‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 4 sur 153 · SUR N. J. -F. BOISSONADE · texte numérisé non relu

SUR N. J. -F. BOISSONADE

pouvait alors passionner des milliers de lecteurs, qui aurait peine aujourd'hui à nous intéresser.

Tibia non ut nunc orichalco vincta tubœque

Æmula, etc.

La flûte à peu de trous, comme au temps des aïeux d’Horace, produisait de plus puissants effets que la trompette n’en produit de notre temps. Il est si vrai, comme l’a ditM. Saint-Marc Girardin, que al'éloquence est un rapport », le rapport de ceux qui parlent à ceux qui écoutent ! Voilà comment la critique d'alors pouvait, quoiqu’elle ne le fit pas toujours, parler impunément un langage modeste ; elle n’y perdait rien de son autorité, rien de son charme. En même temps, elle était plus à son aise pour certaines discussions où il faut bien citer çà et là des textes en langues étrangères. Dans les journaux de l’Empire, M. Boissonade examinait sans embarras une traduction en comparant maintes fois le français à l’original, il transcrivait du latin et même du grec à chaque page. Les imprimeurs s’y trompaient quelquefois, et il fallait souvent des errata; mais je ne vois pas que le public s’offensât de cet usage c^nme d’une liberté indiscrète. L’étude des langues classiques a fait, je le veux, beaucoup de progrès depuis le premier Empire. Chose singulière, cependant ! plus les gens en apprennent, moins ils aiment qu’on leur en parle. Comment les disciples de M. Boissonade ne regretteraient ils pas un peu ce temps d’heureuse licence où un philologue pouvait avouer sa profession et parler tout haut de ce qu’il enseignait, sans être taxé de pédanterie ?

Par ses travaux, chaque jour plus goûtés, d’éditeur et de critique, M- Boissonade s’était fait une grande réputation, non-seulement en France, mais en Angleterre, en Allemagne et en Hollande; il était devenu l’ami, le correspondant, le collaborateur des Wolf, des Barker, des Wyttenbach. Quand fut fondée l’Université impériale et qu’on réorganisa, en 1809,

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l’enseignement supérieur, personne ne fut plus naturellement désigné que lui pour y prendre place. Un savant vénérable, M. Larcher, était alors, par l’âge et parles travaux, le doyen des hellénistes français. Mais trop faible pour les fatigues d’un cours public, il accepta seulement le titre de professeur de littérature grecque à la Faculté des lettres de Paris; M. Boissonade fut chargé, comme professeur adjoint, de l’enseignement. Il ne devint titulaire qu’en 1813, à la mort de M. Larcher. On ne saurait dire l’éclat à la fois modeste et attrayant de ces leçons publiques quo M. Boissonade donna avec une régularité exemplaire pendant plus do quarante ans, d’abord à la Faculté des lettres, puis au Collège de France, où il succéda, en 1829, à M. Gail. Quelques personnes se souviennent encore de sa première séance, que défrayèrent les trois premiers mots d'un dialogue de Platon >. Dans la suite, il fallut bien se borner. M. Boissonade expliquait chaque jour une page ou deux de son auteur. Mais il se complut toujours un peu dans ces digressions utiles, et qu’il avait l’art de rendre amusantes. 11 y a tel sujet, par exemple le sens du mot grec adamas (métal dur, et non pas diamant), sur lequel son érud^ion était vraiment intarissable. Au bout d’une demi-heure de citations habilement rattachées l’une à l’autre, il s’arrêtait, pour ne point fatiguer, disait-il; mais on voyait qu’il eût pu, comme le premier jour, y employer une leçon tout entière. A part cette indulgence d’érudit, dont il s’accusait lui -même avec bonne grâce, M. Boissonade ne perdait pas de vue le véritable objet de son cours. Fixer le texte par une discussion sévère des variantes que les manuscrits fournissent, en donner une traduction exacte, l’éclaircir par un solide commentaire, telle

< L 'Ion. Les noies de ce cours, sans cesse augmentées par des additions successives, forment aujourd'hui près de 500 pages, avec un index alphabétique. Le manuscrit s’en est retrouvé parmi les papiers de M. Boissonade

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fut constamment sa méthode. Il se défiait des considérations générales comme d’une tentation à déclamer; deux ou trois fois seulement dans la durée de ce long professorat (comme en 1813, à propos de Plutarque), il ouvrit ses leçons parune notice sur la vie et les écrits de l’auteur dont il sc proposait d’expliquer quelques ouvrages. Ordinairement ses appréciations ne portaient que sur le détail, mais elles étaient pleines de finesse et de goût. Quant à ses traductions, il est fâcheux qu’il les ait rarement écrites. Heureusement la lenteur un peu digressive de sa méthode d’exposition permettait à quelques plumes diligentes de tout recueillir, et je sais des morceaux d’élite, comme le discours de Démosthène sur la Couronne, dont la traduction complète, recueillie presque sous sa dictée, se retrouve aujourd’hui dans les notes de ses auditeurs.

