lois étroites à beaucoup d’égards, et que peut-être il n’est pas défendu d’étendre aujourd’hui sur l’autorité d’autres exemples. Croirons-nous, en effet, que, si quelque brahmane envoyé par Alexandre à son ancien maître lui eût traduit une de ces effrayantes épopées que nos Pisistrates n’ont pas encore pu rassembler tout entières, le scrupuleux observateur de la nature eût persisté à renfermer l’art et l’inspiration poétiques dans les étroites formules de ses
théories ? N’eût-il conçu aucun scrupule sur l’origine et la transmission des épopées homériques, en apprenant comment le divin auteur du Ramayana confiait à la mémoire de ses élèves l’interminable histoire du héros indien f De cette comparaison avec l’Orient, hâtons-nous de le dire, la Grèce fût, à bon droit, sortie victorieuse : elle avait pour elle la critique et le goût. Mais Aristote était digne de comprendre ces gigantesques productions d'une imagination puissante, comme il l’eût été de reconnaître les principaux systèmes philosophiques de l’Occident dans les nombreuses variétés de la philosophie orientale.
Peut-être d’ailleurs, il faut l’avouer, en présence de ces étranges merveilles, eût-il perdu quelque chose de cette sécurité parfois sublime qui caractérise sa parole de législateur. Avec des convictions moins exclusives et moins profondes, il eût commandé moins haut aux générations à venir. Il n'oùt point fait accepter à la moitié du monde les formes littéraires consacrées par les immortels chefs-d’œuvre qu’il . avait sous les yeux ; il n’eût pas dompté l’originalité barbare do notre poésie européenne, et créé un drame grec sur nos théâtres, une épopée grecque dans notre histoire nationale.
Les raisons de cette singulière influence mériteront d’être appréciées en détail, si le temps doit nous le permettre ; elles nous conduiront alors à parcourir quelques-unes des poétiques modernes; je dis quelques-unes, messieurs, car le nombre en est grand depuis notre vieux Sibilet jusqu’à M. Martinez de la Roza; et d’ailleurs, vous n’ignorez pas que, sur ce terrain! je dois éviter un redoutable voisinage. De telles études pourraient même nous entraîner plus loin, à juger les récentes révolutions du goût dans la littérature du dix-neuvième siècle. Mais nous saurons nous arrêter sur une pènte dangereuse; surtout nous n'oublierons jamais que, s’il est permis de relever des erreurs et des lacunes dans la Poé-
tique d’Aristote, il nous appartient moins qu’à personne de la refaire.
Tel sera l’esprit, tel est le plan de ce cours 1 ; je n’y puis ajouter, messieurs, que la promesse d’un dévouement auquel les efforts du moins ne coûteront pas pour rendre, s’il est possible, le suppléant de M. Boissonade digne à la fois et du sujet qu’il a osé choisir et de la généreuse confiance qui l'appelle à cet enseignement.
1 Le programme tracé ici se trouve développé, avec quelques amendements, dans l’ouvrage que je publiai en 1849 sous le titre suivant : Essai sur l’Histoire de la Critique, chez les Grecs , suint de la Poétique d’Aristote et d'extraits de ses Problèmes, avec traduction française et commentaire. (Paris, chex A. Durand.) En outre, une partie des idées rapidement indiquées dans ce premier discours se retrouvent, plus ou moins moditices, dans les divers morceaux qui composent le présent volume ou dans ceux que je destine à former |e volume suivant.
EN MATIÈRE
Discours prononcé A l’otrrerture du cours de 1855-1856
Après avoir enseigné pendant quinze ans dans cette chaire comme suppléant de M. Boissonade, j’y remonte aujourd’hui comme professeur ; j’y remonte avec les vives émotions de mon début, avec le môme dévouement, avec une ardeur que, grâce à Dieu, je ne sens pas faiblir.
Dans ce jour qui a pour moi plus de solennité peut-être que pour l’auditoire habitué à me soutenir depuis si longtemps de sa bienveillance assidue, sans trop songer au titre modeste de ma délégation ; dans ce jour, messieurs, le premier besoin que j'éprouve, le premier devoir que je veuille remplir, c’est de rendre grâce au concert de suffrages qui m’a désigné pour cette honorable promotion ; c’est de reconnaître ce que je dois à la constante et paternelle affection du doyen de notre Faculté, ce que je dois à l’empressement avec lequel M. le ministre de l’instruction publique a bien
1 En publiant cette première leçon du Goursde 1855- 1856 dans la llevue des Court publics des i et I décembre 1855, l’auteur a cru devoir ; joindre quelques notes. Ou l’excusera sans doute de n'avoir pas multiplié ce genre d'additions, quelquefois utiles peut-être; elles l'auraient entraîné trop loin, s'il eflt voulu compléter la bibliographie des principales publications récentes qui su rapportent à la littérature et aux antiquités greuques (<8SS).
voulu faire consacrer par l’Empereur les vœux universitaires.
Permettez aussi que je me félicite avec vous de ce que la verte vieillesse de M. Boissonade préside toujours de loin à l’enseignement des lettres grecques dans cette enceinte. Même à l’âge où je suis parvenu, on aime à so sentir protégé par l’autorité d’un vieillard; même avec la juste conscience de sa liberté, on est heureux de pouvoir recourir encore aux conseils d’un maître et d’un ami vénéré. Il y a, messieurs, une bien noble pensée dans l’institution du titre A' honoraire. Cette institution maintient l’unité du corps enseignant, j’aimerais mieux dire de la famille enseignante ; elle perpétue au milieu de nous comme une tutelle affectueuse des aînés sur leurs jeunes successeurs ; elle rend plus présents les grands exemples d’autrefois ; elle exprime avec une heureuse impartialité la reconnaissance publique pour tous les talents et tous les dévouements qui ont bien mérité des lettres et du pays.
Messieurs, par une coïncidence que je n’ai pas cherchée, mais dont je m’applaudis, nous revenons précisément, cette année, à. la première partie de la division triennale où doit se renfermer notre enseignement '. C’est pour moi l’occasion naturelle d’ouvrir nos réunions par quelques vues générales sur le sujet qui va nous occuper, par quelques considérations qui le recommandent à votre intérêt.
