‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 27 sur 153 · APERÇU DES ORIGINES · texte numérisé non relu

APERÇU DES ORIGINES

faire, à une si grande dislance, de vieux poèmes consacrés dans leur forme actuelle, par vingt siècles, au moins, d’admiration et de popularité. Nous chercherons une voie entre ces abus de la critique et les scrupules de l’orthodoxie. Sans prétendre absolument retrouver le véritable Homère, comme voulait Vico, on peut remettre en un meilleur jour, dans l’histoire des lettres grecques, les poèmes de l’âge homérique. La tradition vulgaire, prise en toute rigueur, fait de 17/iarfe et de X Odyssée deux prodiges; ne suffit-il pas d’y voir deux chefs-d’œuvre de l’esprit humain?

Que si maintenant, par les conclusions auxquelles je voudrais vous associer, je paraissais détruire certaines opinions commodes, pour y substituer le doute et l’incertitude, j’aurais à ce reproche une double réponse. D’abord le doute môme est, en certain cas, une conquête qui a bien son prix; puis, dans la question qui nous occupe, admettre, par exemple, qu’après un premier jet du génie épique, quelques travaux secondaires aient conduit deux grands poèmes jusqu'à la perfection tant admirée de nns jours, ce n’est pas supprimer une vieille gloire, c’est tout au plus en déplacer les titres. Quelque hypothèse qu’on admette sur leur origine, de telles œuvres gardent, chacune en leur genre, une impérissable valeur. Il n’est pas un seul vers des épopées homériques qui ne doive être conservé avec respect, et c’est une étrange erreur que celle de l'Anglais Payne Knight, qui, sous prétexte de purger le texte homérique des interpolations bien constatées, en publia naguère une édition diminuée de quelques mille vers, et rendue illisible par l'emploi d’une orthographe laborieusement archaïque1. Wolf pensait apparemment comme nous, lorsque, après avoir dépensé tant d’esprit et de science

’ Carmina Homerica in prislinam formant redacfa ; Londres, 1820, grand in-8°, avec de savants prolégomènes, que M. Ruhkopt a utilement réimprimés à part ( Leipzig, 1816), d’après l'édition qu’en avait donnée, en Angleterre, le Classical Journal de 1813.

pour détruire l’unité du personnage d'Homère, il donnait cependant des poèmes homériques une édition exacte et complète, professant en propres ternies n'avoir d’autre ambition que de nous rendre Homère tel que Longin eût pu l’offrir aux Grecs de son temps, avec toutes les ressources que mettait à sa disposition la critique alexandrine. Ceux qui ont médit des hypothèses do Wolf ont trop oublié cette seconde partie de ses travaux : elle absout la première, elle en fait comprendre le véritable sens et la juste portée ’.

C’est bien aussi de cette manière que fut comprise la question qui nous occupe, il y a dix ans, dans cette chaire même, par un savant professeur de la Faculté des lettres. Alors auditeur de M. Fauriel, j’ai fidèlement recueilli et pieusement conservé tous ces trésors d'uno érudition ingénieuse autant que modeste. Je m’en servirai souvent cette année, à votre profit, non sans rappeler avec reconnaissance l’excellent maître dans lequel j’eus, à cette occasion, l’honneur de rencontrer un ami *.

* Les analyses du cours de M. Fauriel ont été publiées dans le Journal général de l'instruction publique de 1835-6, vol. V, n°* 17, 52, fit, 70, 7*, 81, 89. 92, 98 ; et vol. VI, n°* i, 8, 12.

* Il me coûte d'avoir à compter parmi les juges trop peu attentifs h l’ensemble des vues et des travaux de Wolf le regrettable auteur d'tio livre qui restera comme une des meilleures productions de la critique en notre siècle, M. Ilipp. Rigault. Histoire de la querelle des Anciens et des Modernes ; Paris, 1856, in-S» (troisième partie, cb. v).

Il est difficile d'apprendre, plus difficile encore de desapprendre.

(Dion Chiysostome, Disc. XI.)

Après les longs détours des discussions qui précèdent, il importe de rassembler sous une seule vue tous les arguments produits par la critique au sujet des poèmes qui portent le nom d’Homère ; et de toutes ces preuves réunies il faut tirer une conclusion qui ne sera peut-être pas un système, mais qui sera du moins l’expression franche et nette de l’état de notre esprit, en présence des solutions diverses qu’on a successivement présentées de ce grand problème.

Diverses raisons très-graves combattent l’opinion qui 'attribue Yliiude et l’ Odyssée au même auteur. Ces deux poèmes diffèrent par de teis caractères, qu’il semble difficile de les rapporter à la même époque. Considéré en lui-même, chacun d'eux montre souvent l'empreinte de génies différents : on y trouve des contradictions, des incohérences, des omissions et des répétitions qui s’expliquent trop mal par l'hypothèse vulgaire de l’interpolation. L’histoire, d'ailleurs, témoigne que les divers épisodes de V Iliade et de Y Odyssée, les rhapsodies, comme on les appelait autrefois, étaient chantées séparément, et d'ordinaire sans respect pour la succes-

1 Analyse de la dernière leçon du cours de 1845-1846, publiée dans le Journal général de V Instruction p uldique.

sion naturelle des faits ; que Solon voulut, un jour, remédier à ce dernier inconvénient en astreignant les rhapsodes à chanter les uns après les autres, selon l’ordre du récit poétique; qu’enfin Pisistrate fixa pour jamais cet ordre en faisant rédiger par écrit l’ensemble des deux épopées. En partant de là, on incline à croire que non-seulement les rhapsodies homériques étaient récitées comme autant de petits poèmes, mais qu’elles formaient en réalité autant de poèmes distincts, d’ailleurs bien accommodés par leurs dimensions au besoin du peuple qui les écoutait, et qui n’aurait pu entendre d’un bout à l’autre des récits de douze ou quinze mille vers, ou, si on lui suppose assez de loisirs pour les entendre, n’aurait certes pas pu y apprécier le mérite d’une composition savante et d’une habile progression d’intérêt. De môme que le peuple ne demandait que des morceaux poétiques de peu d’étendue, les poètes, de leur côté, ne pouvaient guère lui en offrir de plus considérables : l'art, déjà mûr à quelques égards, était pourtant trop près de son origine pour suffire au vaste développement d’une épopée telle que nous apparaît aujourd’hui Y Iliade; ces chantres de la guerre de Troie ou do l’histoire des dieux, que l’auteur de 1 Odyssée nous montre dans le palais d’Ulysse et d'Alcinous, sont bien loin des proportions que l’on prête à l’Homère classique : ils sont capables de raconter avec chaleur les exploits d’un héros en un jour de bataille, une dispute entre deux chefs d’armée, une épisode de ces aventureux retours où la colère des dieux se jouait si cruellement des vainqueurs de Troie ; mais on ne voit pas qu'aucun de ces aèdes ait jamais songé à coordonner les scènes qu'il dépeint en un tableau régulier, en une œuvre durable, ni même qu’il ait songé à leur donner son nom. Point d’ambition ni, à proprement dire, de propriété littéraire dans cette brillante jeunesse de la poésie grecque : seulement l’inspiration pour créer, seulement la mémoire pour transmettre les œuvres de l’inspiration, seule-

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