XX. DE LUCIE
valets dont la race n’était pas perdue au dix-huitième siècle, et que parfois Voltaire retrouvait sous une autre livrée. Honoré par le prince d’une charge importante, le vieux philosophe se justifie auprès d’un ami morose d’avoir subi cette espèce d’esclavage ; il distingue alors noblement le service qu’on prête à l’Etat, pour un salaire honnête, de la servitude humiliante qui, pour un gain sordide, livrait à la risée des Vitellius la science et l’esprit d’un élève des écoles grecques.
Mais n’abusons pas de ces coïncidences fortuites et superficielles en quelque sorte. VQltaire et Lucien se touchent par des ressemblances plus profondes. Jetés comme dans un même moule ', ces deux esprits se produisent l’un et l’autre par des formes littéraires heureusement innovées et par un caractère commun de scepticisme et de dérision, qui cache souvent une pensée sérieuse ou même une excellente morale. On peut entrer par où l’on veut dans l’examen de leurs écrits et se laisser aller avec eux au hasard des événements et des analogies; car c’est un premier trait de leur parenté que cette facilité à tout comprendre, à tout discuter sous mille formes diverses, avec une philosophie constante et ferme au fond, mais non moins ennemie de la contrainte des systèmes que de la tyrannie des préjugés.
L’inégalité des conditions est un très-ancien problème, destiné à vieillir encore. Au temps de Lucien on n’en faisait pas matière de programmes académiques, mais on en parlait beaucoup, sans doute, dans les écoles. Lucien l’a traité d’une manière dramatique dans deux compositions piquantes, les Saturnales et le Cronosolon, où les hommes présentent làdessus leur requête au vieux Saturne, demandant à grands
Vanini. (Voir M. Cousin, Fragments de philosophie cartésienne.) Nous indiquons seulement ici le sujet de quelques comparaisons partielles qui nous éloigneraient trop de celle que nous avons ici spécialement en vue.
1 M. Viilemain, De Julien et de Frédéric II.
ET DE VOLTAIRE
cris le retour de l’âge d'or. Saturne, qui s’est retiré des affaires, laissant à son fils Jupiter le gouvernement de notre planète, après avoir vainement conseillé quelques remèdes, engage les mécontents à prendre patience ; et c’est ce qu’ils ont fait avec plus ou moins de résignation jusqu'au moment où la controverse fut renouvelée entre les philosophes. Alors deux grands logiciens y prirent surtout part, Rousseau et Voltaire, l’un sur le ton de Plutarque, l’autre à la manière de Lucien. Entre bien des questions sociales, comme on dirait aujourd’hui, l'Homme aux quarante écus signale fort longuement les conséquences de l’inégale répartition des richesses; il le fait atec une vivacité incisive, avec une hardiesse de prévisions qui donne la mesure des libertés de ce temps. Lucien écrit sous un régime de monarchie absolue, mal tempéré par la douceur des princes ; il n’est pas prudent alors, comme le disait Favorinus, d’avoir raison contre celui qui commande à trente légions; la politique des philosophes mécontents ne peut rester innocente que grâce à la généralité bien vague des axiomes et des satires. En France, la satire parle impunément d’une voix plus claire. Dans 1 ’ Homme aux quarante écus, l’allusion aux personnes est si transparente, qu’un nom propre n’eût pas mieux trahi l’intention de l’auteur; c’est que, si les formes du despotisme duraient encore, la force réelle échappait de jour en jour aux inhabiles héritiers de Louis XIV. On ne gouverne pas longtemps sâns génie une grande nation. Tôt ou tard le pouvoir passe à qui do droit. L 'opinion déjà régnait, et soutenait dans Voltaire son plus éloquent interprète.
Par un singulier retour des idées humaines, cet âge d’or, dont Lucien se moque, est devenu, au dix-huitième siècle, sous le nom d'état de nature, la préoccupation de certains esprits forts. C’est Rousseau, qui voit dans les sciences et les arts l’origine de la corruption des mœurs; c’est Rousseau, qui attaque les spectacles avec plus d’éloquence que ne firent