On croit volontiers qu’un cours de littérature grecque n’a pas besoin de préambule, et que tout le monde est à l’avance convenu de s’y intéresser ; quelle que soit ma confiance à cet égard, il m’a semblé souvent opportun d’interrompre nos leçons comme par une courte halte pour en résumer la pensée historique, pour en mieux marquer le caractère et l’utilité. Même quand chaque année ne ramènerait pas devant la Faculté de jeunes esprits incertains encore de leur vocation, prêts à nous suivre ou à nous quitter selon que nos leçons leur
1 En vertu d’une décision ministérielle qui remonte à 185i.
paraîtront sérieuses ou futiles; même en présence d’un auditoire toujours nombreux et convaincu, ces retours vers le passé auraient encore quelque avantage. J’ai toujours douté de la justesse du proverbe qui défend de prêcher un converti. Tout sermon ne s’adresse pas nécessairement aux incrédules. Entre croyants aussi n'est-il pas bon, parfois, de se rappeler en famille les raisons que l’on a de croire? Dans cet échange de pensées et de sentiments communs, les convictions s’affermissent. Aux objections nouvelles (j’entends les objections du dehors, et je n'en veux prévenir ici que de telles), on répond par de nouveaux arguments en faveur de la bonne cause. On se prépare ainsi à marcher devant soi avec plus d’assurance et de courage. Messieurs, c’est une de ces conférences familières et confiantes où je voudrais vous inviter aujourd’hui. Je me demanderai avec vous, comme si nous n’étions pas déjà tous édifiés là-dessus, pourquoi nous allons nous occuper encore une fois des Grecs et do leur liltérature ; si nous sommes bien sûrs de trouver là le meilleur emploi de nos loisirs, le meilleur usage de notre esprit; si le collège enfin et la Faculté ne font pas tous deux fausse route en s’obstinant à suivre ainsi de vieux programmes.
L’étude de l’antiquité grecque rencontre de notre temps (toujours, bien entendu, hors de cette enceinte) deux sortes d’indifférents, faut-il dire deux sortes d’adversaires? Les uns la croient peu profitable parce qu’elle a comme répandu dans notre civilisation moderne tout ce qu’elle contenait d’idées utiles; à ce compte, il suffirait de conserver pour les Grecs, au fond de nos cœurs, quelque souvenir de reconnaissance, rien de plus; la dette une fois payée, le débiteur serait libre. D’ailleurs, les littératures modernes sont aujourd hui si riches de leur propre fonds, la science et ses applications diverses ont pris sous nos yeux de tels développements, qu’il faut bien réserver une plus large part qu' autrefois de notre attention et de notre activité à ces merveilles de la vie moderne. Le
4<j II. DD NOUVEL ESPRIT DE LA CRITIQUE
monde a doublé d'étendue depuis Christophe Colomb, et il ne se peut guère que l’Amérique ne fasse aujourd’hui quelque tort à ceux qui furent assez malavisés pour ne pas la chercher, ou assez malheureux pour la chercher sans la découvrir.
D’autres personnes, moins enivrées des conquêtes de la science moderne et moins préoccupées des merveilles de notre civilisation, mais comparant l’état actuel des études grecques avec les belles découvertes dont s'enrichit chaque jour la littérature et l’histoire de l'Orient, disent volontiers : « Pourquoi se fatiguer à recueillir encore quelques minces débris de l’antiquité classique, quand derrière elle se dévoile chaque jour un monde entier, plus ancien encore et plus riche? Voyez ce que Ninive et Habylone, voyez ce que la Chine et l’Inde nous livrent ou nous promettent de trésors 1 Désormais, c'est au fond de l’Asie, ce n’est pas en Grèce qu'il faut chercher la solution des grands problèmes de l’histoire ; et si, en définitive, il y a des problèmes dont la solution dernière n’est donnée à aucune science humaine, au moins faut-il reconnaître que l’étude des antiquités asiatiques nous en rapproche davantage. Ces recherches-là sont non-seulement plus neuves pour notre curiosité ; elles sont plus fécondes que celles qu’a depuis longtemps épuisées le labeur de nos devanciers. »
A ces objections, diversement mais également spécieuses, nous ferons une seule réponse. De nos adversaires, les uns demandent trop, les autres trop peu ; il y a excès de part et d’autre, et, comme toujours, la vérité est au milieu. D’abord c’est une bien étroite façon de comprendre ce que nous devons au mérite de nos pères, que de borner notre reconnaissance à de courts et stériles hommages. L'héritage des biens moraux ne se règle pas comme la succession d’un riche de ce monde, entre ses héritiers et le notaire, par un acte de partage, après quoi la mémoire du défunt dure ce qu'elle peut, selon les hasards de l’affection ou de l’indifférence. Les grandes idées que nous ont léguées nos pères ne se perpé-
tuent que par un incessant retour à leur source originelle* les grandes vertus que par l’étude journalière des modèles. L’histoire, en un mot, est pour l’homme civilisé le seul moyen de s’approprier sûrement le patrimoine de ses ancêtres. Or, l’bistoire de la pensée moderne sera toujours obscure et incomplète pour ceux qui n’en chercheront pas les origines au delà du moyen âge, au delà même du christianisme. Nous autres peuples nouveaux, avec nos instincts de civilisation et de progrès, nous sommes des continuateurs de la Grèco et de Home, de toutes deux, entendons-le bien, non pas de Homo seulement. Romo à elle seule n'a pas fait notre éducation, et, dès l’antiquité, les Romains, malgré l’orgueil de leur génie, sentaient tout ce qu’ils devaient à la Grèce; même quand ils furent devenus si grands par les lettres et la politique, ils ne cessèrent d’honorer la Grèce d'un culte presque religieux. Deux siècles après la réduction de ce pays en province romaine, Pline le Jeune écrit à un de ses amis que l’empereur vient d’envoyer en Achaïe pour y régler les affaires de quelques cités : « Souviens-toi que tu es envoyé dans la véritable et pure Hellade, où l’humanité lit ses premiers progrès par les
lettres et par l'agriculture chez des hommes libres entre
tous les hommes libres, qui, à force de vertu, de services et de religieuse fidélité à notre alliance, ont sauvé ce droit de leur liberté native. Respecte les dieux fondateurs de leurs villes, qui en ont gardé le nom ; respecte cette gloire antique, et jusqu’à cette empreinte de la vieillesse qui, vénérable dans l’homme, est presque sainte dans les cités. Honore chez eux
les vieux souvenirs, les grandes actions, les fables même
N’oublie pas que c'est là un pays qui n’a pas reçu nos lois après une défaite, mais qui jadis a bien voulu nous envoyer les siennes. C’est Athènes que tu vas voir, c’est Lacédémone que tu vas gouverner. Leur enlever l'ombre et jusqu’au nom qui leur reste de leur liberté, ce serait l’acte d’un tyran, d’un méchant, d’un barbare... Rappelle-toi ce que chacune de ces
villes a été jadis, mais non pour triompher de ce qu'elle est devenue *. »
Voilà, messieurs, avec quel accent de vénération et de reconnaissance un ami'de Trajan parlait des Hellènes dégénérés ; voilà par quels intimes liens se sentaient rapprochés les génies si divers de la Grèce et de Rome. Ce que l’antiquité a réuni, nous ne le séparerons pas. Il y aurait ingratitude à séparer ces deux causes, même quand il serait vrai que toutes les nobles idées que la Grèce a produites aient passé dans la littérature latine, et par celle-ci dans les littératures modernes. Mais qu'on ne s’y trompe pas, le génie hellénique n’a point passé tout entier d'ans le génie romain. Il y a une fleur d’élégance et de beauté dont la Grèce a gardé le secret ; il y a des exemples de courage, de liberté politique ou civile, il y a des formes de constitution, il y a mille accidents de la vie intérieure et de la vie extérieure de l’homme, que l’antiquité grecque seule peut nous offrir. Rome et la Grèce se complètent l’une l’autre ; réunies et dominées par le christianisme, elles nous expliquent toute la société moderne; isolées, elles n'expliquent rien. Mais si nous avons besoin des Grecs et des Romains pour nous comprendre nous-mêmes, j’ose dire qu’ils nous suffisent. Pourquoi nous renfermonsnous dans ces limites du monde classique ? pourquoi de la Phénicie ou de l’Asie Mineure ne remontons-nous pas jusque dans la haute Asie? Parce que l’hellénisme est réellement la première et la plus pure expression du génie européen. Quelques peuplades sont venues d'Orient, apportant avec elles la langue et les traditions religieuses de leur berceau ; mais langue et traditions, tout s’est transformé sur le sol grec, et dès le temps d’Homère, ces Asiatiques avaient méconnu, oublié, combattu leurs ancêtres restés sur le sol de la mère patrie ; dès ce temps il y avait une Hellade et un monde bar-
• Epist. vin, Si, à Maximes.
