SOUVENIR
peu de temps pour s'attacher à lui, pour désirer son amitié, si peu de temps pour l’obtenir, dès qu’on lui montrait un cœur honnête et un esprit curieux ; son âme s’épanchait avec une si riche abondance dans les entretiens intimes, qu’il m’a suffi, je crois, de quelques années, pour apprécier tout ce qu’elle avait do douces vertus, de fortes et hautes qualités.
Quelle éducation avait formé M. d’Eckstein, quels événements publics ou privés décidèrent sa tardive mais ardente vocation pour les études historiques ? nous le savons trop peu. Nous savons seulement que son ardeur répara bien vite le temps perdu dans l'agitation des affaires, et le plaça, comme d’un bond, au milieu du domaine de la science qit’ll devait sonder sur tant de points avec un courage infatigable, Une sagacité fougueuse et obstinée. Les plus érudits d'entre vous. Messieurs, ont admiré l’étendue et la variété de cette érudi* lion qui s’appuyait sur la connaissance de tant de langues, s’éclairait des lumières d’une vive pénétration, et S’animait de la chaleur d’une passion souvent éloquente. M. d’Eckstein était un de ces esprits pour lesquels il n’y a pas de petits problèmes. Etudier l’histoire, c’était, pour lui, étudier l’humanité entière, dans tous les temps, dans tous les lieu*, soué toutes ses formes ; c’était poursuivre les plus secrets rapports des races humaines, de leurs mœurs, de leurs institutions religieuses, politiques et civiles ; c’était rattacher tout cela aux mystères de nos origines comme à ceux de notre avenir. Que sa vigoureuse intelligence se soit souvent heurtée d’un effort stérile contre des obstacles que nulle intelligence ne saurait surmonter, que sa hardiesse ait quelquefois devancé l’heure des conclusions légitimes, on no saurait le nier. Néanmoins, dans l’œuvre un peu confuse do cotte longue vie, dans ces mémoires, daus ces chapitres épars d’un livre qui ne fut jamais écrit, dans gcs milles feuilles jetées à tous les vents de la publicité, une sève puissante circule, et l’éclair
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jaillit à chaque instant parmi las nuages. On s’y inspire, alors même qu'on n’y peut saisir la vérité démontrée selon les lois d’une critique sévère.
Plus originales encore, s’il est possible, la parole et la conversation de M. d’F.ekstein étaient aussi plus instructives, surtout quand il voulait bien se laisser un peu diriger par quelque auditeur sympathique, mais plus maître de soi que tic l’était le fougueux penseur. Si le sort lui eût permis d'avoir un salon (et Dieu sait dans quel sons sérieux nous prononçons ce mot en parlant d’un tel homme I), s'il eût pu réunir fréquemment autour de lui, comme il l’eût tant désiré, des hommes jeunes et capables de recueillir ses pensées, de suivre ses indications fécondes, de développer méthodiquement ses leçons par des recherches personnelles, on no saurait calculer la portée do l’influence qu’il eût ainsi exercée sur le progrès des sciences historiques. Môme accidentelle, môme contrariée par maint caprice de la fortune, cette influeuce fut encore considérable, et cela surtout grâce au noble et touchant libéralisme qu’il apportait dans les relations de la vie, admettant toutes les diversités sincères de doctrine et ne demandant à ses adversaires mêmes, pour les estimer, que la bonne foi et l’amour du vrai. Qui dira jamais dignement combien d’idées ingénieuses et profondes ont rayonné de ce foyer sur presque toutes les branches de la critique et de l’érudition contemporaines?
Chose plus touchante peut-être et que, moins que personne, j’ai le droit d’oublier, ce vieillard si savant et si éloquent était aussi le plus tendre ami de la jeunesse et de l’enfance. Sa bonne grâce animait un cercle de famille, aussi bien que sa haute raison illuminait une réunion de philosophes et do théologiens. Ces contrastes d’une richo nature, où les vertus mômes semblaient se heurter plutôt que s'unir, donnaient à sa pe.rsonne je ne sais quoi d’étrange où le monde s’est parfois mépris, au premier abord; mais ils atti-