‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 16 sur 153 · III. APERÇU DES ORIGINES, ETC · texte numérisé non relu

III. APERÇU DES ORIGINES, ETC

leurs mœurs, de leur religion et de leur langue, contrastera avec la culture déjà remarquable qui, aux mêmes époques, distingue les peuples de l’Asie centrale. Considérez-vous la race hellénique, sous ce nom qu’elle croyait devoir à un fils de Deucalion, avec sa langue déjà riche, avec sa poésie déjà brillante, avec sa mythologie déjà ingénieuse et subtile ? Ce sera une civilisation égale peut-être, pour la puissance et la variété, à la civilisation brahmanique, mais bien différente de celle-ci par ses caractères essentiels. A mesure qu’on se rapproche de nous, cette opposition devient de plus en plus frappante. Au siècle de Solon, les Grecs avaient si bien perdu tout souvenir de leur origine asiatique, que sur plusieurs points ils se prétendaient autochthones, c’est-à-dire indigènes. L’autochlhonie est une des prétentions de la vieille Athènes, un des lieux communs familiers à ses orateurs et à ses poètes. Solon, Pythagore, Platon vont chercher dans l’Orient une science qui semble toute nouvelle à leurs compatriotes. Les Persans d’abord, puis les Indiens, les Egyptiens enfin, sont, à leurs yeux, les dépositaires de vérités religieuses et morales que ne soupçonnaient même pas les premiers Hellènes, bien loin de les avoir apportées avec eux lors de leurs antiques émigrations. Il était réservé à l’érudition moderne de retrouver ces titres perdus d'une affinité primitive avec l’Asie. Certes, les compagnons d’Alexandre auraient pu le faire mieux que nous ; mais, malgré la distance des temps et la perte de nombreux monuments, le fait est prouvé aujourd’hui sans contestation et sans réplique '.

1 Sur ce sujet, il serait impossible d'indiquer ici les nombreux et divers travaux de ia philologie moderne. Citons surtout Je Commentaire de M. E. Burnouf, sur le iaçna, la Grammaire grecque de R. Kühner, la Grammaire comparée de Bopp, 1* Histoire des religions de la Grèce antique, par A. Maury (1857-1859). Ou trouvera quelques autres renseignements dans les notes de mes Notions élémentaires de grammaire comparée, éd. de 1857.

Hl. APERÇU DES ORIGINES

Si maintenant, resserrant la sphère de nos études, nous cherchons dans les premiers temps de la Grèce les commencements de sa littérature, il nous sera facile de distinguer trois âges principaux de la raco hellénique, et comme trois haltes dans sa marche séculaire avant l’histoire. D’abord, on voit paraître dans la Thrace du Nord, vers les temps marqués par le déluge d’Ogygès, puis s’étendre successivement au midi, et jusqu’à la Péninsule italique, une race de sauvages, sans autre religion que l’adoration de la terre qui les nourrit et des astres qui les éclairent ; sans autres arts que ceux qui suffisent à une vie nomade, promenant leurs troupeaux à travers des pays incultes, et parlant une langue grossière que l’on a pu, sans invraisemblance, comparer à un dialecte de l’Océanie. Tout est simple et sombre à la fois dans le tableau de ce premier âge : de longues et difficiles émigrations, souvent commandées par la famine, des oracles qui ordonnent quelquefois le sacrifice de victimes humaines ; quelques fondations de villes, si l’on peut nommer villes d’informes et gigantesques enceintes qui, sur plusieurs points, se sont conservées jusqu’à nous comme témoignage de ce que peuvent la force et l’industrie sans le sentiment du beau 1 ; quelques idoles bizarres, qui représentaient les diverses fonctions de la puissance créatrice et nourricière du monde, les dieux Cabires et la Gérés de Phigalie2. Voilà la vie, voilà le culte des Pélasges.

Une seconde époque voit succéder aux Pélasges, soit par l’invasion des colonies nouvelles, soit par un travail de

1 Voir l'ouvrage posthume de Petit-Radel : Recherches sur les monuments cyclopéens ou y.éiasgiques . Paris, 184-1, in-R.

5 I.a Cérès noire de Phigalif, en Arcadie, était représentée assise sur un rocher, avec un corps de femme et une tète de cheval. Autour de la télé étaient attachées des ligures du dragon et d’autres animaux. ' La déesse était couverte d’une luni(|ue descendant jusqu'aux pieds ; elle portait de la main droite un dauphin, et de la gauche une colombe. (Pausanias, Arcadica, c. xlii.)

transformation difficile à expliquer, les Hellènes proprement dits, peuples déjà doués d'instincts plus nobles et d’une activité plus intelligente. Cette race n’envahit pas seulement, elle conquiert, elle civilise ce qu’elle soumet, elle organise ce qu’elle fonde ; elle commence à discipliner la force par l’institution des jeux gymniques. Sa religion n’ast plus un muet fétichisme ; ses dieux ne rendent plus leurs oracles par le bruit des feuilles Ou le son d’iitt instrument d’airain, n’apparaissent plus aux yeux de l’homme sous la forme d’une bêta( d'un tronc d’arbre, d’uno planche, d’un poignard, d’une lance ou d’une pierre grossièrement équarrie. Apollon parle à Delphes une langue poétique et harmonieuse, et le simulacre qu’on adore dans ses temples tend peu à peu vers la forme humaine, dont il offrira un jour le plus parfait idéal. Déjà se montrent quelques devins, quelques chantres inspirés : ce sont les premiers interprètes d’une religion souvent profonde, ordinairement plus riante que celle des Pélasges. Je ne sais quoi de libre et de fier caractérise la civilisation héroïque des Hellènes : on sent qu’ils ouvrent les grandes destinées de la Grèce ; toutefois, ce n’est pas encore à eux de les accomplir. La Béotie,- l’Atlique, les Locrides, l’Archipel, le Péloponèse et les côtes de l’Italie, peut-être même plusieurs points de la Sicile, ont reçu leurs colonies. D’un autre côté, quelques colons phéniciens, des Egyptiens peut-être, sont venus se mêler à ce renouvellement de la société grecque ; ils y ont apporté quelques éléments de leur propre civilisation. Mais, chose singulière, dans une contrée de l'Hellade ainsi peuplée n’a pu se développer le génie des arts. Attendons encore quelques siècles, laissons croître et déborder ces populations que l’industrie a enrichies, même sur un sol ingrat; quand elles auront rebroussé chemin vers l’Orient pour chercher un nouveau champ à leur activité impatiente, quand elles auront répandu des colonies sur toutes les côtes de l’Asie Mineure et du Pont-Euxin, alors du sein de cette

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