tare, opposés l'un à l’autre par le langage, par les institutions, par les mœurs *. En Grèce, se développaient tous les généreux instincts de l’homme, l’amour de la liberté, l’amour des arts, l’amour de la science. En Orient, il y a des poètes sans doute, il y a des artistes, il y a d’habiles et audacieux constructeurs de monuments ; mais la société reste toujours partagée entre un petit nombre de despotes et des millions d esclaves. La première et longtemps la seule dans toute l’antiquité, la race hellénique a montré au monde ce que c’est qu’un Etat composé de citoyens. Avec l’étendue de ses droits et l’austérité des devoirs que la loi lui impose, le citoyen grec est le plus ancien modèle de l’homme vraiment libre, et lorsqu’à ce noble usage de son indépendance il sait allier le génie créateur dans les arts, l’élégance et la probité dans la vie, il touche de bien près à l’idéal même de l’humanité. Rome a connu, elle aussi, les vertus du citoyen, mais elle ne les a connues que longtemps après la Grèce, et il lui a fallu plus de temps encore pour les allier avec la haute culture de l’esprit.
Ce n’est donc pas par un choix arbitraire que depuis tant de siècles on s’obstine, dans les écoles de l’Europe, à d’enseigner régulièrement à la jeunesse que les deux littératures classiques de l’antiquité. D’Homère à Corneille et à Milton, d’Aristote à Montesquieu, de saint Basile et de saint Augustin à Bossuet, d’Alexandre et de César à Napoléon, vous suivez sans peine les traces d’un même esprit, la marche d’une même civilisation. Entre ces limites de l’extrême antiquité grecque et du dix-neuvième siècle, vous voyez, se développer les institutions, les lettres et les arts, avec une sorte de conformité ; partout vous reconnaissez une semblable physionomie des choses et des hommes, partout vous êtes comme en famille.
1 Voir plus loin, dans ce volnme, l’Aperçu sur les origines de la littérature grecque.
Cette autre antiquité, antérieure à la Grèce, se rattache à nous sans doute, mais par des rapports plus éloignés et moins sensibles. Il n’appartient vraiment qu’à un petit nombre d’intelligences, nourries par de profondes études, d’apprécier ces rapports et de remonter utilement le cours des âges au delà des antiquités grecques. C’est de la science toujours, et une science que j’admire, mais ce n’est plus de l’instruction classique. Pour la plupart des esprits, l’immense et riche complication du monde asiatique, la variété de ses idiomes, le contraste de ses populations si diverses, l’obscurité trop fréquente de son histoire, tout cela forme comme un chaos d’ombre et de lumière où l’esprit ne suit qu’avec peine le dessein de la Providence dans les affaires humaines, la filiation des idées, la série des événements. Le monde classique, au contraire, moins vaste et mieux divisé, nous offre par cela môme un spectacle plus instructif et mieux à la portée de notre vue.
D’ailleurs un long travail d’érudition et de critique a facilité pour nous l'étude des lettres grecques et latines. Elles ne sont pas classiques seulement par leur beauté ou par leurs intimes relations avec notre vie journalière, elles le sont pour s’être depuis longtemps réduites en une science claire et méthodique, elles le sont pour s’être ainsi parfaitement appropriées aux besoins d’une société jalouse de faire vite et de bien faire son éducation morale. En d’autres termes, messieurs, tout ce qui n’est pas l’antiquité classique est encore du domaine des académies. L’antiquité grecque et romaine est seule du domaine commun; elle appartient à tout le monde.
Mais de ce que l’antiquité, de ce que la littérature grecque (où je veux désormais me renfermer) est depuis longtemps une science régulière et merveilleusement accommodée aux besoins de notre éducation, s’ensuit-il qu’elle n’offre plus qu’une étude stérile aux esprits justement ambitieux d’exer-
H N «ATliîBK UK I.IITÉRATI RK liRECQlIK. 31
cer les délicates facultés de la critique sur des sujets que le travail des siècles n'ait pas encore épuisés? Non, messieurs, ce champ n’est pas épuisé, et il reste mieux à y recueillir que de rares épis négligés par nos maîtres ; vous en jugerez, par quelques souvenirs que je rassemble presque au hasard.