L’excellent cours de langue et de littérature grecque, qui a tant contribué aux progrès des fortes études en France, signalait de plus en plus au monde savant le nom de M. Boissonade. Après la mort de M. Larcher, il fut élu pour le remplacer à l’Académie des inscriptions, comme il avait été choisi pour lui succéder à la Faculté des lettres.

A dater de cette époque, on ne trouve plus le nom de M. Boissonade dans les journaux : l’usage, alors, ne permettait pas volontiers qu’on fût académicien et journaliste. Mais , s’il cessa d’écrire de ces charmants articles qui avaient tant contribué à l’honneur de son nom et aux progrès de la science, il ne fit pas pour cela plus de Mémoires académiques, ou il en fit peu, et quand il en lut à la Compagnie, il ne lui permit pas toujours de les insérer dans son recueil. Ces compositions, où dans un cadre étroit on rassemble les preuves d’une ou de plusieurs vérités nouvelles, l'effrayaient outre mesure ; il s’en défendit constamment avec bonhomie, et cela malgré son respect pour le règlement qui prescrit à tout académicien de payer chaque année sa dette à la Compagnie en lui

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lisant quelque Mémoire. Il ne comprenait pas, disait-il, comment on pouvait avoir même l’idée d’un Mémoire; plus il admirait ceux de ses confrères qui, comme M. Lctronne, le prêchaient d’exemple à cet égard, moins il se sentait capable de les imiter. En cela, il faut bien le dire, M. Boissonade s’est trompé et il nous a fait tort. Tout son talent ne consistait pas à recueillir la matière de belles notes (le mot est de lui, à propos de Wyttenbach) pour quelque édition d’un auteur ancien. Il savait très-bien choisir une thèse et la défendre ; il savait composer d’ensemble un morceau de quelque étendue. Qu’on lise, pour s’en convaincre, les dissertations dont il accompagna, dans les Notices et Extraits des manuscrits, quelques opuscules grecs inédits. Il y a là même une note sur la fameuse anecdote de Denys le tyran devenu maître d’école à Corinthe, une simple note, qui est, en quelques pages, un modèle de bonne discussion critique. Les nombreux articles que M. Boissonade fournit à la Biographie universelle de Michaud ne sont pas moins remarquables en leur genre.

Mais que ce fût modestie ou bien timidité, l’erreur de M. Boissonade était réfléchie, et il n’en revint jamais. Ni succès, ni encouragements, ni conseils ne purent lui inspirer une ambition qu’il s’était pour toujours interdite. De sa vie de philologue il avait fait trois parts : l’une était pour l’assiduité due à l’Académie, dont il fut une des lumières et une des gloires les plus aimées, mais où il refusa constamment tout honneur suspect à ses yeux d’être une distinction trop éclatante ou de l’enlever à ses études favorites. L’autre part était pour ses leçons de la Sorbonne ou du Collège de France, qu’il n’abordait jamais sans une préparation scrupuleuse. Il réservait la troisième pour ses publications philologiques. Comme professeur, il se fit un devoir de n’interpréter que les chefs-d’œuvre de la littérature grecque, et dans ses choix, je crois qu’il ne descendit pas une seule fois au-dessous de

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Plutarque. Comme éditeur, il ne remonta même pas si haut, du moins de son plein gré; au contraire, il se laissa volontiers attirer par les auteurs du troisième ou du quatrième ordre, par ceux dont il n’existait que de vieilles éditions trèsfautives, ou même qu’on ne pouvait lire que dans les manuscrits. Ceux-là, il les copie volontiers, les corrige, les annote ; puis il cherche un libraire , ou plus modestement encore, il attend qu’un obligeant Mécène, comme l'a été un jour le célèbre M. Yéméniz, de Lyon, devine le trésor caché dans ses cartons et l’aide à le mettre au jour. La plupart des faibles auteurs grecs qu’il a publiés avec tant de soin méritaient peu un tel honneur. A cet égard, le goût exquis de M . Boissonade ne se fait pas illusion ; mais il met une sorte de charité obstinée à sauver de l’oubli de pauvres auteurs, si peu habiles par eux-mêmes à s’en défendre. C’est ce qu’il répète sans cesse dans ses préfaces, écrites sur un ton naïf et d’une latinité coquette, où il excuse sa prédilection pour tant de médiocres esprits, comme s’il se trouvait parmi eux en compagnie moins gênante pour ce qu’il appelle sa propre médiocrité

