‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 22 sur 153 · SU III. APERÇU DES ORIGINES · texte numérisé non relu

SU III. APERÇU DES ORIGINES

La scienco et le talent de Wolf leur donnèrent une autorité toute nouvelle.

Los doctrines de ce grand philologue provoquèrent en France, à leur apparition, une ou deux réponses assez dédaigneuses puis y furent promptement oubliées pour de bien

partie de la dissertation sur V Iliade. Que dire, par exemple, d’un auteur qui demande sérieusement (p. 193) pourquoi Junon est obligée de se laver elle-même et « n’a pas une femme de chambre pour se servir?» — « pourquoi le sommeil ne dort pas, puisqu’il est le sommeil lui-même et qu'il ne peut cesser d’être ce qu’il est? » et qui nous représente (p. 209) le Mars d’Homère « montrant son Ijobo à son papa, afin qu'il souffle dessus pour en apaiser la douleur?» Évidemment l’auteur de Zénobie était alors tombé en enfance ; ij ne suffit pas, pour l’excuser, de dire avec lui que tout cela était « un exercice d’esprit qui ne devait pas être désapprouvé parce qu’il n’élaft pas défendu » (p. 5, cf. p. 162). Rien ne dispense d’être raisonnable. — Perrault prétend que les Mémoires de d’Aubignac étaient passés en Allemagne, où l’on travaillait sur laqueslion d’Homère. Même en admettant la vérité de celte assertion, je laisse à juger maintenant si Wolf peut être soupçonné de plagiat dans tonte celte polémique, qui, d'ailleurs, précède d'un siècle la publication du seboliasie de Venise et celle des Prolégomènes. Hypothèse pour hypothèse, s’il faut absolument cherchera Wolf des aïeux en France; j'aimerais mieux citer l’auteur du spirituel badinage intitulé : Dissertation sur Homère et sur Chapelain (voyez Chef- d' Œuvre <fu« Inconnu ; Paris, 1758, t. II). Celui-là sait bien ce qu’il veut dire et le dit avec agrément. Malgré beaucoup de politesse, on sent qu’il est, au fond, très-sceptique à l'endroit d’Homère.

1 Sainte-Croix, Uéfulation d'un paradoxe littéraire de M. Wolf (Magasin encyclopédique , 1797, l. V, p. 67-79, 151-209); Dussault, dans les Annales littéraires, t. IV, p. 473. J'ose à peine mentionner l’ Histoire d’Homère et d’Orphée (par M. de Sales; Paris, 1808, in-8), livre tout à fait digne du mépris où il est tombé dès son apparition. Wolf y est traité avec la dernière violence, ainsi que Bryant, auteur anglais d’un ouvrage qui renouvelle et exagère le spirituel paradoxe de Dion Chrysostome (Discours xie) : « Que Troie n’a jamais été prise. » Wolf, au contraire, dans la préface de sa dernière édition, cite avec une complaisance mal dissimulée un autre article du Magasin encyclopédique (3U année, t. III, p. 202) dont l’auteur, M. Caillard, avait adopté fa doctrine des Prolégomènes.

autres disputes, au point que Mme de Staël semblait n’en rien savoir, quand elle écrivit sur l’Allemagne et sur les premiers âges de la littérature grecque *. Quelques pages brillantes de Benjamin Constant1 2 et Y Histoire des poésies homériques par M. Dugas-Montbel leur ont valu chez nous une popularité tardive et incomplète, mais n'ont gagné aux Prolégomènes que bien peu de lecteurs. Ce livre méritait un autre accueil. Tous ceux qui pensent que l’on peut encore aujourd’hui avoir de l’esprit en latin liront, s’ils veulent me croire, les Prolégomènes, comme je viens de les relire, avec une attention impartiale. Ils seront frappés de l’habile méthode qui les caractérise, surtout dans la première partie, lorsqu’ils verront l’auteur passer des plus arides recherches sur les textes imprimés ou manuscrits d’Homère à la discussion des commentaires et de leur autorité, remonter peu à peu jusqu’aux sources de cette érudition que le moyen âge nous a transmise, jusqu’à l’école d’Alexandrie, jusqu’à Pisistrate ; puis, élevant le ton à mesure qu’il s’approche du siècle heureux où s’épanouit le génie poétique de la Grèce, promener avec

1 En 180ti un poète, qui n'était pas tenu de discuter les choses en philologue, rendait à la mémoire d'Homère ce témoignage devenu classique :

Trois mille ans ont passé sur la cendre d'Homère,

Et depuis trois mille ans Homère respecté Est jeune encor de gloire et d'immortalité.

|M. J. Cn&MKR, Epi Ira à Voltaire.)