En remontant seulement jusqu'aux dernières années du dix-huitième siècle, vers 1780, voici un jeune savant français, d’Ansse de Villoison, qui découvre, à Venise, un manuscrit de l'Iliade, enrichi des notes de vingt grammairiens d'Alexandrie et où se déroule l'ingénieux travail de la critique et de l’admiration sur ce texte vénéré, un travail de cinq siècles, à peine attestéjusque-là par quelques témoignages épars dans les autres commentateurs d'Homère1. Voici vers le môme temps (1785) le philologue allemand Tvchsen, qui retrouve les analyses de quelques poèmes jadis réunis avec l 'Iliade et l 'Odyssée dans ce qu’on appelait le Cycle épique. Ces analyses viennent compléter ot éclaircir quelques lignes d’un grammairien, sur le môme sujet, conservées dans la Bibliothèque de Photius ; et par là s’ouvrent sur le champ si vaste de l’ancienne épopée des vues toutes nouvelles, qui bientôt s’élargiront encore quand on pourra comparer les traditions épiques de la Grèce avec celles de l'Inde ancienne et celles des races germaniques. Nous demanderons bientôt à F. -A. Wolf quelles conséquences l'histoire littéraire peut tirer de toutes ces découvertes 2. Mais ce sont choses déjà vieilles aujourd’hui que les idées de Wolf ot les textes, alors inédits, sur lesquels Wolf a pu s’appuyer. Voulez-vous que je me rapproche de notre temps ? Je n'ai qu’à vous rappeler le nom d’Angelo Mai, de cet inf atigable philologue qui a exhumé des bibliothèques de. l’Italie tant de pages inédites, récits d’historiens, discours de rhéteurs, homélies et commentaires des
* Edition des Scholies dites Scliolies île Venise (1788), réimprimées par I. Bekker, à Berlin (1845).
! Prolegumma ni Homerum (1795; .
Pères de l’Eglise, plusieurs volumes d’un intérêt aussi neuf que varié. Plus près de nous et comme sous nos yeux, une mission confiée à M. Minoïde Minas par M. Villemain, alors ministre de l’instruction publique, n’a-t elle pas eu pour résultat de rendro à la lumière Babrius, et les Philosophumena, qu'on attribue à Origène ; c’est-à-dire un poète fabuliste, le seul en son genre que la Grèce puisse opposer à Phèdre, un ouvrage de controverse philosophique et religieuse qui a déjà soulevé les plus fécondes discussions et jeté de vives lumières sur l’histoire des premières hérésies ? Herculanum ne nous a pas non plus restitué encore tout ce qu’elle recèle des textes philosophiques, et de l’unique bibliothèque qu’on y a trouvée sortent encore, de temps à autre, les débris de quelque livre d’Epicure ou de ses disciples. On commence à mieux voir sur quelle ingrate prose a travaillé Tardent génie de Lucrèce, et l’on comprend mieux que jamais quelles froides doctrines il a ranimées du feu de son incomparable poésie. Enfin, les nécropoles de l’Egypte, où Ton n’a trouvé longtemps que des documents eu langue égyptienne, viennent de nous rendre des fragments d’astronomie, des vers d'Homère, un discours entier d'Hypéride, plusieurs fragments d'autres discours du même auteur, plusieurs pages d’un traité de dialectique.
A côté de ces écrits scientifiques et littéraires, c’est uue précieuse acquisition pour l’histoire que les deux cents papyrus aujourd’hui déposés dans les musées de Turin, de Pariset de Londres : lettres familières, comptes de dépense, pièces de chancellerie, qui nous dévoilent tant de secrets de la vie privée et de l’organisation administrative sous les Ptolémées. Une mine plus abondante encore, celle des inscriptions, a fourni aux voyageurs et aux archéologues des milliers de documents, parmi lesquels des décrets, des traités de paix, des dépêches officielles, des registres municipaux, les inventaires du trésor de Minerve au Parthénon, les comptes de la dépense d'Athènes pour la reconstruction d'une des merveilles
de l’Acropole, le temple d’Erechthée *, des inventaires de la marine du Pirée au temps d’Alexandre, tant de pièces dont une seule avait jadis suggéré à l’abbé Barthélemy bien des vues nouvelles sur les finances athéniennes a et dont l'ensemble aujourd’hui, sous la main d’un critique tel que M. Boeckh, forme comme une histoire des institutions politiques et économiques de la Grèce 3. La grammaire a eu sa part dans cette large moisson de textes inédits. Elle y a recueilli une foule de formes dialectiques qui l’aident peu à peu à refaire l’histoire des mots, à mieux connaître l’infinie variété de la langue grecque et les mille ressources de son harmonie, le rôle des dialectes inférieurs par rapport aux quatre dialectes privilégiés, la mesure enfin et la durée de la résistance que chacun d’eux opposa, soit aux causes de corruption intérieure, soit à la langue des conquérants *.
Mais tout se tient dans l’étude de l’antiquité ; les chefsd’œuvre littéraires et les documents historiques s’éclairent par les monuments de l’art. Il n’est guère possible aujourd’hui d’étudier isolément tous les débris de la civilisation ancienne. Or, parmi les monuments de l’art grec que des découvertes récentes ont mis au jour, il en est qui, par le nombre
1 Antiquités helléniques, par R. Itangabé, t. I (Athènes, 1842), n° 56.
Le second volume de cet important recueil vient de paraître ; il porte à plus de 2,500 le nombre des inscriptions découvertes en Grèce depuis l'affranchissement de ce pays.
J Mémoire sur une inscription grecque concernant les finances d'Athènes (1792).
s Voir les deux premiers volumes du Corpus inscriptionum gratcarum (le troisième est rift tout entier à feu J. Franz), et les deux ouvrages de M. Boeckh, sur l’ Economie politique des Athéniens (2e cd., Berlin, 1851), et sur la Marine des Athéniens (Berlin, 1841), qui, à vrai dire, ne forment aujourd'hui qu'un seul ouvrage.
* Mémoire de l'auteur sur Pnlémon, le voyageur archéologue, dans la Revue archéologique de 1846; et mémoire lu à l'Institut dans la séance du 10 août 1855 sur l’Etude de la langue latine chez les Grecs dans l'antiquité.
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et l’importance, atteignent et dépassent presque les richesses du même genre accumulées dans nos collections.
Sur un point aujourd'hui assez obscur de l’Italie, dans la principauté actuelle de Canino, fleurit autrefois la ville étrusque de Vulci, sur laquelle l’érudition moderne n’avait plus d’autre témoignage que quelques lignes d’un annaliste latin et la brève mention de sa défaite dans les fastes triomphaux de Rome (an de Rome 473). En 1828, des fouilles heureuses ont mis à découvert, sur cet emplacement oublié, des tombeaux opulents, et, dans ces tombeaux, d’innombrables vases, de dimension et de valeur diverses, quelques-uns d’un art exquis, d’un art éminemment hellénique (aujourd’hui les musées publics de l’Europe et les collections particulières en ont recueilli plus de cinquante mille). Ce sont là les produits d’une école entière d'artistes que l’Etrurie attirait de Grèce et qu’elle entretenait, à grands frais sans doute, pour décorer ses somptueuses sépultures. Les peintures dont ces vases sont presque tous ornés offrent une galerie de sujets religieux ou de scènes familières, qui tantôt éclaircissent et tantôt complètent les récits des poètes. A choisir seulement parmi tant d’oeuvres, souvent excellentes, d’une inépuisable industrie, nos savants en ont fait des recueils qui, pour être abordables au plus grand nombre des lecteurs, auraient déjà besoin d’être abrégés *.
