XX. DE LUCIEN
du génie; mais s’il en est un des trois que ce génie rappelle, c’est Lucien, avec lequel nous allons le comparer.
L’auteur allemand d’une bonne dissertation sur Lucien relève quelque part l’opinion de ceux qui rapprochent Voltaire du philosophe de Samosate, Il ne voit là qu’une question de style. Lucien et Voltaire sont souvent fort immodestes dans leur langage. Mais le premier est excusé par la licence des mœurs antiques; Voltaire vivait au siècle du bon goût et du bon ton ; l’obscénité, qui dépare trop souvent ses écrits, est donc la faute de l’écriyain, et cela seul suffit, selon M. Jacob, pour exclure toute idée d’un parallèle sérieux. Apparemment, en Allemague comme en France, on parle souvent de Voltaire sans le lire : quel autre moyen d’expliquer l'étrange légèreté de ce jugement ? Je me garderai ici de donner dans un excès opposé ; mais en faisant la part de nombreuses différences, il restera encore entre les deux écrivains assez de traits communs et qui ne sont pas les moins remarquables de leur physionomie.
C’est une étonnante destinée que celle de Lucien. Né au fond de la Syrie, de parents pauvres, d'abord sophiste, parcourant le monde avec grand profit pour sop nom et sa fortune, donnant des représentations de beau langage, depuis Thèbes jusqu’à Lyon pu Arles ; puis, vers quarante ans, dégoûté de la sophistique, et se faisant philosophe, mais philosophe à sa manière, pour se rire de tous les philosophes do son temps, daps un genre de composition alors nouveau ; terminant sa vie en Egypte dans un emploi honorable qpïl doit à la confiance de l’empereur, Lucien ne rappelle aucun autre écrivain de l'antiquité, et ne fait point penser au plus merveilleux de nos hommes d'esprit, un peu gepUlhopame par la naissance, et devenu le dictateur de son Siècle parla puisr sance d’un talent incomparable. C’est dans Fronton et dans le rhéteur Aristidequ’ilfaudrait chercher un exemple da cette autorité du talent littéraire. Ceux-là reçoivent des lettres de
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leurs empereurs, comme Voltaire en recevait de Catherine et de Frédéric ; Fronton même a, dans sa correspondance avec les Antonins, ce ton de familiarité caressante qui dissimule l’obéissance jusqu'à faire croire à l égalité. Il les entretient de sa famille, de ses maladies, de ses plus légères indispositions, comme Voltaire et Frédéric s'entretenaient de leur goutte et de leurs rhumatismes. Fronton même fut consul à Rome, et Voltaire ne fut jamais ministre; mais le consulat n'était guère plus alors, entre les mains d'un lettré, qu’une charge de gentilhomme près la chambre do Sa Majesté ; et l’historien de la guerre des Parthes tombe par les puérilités de l'adulation bien au-dessous de Voltaire historiographe, esquissant avec complaisance,'mais du moins sans bassesse, les traits les plus brillants du règne do Louis XIV. Quant à Lucien, il eut de hautes amitiés, eu Grèce et surtout à Rome ; il les Gultive avec une déférence qui n’a rien de servile. La recherche ambitieuse avec laquelle il loue dans le Portrait certaine dame de grand nom fait exception à cet égard et rappelle trop son métier de sophiste ; aussi s’en est-il excusé lui-même dans V Apologie qu’il a écrite de cet opuscule. Voltaire est bien autrement habile à flatter décemment la maîtresse d’un roi, et il a eu le bonheur de rencontrer pour amie, jusqu’à la communauté des plus sévères études, une femme qu’on pouvait louer beaucoup sans être flatteur. Tous deux d’ailleurs ont, dans une société fort peu démocratique, un sentiment vrai de la dignité du citoyen. Lucien flétrit avec éloquence les gens de lettres à la solde des grands *, sorte de
1 Avec l'Essai de d’Alembert sur les Gens de lettres, ce petit livre seul fournirait la matière d’une curieuse étude de mœurs. Dans un ■ Mémoire, inséré au recueil de l'Acadép)ie des inscriptions, l-c Beau l'approche le Timon de Lucien du Plutus d'Aristophane. On pourrait aussi rapprocher de Lucien quelques dialogues de l’écrivain byzantin, Théodore Prodrome, qui en sont d'évidentes imitations. Au seizième siècle, Lucien eut un étrange cl fougueux disciple dans la personne de