IV. CONCM'SIOVS
ment l'enthousiasme d’un auditoire ému pour récompenser le poëte. On pourra dire, sans doute, que l’Homère historien des aèdes est lui-même plus qu’un aède, que son œuvre marque une seconde époque et représente un progrès dans l’histoire de la poésie grecque; mais c'est là une simple conjecture, et la distance d’Homère à ses héros est évidemment trop faible pour qu’on puisse admettre dans cet intervalle une aussi large innovation. Voilà donc bien des vraisemblances concordant pour établir que Y Iliade et Y Odyssée proviennent de petites pièces qui naturellement se rangèrent selon la date des faits qui y sont rapportés, et par des efforts successifs de coordination aboutirent à l'unité que nou3 avons maintenant sous les yeux.
Mais cette unité, considérée en elle-même, a de tout temps frappé les esprits éminents. Depuis Aristote jusqu'à Boileau, jusqu’à Chateaubriand, en passant par Virgile et le Tasse, toute une école de poètes et de critiques s’est attachée à la personne d'Homère comme à un article de foi. Le . chantre d’Achille et d’Ulysse n’a pas dit un mot de lui-même, et ce que nous apprennent sur son compte les historiens et les biographes plus récents offre un caractère si fabuleux, qu'il semble impossible d’y attacher la moindro créance ; n’importe, Aristote et ses disciples feront, si on le veut, bon marché de la biographie d’Homère, telle qu’on la trouve dans Hérodote et dans le faux Plutarque ; mais ils tiendront pour l’existence d’un poète qui a élevé ce grand édifice de l’épopée sur la limite de deux Ages, et qui a ouvert l’histoire des lettres grecques par un chef-d’œuvre sans rival. Voilà, il faut l’avouer, une grave présomption à opposer aux scrupules et aux chicanes dont s’arme la subtilité moderne contre le poète Homère.
Nous remarquons, en outre, que les divers poèmes réunis dans le Cycle épique avaient, selon la tradition, chacun un seul poëte pour auteur, et qu’à les juger par les analyses et
les fragments qui nous en restent, s’ils étaient fort inférieurs pour le génie du style et pour la composition dramatique, à Y Iliade et à V Odyssée, ils peuvent néanmoins leur être comparés quant aux conditions générales de la forme épique. A ces considérations, il s’en attache une autre moins vulgaire parmi les critiques. De tous les poèmes du Cycle, Y Iliade et V Odyssée ont seules survécu jusqu’à nous (car la Théogonie comprise dans ce recueil n'était point celle d’Hésiode); mais à l’époque même où tous subsistaient encore, les deux épopées homériques, au témoignage de l’roclus, attiraient presque exclusivement l’attention par leur éminente beauté. Or, à supposer que tous ces poèmes du Cycle fussent les produits d’un long travail de poésie populaire où de nombreux aèdes auraient successivement pris part, comment concevra-t-on que le hasard ait précisément réservé pour les épisodes qui forment aujourd'hui le fond des deux épopées homériques une élite do poètes si supérieurs par le talent à tous ceux qui, dans la même nation, les précèdent, les accompagnentou les suivent.On conçoit plus facilement, sansdoute, l’exception brillante d'un seul génie au milieu d’une école de poètes médiocres, que celle de deux petites écoles privilégiées au milieu d’autres écoles qui leur seraient tant inférieures.
Enfin, pour épuiser la série des preuves anciennes ou nouvelles qui militent en faveur de l’unité d’Homère, il faut y comprendre cette tradition qui, depuis Pisistrate, jusqu’à la chute de Constantinople, nous représente Homère comme un personnage historique, comme le fondateur d’une langue et d’un genre de poésie. Sans doute les fables souvent mesquines dont cette tradition se montre grossie lui font tort aux yeux d'une critique sévère ; elles ne sauraient cependant lui ôter absolument toute valeur. On peut ne croire aucun des récits que tant de biographes complaisants ont, à diverses époques, admis sur le compte d’Homère ; mais on n’a pas