Vous le voyez, messieurs, l’hellénisme nous réservait encore bien des merveilles inédites. On a souvent parlé de la renaissance des lettres grecques au quinzième, au seizième siècle; ne semble-t-il (pas que cette renaissance dure toujours ?
Mais enfin, dira-t-on, les ruines ne sont pas inépuisables ;
1 Voir la première exposition méthodique de ces découvertes dans le Rapporta Volcente de M. Ed. Gerhard, 1831, et l’£tite des monuments céramographiques , par MM. Lenormant et de Witle, ouvrage qui formera (texte et planches) plus de trois volumes in-folio.
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un temps viendra, si éloigné qu’il puisse être, où ni les manuscrits des bibliothèques, ni les cendres d'Herculanum, ni les nécropoles de l’Etrurie ou de l’Egypte n’auront plus rien à nous rendre. Eh bien, messieurs, même alors, j’en ai la confiance, la critique n’abdiquera pas ; elle poursuivra son oeuvre, et l’amateur de l’antiquité ne sera pas réduit à n’apprendre qu’une leçon banale, transmise de siècle en siècle et d’école en école.
La nature s’élargit et se renouvelle sans oesse pour le géologue ou le botaniste à qui les procédés savants de l'analyse révèlent des lois et même des faits inconnus. Elle se renouvelle pour le poète, que son âme et son talent inspirent de mille façons diverses devant ce spectacle toujours le même. Ainsi la critique, sans changer d’horizons, sait pourtant renouveler pour nous le spectacle de l’histoire, en nous découvrant sans cesse de nouveaux aspects de la vérité. Chaque siècle, en histoire, a ses besoins etses préoccupations. A chaque évolution de la société moderne, nous cherchons dans l’antiquité ce qui répond à nos inquiétudes, à notre curiosité du jour, négligents aujourd’hui pour ce qui nous passionnait hier, attentifs et passionnés pour ce que nous regardions à peine d'un œil indifférent et distrait.
Et, par exemple, messieurs, quoi de plus célèbre et de plus constamment loué que la Politique d’Aristote 1 Elle a eu, depuis quatre cents ans, bien des éditeurs et des traducteurs dans toutes les langues. Que de studieux lecteurs ont pâli sur ces pages d’une philosophie si profonde et si pratique, où se résument les longues épreuves, les déceptions et la tardive prudence de ees cités grecques, si jalouses de leurs institutions libres, souvent si peu habiles à les conserver ; où se révèle la fatale nécessité d’un pouvoir modérateur pour mettre un frein à leurs discordes, rassembler et contenir leurs forces, et pour diriger contre l’ennemi commun tant d’intelligence et de patriotisme indiscipliné ! '
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Eh bien, messieurs, je vais vous relire une de ces pages et je vous demanderai si elle n’a pas pris, de nos jours, un sens et un intérêt tout nouveaux. Il s’agit des projets de réforme sociale que raillait Aristophane et qui, en dépit d’Aristophane et du bon sens, séduisaient encore le génie rêveur de Platon.
« Il y a (dit Aristote, après avoir analysé les deux utopies de Platon), il y a quelques autres constitutions tracées, soit par des particuliers, soit par des philosophes et des hommes d’Etat, toutes plus voisines de la réalité que ne sont celles de la République et des Lois. Aucun autre, en effet, que Platon n’a introduit la communauté des femmes et des enfants, ni les repas communs entre les femmes; en général, on commence par les réformes les plus nécessaires. Ainsi, quelquesuns pensent que le plus important est de bien régler ce qui concerne la propriété, comme étant la cause principale des dissensions; et voilà pourquoi Phaléas de Chalcédoine a commencé par ce point. Il dit que les propriétés doivent être égales entre les citoyens; la chose est facile, selon lui, à établir au moment de la fondation d’un Etat, mais plus laborieuse quand une fois il est fondé; néanmoins, l’égalité s’établira bien vite en décrétant que les riches donneront des dots et n’en recevront pas, et que les pauvres en recevront et n’en donneront pas. Mais, en posant ce principe, il ne faut pas méconnaître (ce que l’on méconnaît aujourd’hui) que, si l’on fixe le taux des fortunes, on devrait fixer aussi le nombre des enfants; car si la famille s’accroît hors de proportion avec la fortune, la loi sera ruinée d’elle-même ; et, outre cet inconvénient, il est mauvais que beaucoup de riches deviennent pauvres : de tels hommes sont trop disposés aux révolutions. Il peut arriver que les fortunes soient égales, mais ou excessives et trop favorables au luxe, ou trop chétives, et par là voisines de la misère. Ce n’est donc pas assez que le législateur les ramène à l égalité; il faut que, dans l’égalité, il cherche la juste mesure. Ce n’est rien encore d’avoir assigné
à tons une portion modeste : les passions sont ce qu’il faut égaliser plutôt que les fortunes, et cela ne se peut sans une bonne éducation réglée par la loi.
« Phaléas répondra peut-être que c’est précisément ce qu’il dit lui-même :.il pense, en effet, que tous les citoyens doivent avoir même fortune et même éducation. Mais il faut encore dire ce que sera cette éducation : ce n’est rien faire que de la rendre simplement uniforme. L’éducation peut être uniforme pour tous, et telle cependant qu’elle rende les hommes ambitieux d’argent ou d'honneurs, ou de tous les deux à la fois. D’ailleurs, les séditions ne viennent pas seulement de l’inégalité des fortunes, mais de celle des honneurs, et elles viennent en sens inverse de chacune de ces deux causes. La foule se révolte contre l'inégalité des richesses, les honnêtes gens contre l’égalité des honneurs ; et les délits ne se commettent pas seulement pour obtenir le nécessaire, à quoi remédierait, selon Phaléas, l’égalité des biens ; on ne voie pas [seulement] pour se préserver du froid et de la faim, mais pour jouir et pour satisfaire une passion, et c’est à quoi nous ne saurions trouver de remède que dans la philosophie.
