SUR M. J. -F. BOISSON ADE
tous ces morceaux écrits et publiés au jour le jour, avec une facilité agréable et instructive. M. Boissonade y traite les sujets les plus divers, depuis ceux qui lui étaient très-familiers jusqu’à ceux qui l’intéressaient comme au passage. Il parle tour à tour d'italien, d'anglais ou de français, de grec, de latin et même d’hébreu. 11 passe avec aisance de l’étymologie à la botanique (la botanique resta toujours une de ses distractions favorites), de Coray l’helléniste à Berquin ou bien à un dictionnaire des jeux de l’enfance : tout cela sans vaine ambition, jugeant ce dont il se croit juge, analysant du moins en homme de sens les travaux qui l’instruisent, mais qu’il n’a pas le droit d’apprécier en maître. Même sous l’anonyme dont il se couvre d’ordinaire (il signait d'un oméga), rien n’est plus facile que de deviner sa main à la touche qui le caractérise. C’est toujours un ton d’autorité ferme et mesuré, un soin scrupuleux de justifier le moindre blâme et do l’atténuer par là politesse du langage. On n’a jamais relevé plus sûrement ni plus délicatement les défauts d’autrui. Ici, c’est le traducteur de Tibulle qu’il veut avertir du tort que ses mauvais vers font aux grâces de l’auteur latin ; sa mémoire lui rappelle à propos (voyez ce que vaut l’esprit dans la mémoire) une page de Bernardin de Saint-Pierre, où la même pensée se trouve, en prose, plus poétique que les vers de M. Mollevaut. Ailleurs, il veut réprimer doucement l’emphase d’un érudit qui était quelque peu son rival, et son rival bien inférieur ; il lui suffit de signaler, comme en passant, la notice oratoire de M. Gail sur Thucydide. Si sévère qu’il soit sur le fond des choses, il n’aime point à décourager ceux qu’il corrige ou qu’il avertit. Même en parlant d’un méchant livre, il respecte dans l’auteur l’honnête homme qui n’a souvent péché que par trop de confiance. Une ou deux fois seulement il élève la voix, mais toujours sans colère. C’est, par exemple, à propos d’un traducteur anglais de La Fontaine qui croyait faire de l’esprit en médisant grossièrement des
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moines (13 février 1807). L’admirateur de Voltaire pensait fort librement alors en matière de religion, et l’on a lieu de croire qu’il persista longtemps dans la même liberté. Mais cette liberté était sage et tenait à se distinguer du fanatisme impie. Ailleurs le jeune critique, rendant compte des Tablettes d'un Suicide, avait signalé avec autant de justesse que de force le rôle bienfaisant de la vie monastique dans l’ancienne société française (19 juillet 1806) ; il y a là un regret presque éloquent de quelques institutions du passé trop violemment emportées parles réformes de 1789.
J’ai parlé d’éloquence. Je ne retire pas le mot; mais à cet égard il faut s’entendre. D’abord la grande éloquence est rarement de mise dans des articles de simple critique littéraire, et quant à cette éloquence qui consiste à exciter et presque à forcer l'attention par une certaine vivacité de langage, celle-là même était moins commune il y a cinquante ans qu’aujourd’hui dans les feuilles quotidiennes. On s’en étonne à la première lecture, quand on parcourt en 1857 l’ancien Journal de l'Empire, ces étroites colonnes, assez mal imprimées sur papier de petit format, où se rencontrent d’une façon étrange les Bulletins de la Grande-Armée, avec des logogriphes et des charades, avec les feuilletons de Boissonade, de Geoffroy ou de Malte-Brun. Même à propos de théâtre, le ton de la critique y est en général assez grave et presque froid; celui de la politique n’est guère plus animé. Au premier abord, je le répète, cela surprend un Français de notre âge ; mais pour peu qu’il y songe, il s’expliquera sans peine ce contraste. Après sa fièvre révolutionnaire, la France (et la censure y aidait un peu) sentait quelque plaisir à vivre et à parler moins bruyamment; d’ailleurs, longtemps sevrée de la saine, littérature, elle y revenait plus facile à séduire et moins exigeante envers ceux qui lui offraient, en ce genre, des jouissances redevenues nouvelles. C’était comme un retour aux premières impressions de la jeunesse. Tel