XX, DE LUCIEN
Rome, la solitude savante et vertueuse du sage Nigrinus. Voltaire ne garde pas longtemps cette admiration tranquille devant les plus nobles figures de l’histoire ; le trait de satire lui échappe bien vite : était-ce méchanceté pure, ou voyaitil plus au fond que le philosophe grec les misères de l’âme humaine? Quoi qu’il en soit, l’abus de l’ironie fait surtout son infériorité à l’égard des grands écrivains de la Grèce et de Rome. Il a le premier chez nous dégagé l’histoire de certaines formes officielles, de certaines couleurs affectées ; il a su le premier faire un heureux mélange de la critique et de la narration; mais, faute d'émotion, le récit manque souvent chez lui de grandeur. Lucien n’avait pas une idée moins justé des devoirs de l'historien ; le petit livre qu'il nous a laissé sur ce sujet est un chef-d’œuvre de raison fine et aimable ; Voltaire ne l’eût pas écrit autrement, s’il eût pensé à le faire, et si, depuis Lucien, on pouvait sur cette matière écrire autre chose que des livres d’érudition. Mais Lucien aussi laisse trop voir cette imperfection du cœur, qui devient celle du talent. Il a vécu au milieu de la société romaine si éprouvée par les vicissitudes de la tyrannie militaire et "du despotisme secret ; il a connu les délateurs, sinon par luimême, au moins par une tradition encore vivante dans la mémoire des vieillards de son temps. Eh bien, qu’on relise quelques pages de son livre sur la calomnie, on n’y trouvera pas la moindre empreinte de vérité contemporaine ; ce sont de banales remarques sur les ruses de la délation privée, de puériles analyses et des portraits plus froids encore. On dirait que l’auteur n’a jamais entendu parler de Tibère, ni de Tacite. Lucien ne pouvait écrire l’histoire; Voltaire a préparé plutôt qu’il ne nous a montré le véritable historien français. Rien ne prouve mieux à quel point se ressemblent ces deux esprits, malgré la distance des siècles et des civilisations. Je ne sais vraiment si Mérope et la Henriade seraient contre nous de bonnes réponses. Quelques épigrammes spirituelles et
ET DE VOLTAIRE
deux parodies dramatiques en vers ne suffisent pas pour faire de Lucien un poète : rien là, sans doute, que l’on puisse comparer à l'étonnante souplesse du talent poétique de Voltaire ; mais dans ce talent même se retrouve une âme toujours un peu rebelle aux émotions franchement passionnées. Chez Voltaire, je ne sais quelle froide ironie se glisse sous la pompe des vers et dans les replis de la plus savante action théâtrale. Combien Racine et Corneille ont une autre manière de sentir et d’exprimer la vérité historique ! C’est que le cœur avait une plus large part dans leur génie. Mais on peut êtro naturel même avec un mauvais cœur ; dans la prose du moins, le naturel est l’éminente qualité du style de Voltaire. Rien de plus mobile, sans doute, que les impressions d’une imagination aussi vive, sollicitée par tant de controverses, par tant de haines et d’amitiés; dans tous les rôles pourtant, ennemi ou confident du roi de Prusse, protecteur bienveillant d’un petit lettré qui savait reconnaître ses bienfaits, ou protecteur outragé d’un libelliste sans conscience, Voltaire laisse toujours dans son style l’empreinte naïve de ses émotions do chaque jour. De là cette fraîcheur, et nous dirions presque cette transparence d’expression qui montre la pensée et ne laisse pas songer à la forme. Lucien est fort loin de ce mérite, qui fut celui des grands écrivains du siècle de Périclès. On peut là-dessus s’expliquer en deux mots : les anciens ont distingué entre l’atticisme du vieux temps, atticisme franc et naïf malgré l’exquise délicatesse de goût qu'il suppose, et l’atticisme renouvelé au siècle des Antonins; les modèles du premier genre s’appellent les attiques, ceux du second les atticistes, et Lucien est de cette dernière école. Voltaire continue le progrès régulier do la langue française; il la complète et l’épuro; un instant comprimée sous les formes trop majestueuses du siècle de Louis XIV, il lui rend cette liberté d’allure qui va si bien aux libres mouvements de l’esprit français, et en même temps il la préserve avec