« Les plus grands excès se commettent pour atteindre à de suprêmes jouissances, non pour subvenir à de simples besoins. Par exemple, ce n’est pas pour éviter le froid qu’on s’empare de la tyrannie : la constitution de Phaléas n’est donc bonne que contre les petites injustices. Maintenant, il s’occupe fort de bien régler la vie intérieure de la cité; mais il faut songer aussi aux rapports avec les voisins et avec tous les étrangers. En conséquence, la cité a besoin d’une organisation qui la rende propre à la guerre, de quoi Phaléas n’a pas dit un mot. De même pour les fortunas ; il faut non-seulement qu’elle ssoient appropriées aux besoins de la vie civile, mais capables d’échapper aux périls du dehors : aussi ne doivent-elles pas être si grandes, que des voisins plus forts les convoitent et que ceux qui les possèdent ne puissent les dé-
oK II. DU ROUVKL ««PRIT DK LA CRITIQUE
fendre. Il ne faut pas non plus qu’elles soient si faibles, qu’elles ne suffisent point à une guerre avec des égaux. Phaléas n’a rien déterminé de tout cela. C’est une chose utile assurément que l’égalité de fortune entre les citoyens pour éviter les séditions ; mais ce n'est pas à vrai dire une grande chose. Les honnêtes gens, en effet, peuvent s'indigner de n’être pas mieux partagés que les autres, et de là semblent vonir bien des attentats et des troubles. D’un autre côté, le vice est insatiable; la passion, de sa nature, est sans bornes, et la plupart des hommes ne vivent que pour assouvir leur passion. En toutes ces choses donc, le vrai commencement est moins d’égaliser les fortunes que de préserver contre l’ambition les natures honnêtes, et d’ôter aux méchants le pouvoir de nuire, c'est-à-dire de faire qu’ils soient les plus faibles sans pour cela être opprimés. * »
Que dites-vous, messieurs, de ces vieilles utopies et du jugement magistral qu'en a porté le philosophe? Montaigne avait lu ces pages; Bossuet les avait lues, et Montesquieu en cite quelques lignes dans un chapitre de Y Esprit des Mis8; et pourtant avez-vous souvenir qu’ils les aient appréciées à leur juste valeur ? A la lumière de nos récentes expériences, sous l'émotion do nos discordes à peine éteintes, combien nous saisit et nous touche ce speetaclo des incorrigibles hardiesses de l’esprit humain aux prises avec l’inflexible et calme sévérité d'une raison savante, d’un cœur noble, mais sans illusion, qui aime l'humanité, mais qui la connaît trop faible peur être complètement heureuse sur cette terre, qui sent que la société a des lois primordiales contre lesquelles ni la pensée ni le bras de l'homme ne peuvent rien, et que nous pouvons, en un mot, améliorer l’œuvre de la création, mais non la refaire I
< Aristote, Politique, liv. H, c. iv, éd. Schneider; c. vu, éd. Bekker. * Esprit des toit, v, h.
EK MATIÈRE DE LITTÉRATURE (iRECQl’K. SU
(in siècle avant Aristote, je pourrais vous montrer Thucydide s’arrêtant au milieu du récit des dissensions de la Grèce pour résumer en quelques lignes d’une sombre .énergie et d’une vérité qui n’a rien perdu à vieillir, la philosophie des révolutions 1 ; vous croiriez lire un publiciste moderne. Mais j’ai hâte de revenir aux lettres.
Or, messieurs, les vicissitudes de la pensée politique, ces retours de la curiosité philosophique à d’anciens problèmes longtemps oubliés, tout cela se retrouve dans la critique littéraire. Là aussi on rencontre des souvenirs qui s’effacent un moment pour reparaître, des caprices de popularité, des erreurs de prédilection, des injustices tardivement réparées. La critique appliquée aux œuvres de la Grèce a son histoire aussi; elle a ses monuments parfois comparables en importance à ceux mêmes de l’art et de la littérature antiques.
Messieurs, un savant dont j’ai l’honneur d’être le confrère à l’Institut vient de publier un recueil de vieilles descriptions d’Athènes, depuis le quinzième siècle jusqu’au dixseptième, curieuse revue où se montrent tour à tour, à propos de cette malheureuse et immortelle cité*, l’ignorance insouciante, la curiosité superficielle, le zèle inexpérimenté des géographes et des archéologues d'autrefois. Il y a le peintre de miniatures, qui n’a jamais vu Athènes, qui l’invente à sa guise pour orner un livre de chroniques, et qui en fait tantôt une ville de Flandre, tantôt une bourgade allemande ornée de son beffroi et de ses tours gothiques. Il y a le secrétaire d’un amiral de France, qui, avec son noble maître, a passé devant le Fort-Lion ou Pirée sans daigner y prendre terre, et qui, sur les renseignements d’un pilota turc, a vu dans le temple de Minerve Suniade l'école où philosophait Aristote.
1 Liv. III, c. lxxxii et suiv.
* Athènes aux quinzième, seizième et dix-septième siècles. (Paris, 1855, t vol. in— 8), par le comte Léon de Lalierde. ,
Il y ale gentilhomme lettré, qui envoie à la dame de ses pensées une relation en vers de son voyage, et qui, en face d'Athènes, trouve, pour en exprimer son admiration, le beau langage que voici :
Nous n’eusmes pas un demy jour loysir De voir ce lieu, où prenois grand plaisir,
Voyant encor de la cité superbe
Les fondements tous entiers couverts d’herbe.
Leur grand dessaing assez donnoit entendre Quelle paroit grand espace comprendre.
Ayant aussi un théâtre apperceu.
Que le long temps desmolir n’avoit sceu :
Sur grands piliers de marbre bien assis,
Seize de long et de front sis à sis.
Duquel les Grecs avoient faict à leur guise De Sainct- André une nouvelle église :
Ayant un mur au dedans faict en cerne.
Que l'œil jugeoit assez estre moderne.
11 y a le géographe ignorant, qui, sur ces vagues rumeurs a fait d’Athènes ou plutôt de Setine, comme il l’appelle selon la barbarie moderne, un château avec un méchant village, peu assuré « des loups et des renards. » Il y a le Grec de Constantinople, qui se croit un grand patriote parce qu’il en sait assez long pour écrire à son correspondant de Vienne une page, une seule page sur la cité de Périclès. Il y a, cent ans plus tard, le religieux français, qui, du moins, a résidé quelque temps sur ces ruines avant de les décrire, mais qui les dessine encore comme s’il les avait vues rebâties à l’européenne ; on peut lire cette relation publiée par Jacques Spon, à Lyon, en 1674 *. Certes, le père Babin n’est pasun observateur indifférent. «Vous la verrez, écrit-il en parlant
1 C'élait hier encore un livre introuvable; M. de Laborde a eu l’heureuse idée de le reproduire à parte! de le rendre au commerce pour ('instruction des gens de lettres.