* De la Religion, liv. VIII, c. i (t. III), etc. Voir encore parmi les écrivains français qui ont exposé ou discuté en tout ou en partie le problème homérique: M. de Chateaubriand, Essai sur la littérature anglaise, p. 2i0 et suiv. ; M. Villemain, Littérature du moyen âge, 1 Ie leçon, à l’occasion de Dante ; Littérature du dix-huitième siècle, 8* leçon, à l’occasion de Voltaire et de la Henriade ; M. Bignon, Essai sur l'épopée homérique, en tête dosa traduction en vers de V Iliade ; M. Edgar Quinet, Revue des Deux-Mondes, mai 1836 et juillet 18X0; enfin ia dissertation solide et spirituelle de M. Havet, De homericorum poematum origine et unitalet Paris, 18*3), où, malheureusement, il n’est parlé que de l' Iliade.

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enthousiasme son lecteur au milieu des merveilles de l’art naissant, à travers ces belles scènes de la jeunesse du monde, qui ravissaient l’imagination d’un peuple né pour les reproduire avec éclat.

« Oublions ici nos papiers et nos bibliothèques où reposent nos titres d'immortalité. Volons par la pensée vers un autre temps, dans un autre monde, où tant d’inventions qui nous semblent aujourd’hui nécessaires pour le bien-être, étaient ignorées de tous, des sages comme des pauvres d’esprit ; où le désir même de s'immortaliser n'excitait personne à laisser de soi des monuments durables. Ce désir, en effet, on peut le prêter à Homère, ou le souhaiter dans ses vers, mais on ne l’y trouvera pas. En a-t-il parlé quelque part, montre-t-il quelque part, ou laisse-t-il voir, sans l'avouer, cette ambition de la postérité? Il dit souvent que les poètes conservent le souvenir des crimes et des grandes actions, il dit que les derniers accents du chanteur sont toujours les mieux accueillis (en d’autres termes qu’on ne se lasse pas d’entendre la parole inspirée par los Muses). Kien de plus. Cet âge encore enfant, docile aux instincts d'un divin génie, se contentait de chercher les plaisirs du beau et de les répandre. Sa récompense, s’il en chercha une, c’étaient les louanges et les applaudissements, récompense plus grande et plus chère, si nous en croyons les poètes, que cette immortalité qui se grave sur le papier. Voyez avec quelle admiration la Grèce accueillait ses chanteurs et leurs chants. Voyez dans Homère lui-même les scènes où paraissent Phémius et Démodocus, voyez le joli Dialogue de Platon, où le rhapsode Ion décrit son art et son théâtre, l'effet qu’il se vante de produire, ces émotions d'un auditoire qui tantôt s’égaye, tantôt pleure, frémit et jette autour de soi des regards de fureur. Voilà ce que les chantres eux-mêmes faisaient bien mieux jadis avec leur art plus voisin de la nature '. »

1 Protegomrna, p. xciv. J’.ipprpnds par la biographie allemande déjà

De telles pages sont-elles, je le demande, d'un pédant qui pèse et compte les syllabes ou d’un esprit supérieur admis aux plus nobles jouissances du beau? Platon ne bannissait Homère de sa République qu’en couronnant de fleurs cette tête divine ; Wolf ne bannit Homère de l’histoire qu’en le glorifiant par une poétique métamorphose.

Et maintenant confondrons-nous sérieusement les assortions téméraires de d’Aubignac, ou même les rigoureuses et philosophiques conjectures de Vico, avec la science grave et solide dont Wolf donnait le premier exemple dans la discussion du problème homérique ? Wolf lui-méme a protesté d’avance contre une telle comparaison. Les idées appartiennent surtout à celui qui les démontre. Si le philologue allemand n’a pas donné à son opinion la certitude d’une vérité démontrée, du moins l’a-t-il appuyée d’un ensemble imposant de vraisemblances historiques; et par là, il nous a forcés de compter avec elle. On pourrait rire de Perrault, de d’Aubignac, et je ne m'étonne pas que la querelle des amis et des ennemis d'Homère soit venue expirer sur le théâtre de la Foire !. On peut rire des paradoxes qui ont fait tour à tour d’Homère le même personnage qu’Ulysse, ou un Béotien racontant l’histoire de la Béotie, ou un prophète annonçant, sous des formes symboliques, la venue du Messie, ou un historien sacré racontant l’histoire des Juifs depuis la destruction de Sodome jusqu'à la mort do Moïse*, ou une incarnation d’Odin, le dieu des Germains et des Scandinaves, ou enfin (la liste de ces folies pourrait être allongée encore) un

citée (i, p. 98) que Wolf, assez bon musicien, s’exerçait quelquefois à chanter, en s’aecom paumant sur le clavecin, des rhapsodies homériques.

1 Goujet, Bibliothèque française, t. IV, p. 1 3i-l 35.

1 II ne faut pas confondre avec de tels paradoxes la comparaison littéraire entre les beautés d’Homère et celle des livres saints, comparaison souvent renouvelée, entre autres de nos jours, par l’auteur du Génie du Christianisme (Partie II, livre V).

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