III. APERÇU DBS ORIGINES
l’appareil d’explications dont les anciens avaient entouré ce poème. Un homme de grand esprit, Frédéric-Auguste Wolf, mesura toute la portée des lumières que jetait sur l’histoire des poèmes homériques le travail de notre célèbre compatriote. Il préparait depuis longtemps une récension de ces poèmes 1 ; et, pour la faire aussi scrupuleuse qu il.fût possible, il avait recueilli tous les indices de critique épars dans les auteurs anciens. Dans ses études, il s’était plusieurs fois senti inquiété de certains doutes sur la personne d'Homère, telle que l’ont consacrée les témoignages classiques. La lecture duscboliaste de Venise fut pour lui comme une révélation. Derrière le travail- des Alexandrins, il crut voir clairement, ce qu’ou avait à peine aperçu avant lui, un autre travail moins délicat et moins sûr, celui des littérateurs qui, depuis Pisistrate jusqu’à Aristote, arrangèrent Y Iliade et l’Üdyssée d’après les copies divergentes et incomplètes. Derrière Pisistrate et ses collaborateurs, il vit grandir à ses yeux toute une école de chanteurs trop négligés par les historiens des lettres grecques et qui avaient dû être pendant trois siècles les seuls dépositaires des belles compositions épiques écloses dans l'Ionie. L'écriture, depuis longtemps introduite en Grèce lorsque Pisistrate fit rédiger le premier exemplaire complet de V Iliade et de Y Odyssée, l’écriture ne semble pas avoir été connue d’Homère et de ses héros. En supposant même qu’elle le fût à cette époque, on manquait alors, en Grèce, d’uno matière commode pour écrire des pièces de longue haleine. Homère, s’il avait conçu dans leur ensemble les deux poèmes qu'on lui attribue, n’aurait pu, faute d’un secours nécessaire à sa mémoire, réaliser cette vaste conception ; et si, par un
1 Consulter, sur celte histoire des travaux de Wotf, l’article F. -A, Wolf, dans la Biographie universelle par M. Viguier, l’ouvrage de W. Koerle : leben und Studien F. A. Wolf s des Philologen. Essen, 1833, 1. 1, p. 262- 312. Cf., p. 64, 65, 75, etc., et la notice de notre ami M. Ch. Galusky, dans la Itevue des Deux-Mondes du Ier mars 1848.
effort .surhumain, il l’eût réalisée, il n’aurait pu en assurer après lui la transmission. L’àgo héroïque d’ailleurs ne comportait pas de telles œuvres ; elles no convenaient ni à ses forces ni à ses besoins. Telle qu'on la suppose d’ordinaire au milieu de cet âge, l’Iliade oût été (c'est toujours Wolf qui parle) comme a l’enfance de l’art nautique uu grand navire construit sur le chantier, armé de tous ses agrès, mais auquel il aurait manqué l’Ooéan et des matelots capables de la manœuvre '. Qui sait donc si, lors do leur création première, les chants qui forment aujourd’hui l'Iliade et l’ Odyssée appartenaient à un même poëine composé par un seul et môme auteur ? Chez un peuple aussi heureusement doué que le furent les Grecs, pourquoi n’admettrait-on pasqu’uno écolo de chanteurs, s’exerçant sur les traditions relatives à la guerre de Troie, ait légué à la postérité une série de petits poèmes assez semblables par le génie et par la langue, assez naturellement unis par le sujet pour qu’il fût possible à Pisistrate d’en composer un ensemble digne d’être offert plus tard comme le modèle du poème épique? L’unité qu’admirait Aristote, en analysant V Iliade et YOdysiée au point de vue de son esprit exact et systématique, n'est pas, en réalité, si parfaite qu elle exclue toute pensée d'uno coopération successive ou simultanée de plusieurs poètes à la môme œuvre. D’ailleurs les négligences que présente la composition de Y Odyssée plus souvent encore que cello de Y Iliade, sont presque un mérite qu’on serait fâché de leur voir enlever; trop de sagesse plairait moins que ne plaît parfois cette naïve insouciance d’un génie enfant, mais déjà fécond et capable du sublime.
Toutes ces idées n’étaient pas neuves, lorsque Wolf publia ses fameux Prolégomènes ,- il le savait bien, et il l’a dit avec franchise *. Longtemps avant la Science nouvelle de Vico,
1 pTolegomena, p. exil.
8 Prolegomena, p. cxm, n. Si, el préface (Je l'édition de 1795 (p. xtiii de la réimpression de 1804) : «Hæc quoqiic de serins indurta scriptoris