EK MATIÈRE DE LITTÉRATURE GRECQUE. til
d’Athènes, vous la verrez icy au môme état qu’elle est aujourd’hui, qui est tel que, parmi des ruines, elle ne laisse pas pourtant d’inspirer un certain respect pour elle tant aux personnes pieuses qui en voyent les églises, qu’aux savants qui la reconnaissent pour la mère des sciences et aux personnes guerrières et généreuses qui la considèrent comme le champ de Mars et le théâtre où les plus grands conquérants de l'antiquité ont signalé leur valeur et ont fait paraître avec éclat leur force, leur courage et leur industrie : et les ruines sont enfin assez précieuses pour marquer sa première noblesse et pour faire voir quelle a été autrefois l’objet de l’admiration de l'univers. — Pour moi, je vous avoue que, d’aussi loin que je la découvris de dessus la mer avec des lunettes de longue vue et que je vis quantité de grandes colonnes de marbre qui paraissent de loin et rendent témoignage de son ancienne magnificence, je me sentis touché de quelque respect pour elle. » Et celui qui écrit ces lignes empreintes d’un sentiment noble et pur, prend le temple de Jupiter Olympien pour un palais de l’empereur Hadrien ; dans celui de Thésée, qu'il n’a vu que par le dehors, il reconnaît un ancien temple d'idoles « qui depuis le règne de Thésée, roy d’Athènes, qui le fit bâtir, est demeuré en son entier. » Et Jacques Spon, le savant éditeur de la relation, discute sur ce sujet dans une note; il ne veut pas croire qu’un si bel et si antique édifice soit du temps de Cimou; il est près de le comparer, pour l’ancienneté, aux pyramides d’Egypte. Le livre est plein de ces attributions bizarres, en partie inventées par l’observateur, en partie acceptées par lui sur la foi des traditions populaires. Voilà où en était, en matière d’arts, la critique française, l’année où Ilacine donnait Iphigénie, l'année où Boileau publiait sa traduction de Longin, l’année où tant de controverses allaient s’ouvrir, à propos de Longin, sur les plus délicates et les plus sublimes beautés de la poésie grecque. Etonnonsnous après cela que l'Europe, en 1687, ait vu avec indiffé-
62 II. Ut! NOUVEL ESPBIT UE I.A KMTIQl'K
rence Morosini bombarder Athènes et faire sauter le Parthénon; étonnons-nous qu’on ait failli laisser périr les précieux dessins exécutés devant ce chef-d’œuvre encore presque intact par le Français Jacques Carrey, sous la protection éclairée de M. de Nointel , notre ambassadeur auprès dit sultan, et que les efforts communs de l’artiste et de l’habile négociateur pour sauver tant de trésors n’aient pas eu plus de retentissement et de succès 1 Un seul homme, chez, nous, semblait répondre à ce docte enthousiasme de quelques voyageurs, c’était Fénelon qui, jeune missionnaire, s’écriait vers 1675, dans une lettre demeurée célèbre : « Je médite un plus grand voyage. La Grèce, entière s’ouvre à moi ; le sultan effrayé recule ; déjà le Péloponèse respire en liberté, et l'Eglise de Corinthe va refleurir : la voix de l’Apôtre s’y fera entendre. Je me sens transporté dans ces beaux lieux et parmi ces ruinés précieuses, pour y recueillir, avec les plus curieux monuments, l’esprit môme de l’antiquité. Je cherche cet aréopage on Dieu annonça aux sages du monde un Dieu inconnu. Mais lê profane vient après le sacré, et je ne dédaigne pas de descendre au Pifée, oit Socrate fait le plan de sa république. Je monte au double sommet du Parnasse, je cueille les lauriers de Delphes et je goûte les délices de Tempé. Quand est-ce que le sang des Turcs se mêlera avec celui des Perses sur les plaines de Marathon (je demande pardon de cet anachronisme à nos alliés d’aujourd’hui et à la politique de nos croisades nouvelles, dont je suis loin de me plaindre 1), pour laisser la Grèce entière à la religion, à la philosophie et aux beaux-arts qui la regardent comme leur patrie.
Arva, beata
Petamus arva. dlviies et insulas ! »
Vous entendiez tout à l’heure Pline le Jeune. Vous croyez l’entendre encore, mais Pline le Jeune devenu chrétien.
Si les champs bienheureux de la Grèce étaient oubliés, si ses vieux monuments étaient livrés à l’incurie ou au vandalisme des musulmans, la littérature grecque du moins était cultivée avec ardeur en France. Mais était-elle toujours bien comprise, et savait-on l’apprécier comme nous aimons le faire aujourd'hui? Quelques rapprochements suffiront pour montrer, sur ce sujet, la différence des écoles et les révo* lutions du goût.
Quelqu’un de vous, messieurs, a-t-il lu le traité du Poème épique par le père Le Bossu, et y a-t-il quelqu'un de vous qui pourrait pousser jusqu’au bout, sans ennui et sans impatience, la lecture d’un livre où V Iliade est sérieusement et méthodiquement comparée à une fable d’Esope 'l Ce livre faisait l’admiration de M“* Dacier, c'est peu dire ; il charmait l’élégant esprit de M010 de Sévigné. «Ah! ma fille, que vous auriez bien fait votre profit d’un père Le Bossu qui était hier ici 1 C’est le plus savant homme du monde qu’il est possible, » et ailleurs : «C’est mon Malebranche...., Je suis assurée que vous aimeriez la naïveté et la clarté de son esprit. n — « Je vous exhorte à lire le père Le Bossu, il a fait un petit traité de l'Art poétique que Corbinelli met cent piques audessus de celui de Despréaux L »
Quelle distance, messieurs, entre l’informe paradoxe de d’Aubignac sur les poèmes homériques*, j'oserais dire même entre les Hé/leaions critiques sur Longin, entre les beaux' vers
1 Lettres 537, 538, 514, étl. Monmerquê. BoileaU lüi-mênie (3e Réflexion critique) appelle le traité du Patine épique a un des meilleurs livres qui aient été faits en notre langue. » Pope (préface de l'Iliade) le cite eucore comme un traité admirable. Voltaire se contente de dire « qu'il a beaucoup de réputation, mais qu’il ne fera jamais de poêles. » (Notices sur les écrivains du siècle de Louis XIV.) Ce qui est certain, c’est que ce livre a eu six éditions de 1675 à 1711. (Voir la Hibliuthèqve française de Goujet, t. III, p. 160-168.)
