‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 133 sur 153 · XX. DE Ï.CCIKX · texte numérisé non relu

XX. DE Ï.CCIKX

n'est point le scepticisme de Pyrrhon, ni celui d’Enésidème. non ea visanimo, nec tanta svpcrbia , mais le doute d’un esprit pratique devant les excès d’un dogmatisme arrogant et stérile, doute aussi ancien que la philosophie même, car il inspire déjà Socrate dans ses controverses, et Aristophane dans ses comédies.

A cet égard, on fait trop d’honneur à Lucien, en lui prêtant un rôle de réformateur, de réformateur courageux. Les faux philosophes qu’il a tant de fois livrés au ridicule étaient déjà connus des comiques d’Athènes, qui leur ont aussi prodigué le sarcasme et la dérision. Plaute, sous la république, les signalait au mépris des Romains; sous l’empire, Sénèque et Plutarque leur ont fait la guerre avant Lucien, et celui-ci emprunte plus d’une arme au vieil arsenal de la satire. Nous ne pouvons dire aujourd’hui combien de scènes de la comédie attique se retrouvent sous la prose de ses dialogues. Le Timon est un exemple curieux de ces imitations, et qui en fait soupçonner bien d’autres.

Lucien n’est guère plus original dans son impiété que dans son scepticisme philosophique. Dès sa naissance, la philosophie attaqua les superstitions païennes, tantôt ouvertement, tantôt par une interprétation malicieuse qui ramenait au symbole toutes les croyances populaires, et supprimait en réalité l’ancien culte. De leur côté, les auteurs comiques traduisaient librement sur la scène la mythologie grecque et quelquefois môme se jouaient de ses mystères. Lucien continue à lui seul cette double guerre du raisonnement et du ridicule. Avec une immense lecture, avec une verve d’innovation piquante dans le choix des personnages et des plans, avec une merveilleuse vivacité de style, il s’attaque, sans paix ni trêve, à toutes les fictions du paganisme; il poursuit dans leurs derniers refuges Jupiter et ses douze grands dieux ; il installe insolemment dans l’Olympe un dieu qui les détrônera tous, Momus, c’est-à-dire le doute rieur qui prépare les

ET DE VOLTAIRE

voies à une autre religion. Cela dut fort amuser les libertins du siècle, mais non pas commo impiété nouvelle. On écrivait récemment dans une revue : « Quel dut être l’étonnement de la société païenne, lorsqu'elle vit paraître les deux dialogues de Jupiter confondu et de Jupiter tragique. » Je pense, en vérité, qu’elle s’étonna fort peu. Depuis longtemps on l’avait habituée à de pareils spectacles. Ce qui seulement était neuf, dans cette polémique , c’était l'impitoyable constance des attaques. Aristophane, au moins, ne se brouillait pas avec tous les dieux païens; Lucien ne se ménage pas un allié, pas un ami dans le ciel, car ou sent trop que Momus n’est que Lucien lui-même faisant le procès à tout l’Olympe. Il n’a pas d'autre dieu que la Philosophie, dont il fait, il est vrai, par complaisance, une fille de Jupiter, descendue en ce monde pour y répandre les bienfaits d'une saine morale : voilà pour lui la nouvelle divinité qui consolera le genre humain, après les longues persécutions et la tyrannie capricieuse des fils de Saturne. Illusion de sophiste. La philosophie pouvait aider à la ruine du paganisme, mais non le remplacer. Lucien connut peu, et seulement pour en médire, les chrétiens, qui devaient confondre à la fois le paganisme et la philosophie.

Les traits lancés en passant contre la secte chrétienne ont valu à Lucien, durant le moyen âge, une réputation singulière; des moines grammairiens qui annotèrent ses livres n’ont pas assez d'injures contre son abominable impiété. Les bons moines manquaient de lumières pour voir combien ce scepticisme moqueur avait dù contribuer aux progrès de l’Evangile, en ébranlant les croyances païennes : ils n’ont vu dans le sophiste de Samosate qu’un ennemi du Christ, un blasphémateur, et ils ont, à cette occasion, admis ou inventé une petite légende qu'on lit encore dans Suidas, et selon laquelle le railleur impie serait mort déchiré par des chiens. Il courait déjà quelques récits analogues sur la mort

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