XXI. EXAMEN DES FABLES
grec. Phèdre lui-môme descendra un peu de cette haute estime où le place depuis longtemps le jugement des amateurs de l’antiquité. Par accident aussi, nous retrouverons quelquefois, à l'aide de Babrius, la trace d’imitations qui jusqu’ici nous avaient échappé. Ainsi Horace et Babrius, dans la fable de la Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf, suivent tous deux une tradition un peu différente de celle que Phèdre et, après lui, La Fontaine ont consacrée'. Bentley trouve Horace, ou plutôt ses copistes, fort impertinents pour avoir supposé qu’un renard se gorge de farine :
Forte per anguslam tenuis vulpecula rimant
Repserat in cumeram frumenti, etc.
Et là-dessus il écrit une de ces spirituelles notes qu’il sait rendre amusantes comme des pamphlets littéraires. A coups de citations et d’autorités, il expulse le renard du panier où il s’est introduit, malgré les naturalistes, et met en sa place la nitedula, le mulot, notoirement connu pour mangeur de blé. M. Jacobs, ingénieux défenseur d’Horace et dü renard de la fable, se sera réjoui d'apprendre que décidément l’apologue ésopique, si bien résumé par Horace, a passé par les mains d’un poète fort habile, de Babrius, qui n’a pas craint de choquer la vraisemblance, en offrant à la gloutonnerie du renard la pain moisi et la viande contenus dans la besace d’un berger '.
Qui sait, au reste, si, de ces divers rapprochements avec les fabulistes latins, on ne pourra pas tirer des inductions nouvelles sur la manière dont les contes d'Esope se sont transmis jusqu’à nous? 11 y a sur ce point des indices curieux
1 Babrius, "fab. SS; Horace, Hat., II, 3, v. 311-319; Phèitre, I, Si; La Fontaine, I, 3.
’ Uorace, Epist. I, 7, S9-34 ; Coray, fab, 158; Knocb, Fr. 19. Cf. Jacobs, Lectiones Venusinœ, p. 90 et suiv. {t. V de ses Œuvres mêlées,) dissertation qui a été reproduite en français dans le Journal général de l'Instruction publique du 19 décembre 1855.
DE BAB&ICS.
dans le choix des personnages ou des circonstances qui, chez ces trois poètes, servent à mettre en scène la même moralité. On suivra mieux un jour la trace de ces études poétiques sur l’apologue; à travers les plus belles époques de la littérature grecque, on distinguera des familles de fabulistes, ou des familles de manuscrits, comme on a fait pour les fables latines *, et par plus d’un point se trouveront ainsi éclairées les origines de la littérature française ; caron sait quel rôle a joué l’allégorie satirique dans les premiers essais littéraires de nos aïeux *.
Mais l’intérêt tout historique de ces recherches ne doit pas nous faire illusion sur la valeur réelle des petits poèmes de Babrius et sur le talent du poète. Ces fables ïambiques, môme dégagées des interpolations évidentes ou seulement probables que renferme le manuscrit de Sainte-Laure , ne sont pas toutes des chefs-d’œuvre. Irréprochables peut-être pour le mètre, je les trouve quelquefois bizarres et peu décentes pour le choix du sujet ou pour l’expression. A cet égard, les fables les plus neuves ne sont pas les plus précieuses ; sur dix, il y en a une charmante, le Laboureur qui a perdu son hoyau, et trois ou quatre1 * 3 que l’on sacrifierait sans regret. Parmi les autres, à côté des meilleures pièces, comme les Oiseaux et le choucas (même sujet que le Geai paré des plumes du paon), le Corbeau et le renard, le Mulet, et surtout le Lion malade (c’est-à-dire le Lion, le renard et la biche), long récit de cent vers, entremêlé de discours, et qui semble un épisode anticipé du fameux Roman du Renard; à côté de ces
1 Voir, sur ce sujet, l'excellente notice de M. Fleutelot sur Phèdre, dans la collection de M. Nisard, et la dissertation récente de M. Tross.
1 Voir le livre de M. Lenient, cité plus haut, p. MO.
3 Fables i8, Mercure et le chien ; 5*, l'Eunuque et le sacrificateur (quoique M. Dübner en ait restitué le texte et le sens par une conjecture des plus heureuses); 1 16, le Mari et l'adultère ; et pour cause de platitude : 61, le Chasseur et le pécheur ; UO, le Chien et son maître.