* Voir, plus bas, dans ce volume, p. 80 et suiv.
du même Boileau et dans l’Art poétique et les vues savamment hardies de F. -A. Wolf sur l’origine et les développements de l'épopée grecque ! L’art de traduire a suivi le progrès de la critique. Nous oublions trop sans doute la belle langue de Bossuet et de Racine, mais nous traduisons les anciens avec une meilleure méthode qu’au temps de Louis XIV. J’ai fait jadis passer sous les yeux de cet auditoire quelques échantillons des traductions d’Homère depuis le seizième siècle jusqu’à nos jours *, et vous avez vu de quelle façon le vieux poète fut souvent défiguré, dans notre langue, par le faux goût et le pédantisme. Critiques et traducteurs alors ne traitaient guère mieux le théâtre grec, et l’admiration même était sujette à d’étranges méprises. Voyez quelles tortures s’imposent les interprètes d’Aristote pour appliquer rigoureusement les doctrines de sa Poétique aux chefsd’œuvre de Sophocle ; que de scrupules naïfs à propos d’un épisode maladroit ou d’une’ légère infraction à la règle des trois unités 1 Corneille, le grand Corneille, nous fait quelquefois sourire malgré nous par ces subtilités d’une superstition timide.
Après la superstition, l’injustice et le dénigrement ont eu leur tour dans cette querelle, souvent si peu sérieuse, sur la valeur des anciens et des modernes. Au milieu de l’indifférence et du dédain presque général pour la littérature et particulièrement pour le théâtre grec, le livre du père Brumoy fut un vrai service rendu à la critique ; pourtant ce livre nous présente du théâtre grec une image souvent fausse, souvent bien altérée par les préventions contemporaines. Mus ambitieux quoie père Brumoy, Barthélemy a voulu faire accepter, au dix-huitième siècle, non pas seulement l’analyse ou la
1 Revue des traductions françaises d’Homère, insérée dans la Nouvelle revue encyclopédique de 1846 (reproduit plus bas, dans le présent volume).
traduction de quelques chefs-d'œuvre, mais comme un tableau abrégé de la Grèce tout entière. Au milieu d’un pareil tableau, il semble que la tragédie de Sophocle avec son austère nudité, la comédie d’Aristophane avec sa licence, se retrouveront sous leur jour naturel, avec leurs caractères originaux. Il n’en est rien, messieurs, et dans ce livre d’ailleurs si estimable (vous savez comment et combien nous l'avons loué dans le cours de l’année dernière), ni la tragédie grecque ne sait être assez simple, ni la comédie ne sait garder ce que notre politesse lui permettrait de franches et libres allures. Trop souvent le préjugé moderne affadit les 1 couleurs, émousse la vivacité du génie original de la Grèce. Même dans l’abrégé qu'il nous donne des doctrines d’Aristote sur la poésie, l’auteur s’oublie jusqu’à combler une lacune de la Poétique par une phrase de Marmontel '. En un mot, Barthélemy romancier est toujours un érudit aimable; ce n’est plus le critique fin et sévère que nous admirons dans les Mémoires de l’Académie des Belles -lettres. U a perdu la moitié des vertus qui avaient fait de lui un des modèles de la science académique.
De Barthélemy à La Harpe, messieurs, il faut descendre. A part l’honorable tentative d’une traduction en vers du Philoctèle, assez fidèlement calquée sur le grec, sans trop d'additions ni de suppressions indiscrètes, La Harpe ne se recommande guère, comme critique et traducteur des chefsd'œuvre helléniques, que par une vague admiration pour le génie qui les a produits, il ignore beaucoup et il aime trancher en maître les questions d’histoire et de goût ; mais, malgré bien des omissions et des erreurs, ses jugements sont encore lus avec fruit, parce qu’ils respirent la passion du beau et qu’ils offrent souvent le modèle d’un style éloquent à louer l’éloquence.
‘ Voir noire Essai sur V Histoire de la\critique chez les1, Grecs, p. 199.
titi II. DU NOL'VEI. ESPHIT DK 1.A CUTIQUE
Je n’ai parlé jusqu’ici que des savants et des critiques de profession. Que serait-ce s’il fallait rappeler, à propos du théâtre grec, les imitations capricieuses et les jugements de Voltaire, les hardiesses de Ducis, qui nous semblent aujourd’hui bien timides?
Vous voyez combien il restait à faire, au commencement de ce siècle, pour que le répertoire dramatique de la Grèce, avec ses chefs-d’œuvre encore nombreux, avec ses mille fragments encore appréciables, nous fût bien connu et par son ensemble et par ses détails. Il y fallait le travail de l'érudition patiente qui recueille et classe des fragments épars dans presque tous les auteurs de l’antiquité i il y fallait le travail d'induction prudente qui tire de ces rapprochements des lumières nouvelles pour l'histoire du théâtre antique; il y fallait eniin l’inspiration supérieure d’une critique qui sait admirer la beauté grecque sans la refaire à notre image et mêler l’impartialité du jugement historique à l'application des éternels principes de l’art. Telle a été l’œuvre des G. Hermann, des Welcker, des Meineke, pour la philologie ; et pour la critique littéraire, celles desSchlegel et des Villomain. Ainsi s’est formée l’école sagement novatrice dont la science et le goût se résument si bien, en ce qui concerne la tragédie, dans l’excellent livre de M. Patin sur les poêles tragiques d’ Athènes *.
La connaissance de l’antiquité a donc, messieurs, des vicissitudes, et, sauf certaines inconséquences que l'esprit humain u'évite guère, elle suit une voie de continuel progrès. Nous- même, cette année, en présence d’un sujet déjà traité plusieurs fois dans le cours de littérature grecque, nous tâcherons d’innover un peu sans vaine ambition et sans témérité. D'abord nous nous tracerons un autre plan. Au lieu de reprendre l'histoire des lettres grecques selon l’ordre des
1 line uouvclle ei plus complète édition de ce livre a été donnée par l'auleur en 1858 (» vol. in-12).
temps., depuis les origines jusqu’au siècle de Périclès, nous nous proposerons d’expliquef l'hisloire de la littérature dramatique en Grèce, en rattachant le drame à ses origines, qui sont dans l'épopée et la poésie religieuse, en étudiant ses rapports avec la poésie lyrique, avec la philosophie et avec l’histoire. A ce point de vue nouveau la vérité ne peut que gagner en vive lumière. Que si d'ailleurs, depuis trois ans que nous avons examiné cette première période des lettres grecques, quelques textes ont été publiés ou quelques idées se sont produites, dont nous n’avons pu profiter alors, nous les recueillerons avec soin pour achever, selon nos forces, une consciencieuse étude. Partout enfin, messieurs, ai-je besoin de le dire à ceux qui ne m’entendent pas ici pour la première fois? partout nous tâcherons do faire ressortir de cette étude la leçon morale sans laquelle l’enseignement des lettres n’aura jamais toute sa valeur ni toute sa dignité.