‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 29 sur 153 · IV. CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

IV. CONCLUSIONS

tout à fait le droit de nier un héros, parce que ce héros a eu sa légende. Plus d’un héros eut à la fois une légende et une histoire. Qui sait si l’histoire d’Homère ne s’est point perdue, tandis que sa légende seule nous serait restée ? Quiconque le voudra bien pourra toujours là-dessus appuyer sa foi de certaines analogies et de conjectures très-vraisemblables.

Ainsi rapprochés et balancés, les arguments des deux opinions rivales laissent, comme on le voit, notre esprit dans une étrange incertitude sur le problème homérique : tâchons donc, pour en avancer la solution, d’y introduire, comme diraient les mathématiciens, quelque élément nouveau.

Il y a un préjugé trop répandu dans le monde : c'est que la science de l’histoire procède exclusivement par preuves de faits et par des inductions rigoureuses; mais de tout temps les grands critiques ont admis un autre ordre de preuves, celles de sentiment. L’antiquité grecque a son génie propre, l’antiquité romaine a le sien, de même que la barbarie gauloise ou la civilisation française de nos jours. Ces caractères particuliers qui composent le génie d’une époque ou d’un peuple, nous les saisissons autant par le sentiment que par la raison, et les décisions qu’en pareil cas le sentiment nous suggère, nous sommes bien forcés de les accepter comme aussi certaines que celles qui sortent de l’examen matériel des faits. Ceci va s’éclaircir par quelques exemples :

Nulle part Homère ne parle nettement de l’écriture, quoi- * qu’il ait mainte occasion d’en parler ; seulement deux ou trois passages, sur plus de vingt-cinq mille vers, laissent voir l’usage de quelques signes destinés à montrer aux yeux la pensée. A cela ceux qui ne comprennent pas que d’aussi longs poèmes peuvent être composés sans le secours de l’écriture, répondent en distinguant le poète et ses héros ; ils . disent qu’ Homère écrivait, mais que sachant que cet art était

inconnu aux Grecs du temps de la guerre de Troie, il leur a conservé dans ses descriptions une ignorance qui caractérise ces siècles demi-barbares. Les Niebelungen , peut-on ajouter, offrent quelque chose do tout à fait analogue : à peine s’y trouve-t-il une seule mention do l’écriture, et pourtant la dernière rédaction des Niebelungen a certainement eu lieu dans un siècle où l’écriture était fort employée ; mais l’auteur. quel qu'il soit, de cette dernière rédaction, s’il y a quelquefois répandu des traits do mœurs qui rappellent Irop clairement le moyen âge chrétien, a du moins, par rapport à l’écriture, soigneusement observé le caractère des mœurs propres aux Barbares du Nord et aux Barbares de l’Orient dans les premiers siècles de l’ère chrétienne. Quo répliquer à cette objection, si l’on n’admet en matière de critique l’autorité d’un sentiment particulier, qui est celui des vraisemblances, des convenances morales? En lisant Y Iliade et l’ Odyssée, nous nous sommes convaincus que l’auteur ou les auteurs de ces deux poèmes n’avaient point un usage familier de l’écriture, nous le sentons on quelque sorlo à la couleur des descriptions, aux allures de la versification, à l’emploi fréquent des messages et des transactions orales. Mais nous le sentons plutôt que nous le saurions démontrer.

Solon ordonne aux rhapsodes d’Homère do se conformer à l’ordre dos faits dans leur récitation devant le peuple d’Athènes. Nous voyons là une preuve qu’à cette époque les poèmes homériques n’étaient pas écrits ou ne l'étaient qu’incomplétement. Pisistrale d’ailleurs nous est représenté comme composant le premier exemplaire régulier de ces poèmes : nous en concluons qu’on n’en possédait jusque-là par écrit que des fragments. Voilà deux conclusions que l'on peut, à la rigueur, trouver périlleuses. En effet, il est permis de supposer que Solon, que Pisistrate, réparaient un désordre accidentel et passager, qui n’était point, avant eux, l’état normal, pour ainsi (lire, de la poésie épique. Oui, sans doute,

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