De 1823 à 1826, sur la demande d’un libraire homme de goût, M. Lefèvre, M. Boissonade fit paraître, outre une édition du Nouveau Testament, un choix de poètes classiques de la Grèce, vingt-quatre petits volumes, où le philologue et l’imprimeur ont, pour ainsi dire, lutté d’élégance. Le temps lui manquait pour procurer une recension régulière de tant d’ouvrages; le courage aussi lui eût manqué, assure-t-il dès le début, tant il a de respect pour ces grands écrivains. Aussi trouve-t-il plus facile de publier vingt-quatre volumes en trois années que d’en publier un seul. Il reproduisait donc quelque recension justement autorisée; il se permettait à

* Voir, emre autres, la préface de son Nicelas Eugenianus (1819), et celle des Opuscules de Psetlus (1838).

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peine d’y faire çà et là de légers changements, et y ajoutait de courtes note3, un peu capricieuses et selon que s’y prêtait la grosseur de chaque volume. Le tout était accompagné d’une petite préface où il rendait compte de ses intentions, et quelquefois touchait en passant, avec délicatesse, aux problèmes de haute critique que soulève le texte de l’auteur. Enfin, selon son constant usage, il payait, dans une jolie dédicace en latin, sa dette de reconnaissaace ou de politesse à quelqu’un de ses protecteurs ou de ses amis.

Le grec cependant ne lui faisait pas oublier le français, qu’il aimait analyser comme un botaniste, qi la littérature française, qu’il fouillait jusque dans ses derniers recoins. Même durant cette période de sa vie, que nous voyons si occupée,

Passant du grave au doux, du plaisant au sévère,

il se prête à revoir une édition des œuvres de Berlin et des œuvres choisies deParny ; il annote le Télémaque de Fénelon, et, par un caprice imprévu, il se met à publier une traduction du Goupillon , poème portugais de Dinys, dans le goût de notre Lutrin. Tout cela, il est vrai, se faisait sans bruit et sous le voile de l’anonyme.

Pourrai-je maintenant parler de tant d’autres distractions aimables ou savantes que lui suscita de tout temps la variété de ses goûts et de ses aptitudes littéraires ? Ce fut un jour, dit-on, le plaisir de corriger avec Chateaubriand des épreuves de l’ Itinéraire de Paris à Jérusalem; une autre fois l'ennui de surveiller l’impression d’un dictionnaire français qu’il fallait souvent corriger, et qu’il eût rendu meilleur encore s’il l’avait rédigé lui-même (on avait jadis obtenu de lui qu’il fît un dictionnaire historique do notre langue ; il s’arrêta trop vite, après en avoir recueilli les premiers matériaux)1. Une

» * Ces matériaux d’un travail que M. Berlin avait encouragé sont

aujourd'hui devenus la propriété de M. A. -F. Didol.

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autre fois c’était la tentation d’insérer dans un recueil de morceaux choisis dos Pères de l’Eglise grecque un morceau depuis longtemps préparé et annoté par lui pour l'impression1. Enfin, il ne cessait de communiquer généreusement aux éditeurs modernes de l’immortel Thésaurus linguœ grœcœ d’H. Estienne les milliers d'additions qu’il recueillait pour eux dans ses lectures. Il y a surtout une de ces occupations aussi honorables qu’inattendues que je ne puis omettre. Quand M. Minoïde Minas rapporta d’Orient, entre autres richesses, cent vingt-trois fables en vers du grec Babrius, bon écrivain, dont le recueil semblait perdu pour toujours, le promoteur de cette belle découverte, M. Villemain, alors ministre de l'instruction publique, réserva l’honneur de la première publication de ce trésor à M. Boissonade. L’Europe applaudit à une pensée si juste et si généreuse. M . Boissonade, alors septuagénaire, y sut répondre dignement, quoique un peu à la h&te, car il fallait satisfaire de légitimes impatiences ; puis, après avoir donné de Babrius une bonne édition princeps, que l’année suivante il améliora dans une réimpression abrégée, il revint bien vite à ses chers byzantins, dont il publia encore trois volumes.

L’affaiblissement de l’âge finissait par l’atteindre, malgré l’excellent régime de sa vie solitaire, régulièrement partagée entre ses livres et la culture d’un petit jardin. Il tenait pourtant à vider son portefeuille tant de fois rempli, tant de fois épuisé par de continuelles publications. Une édition de {'Anthologie grecque, pour laquelle il avait recueilli beaucoup de matériaux, eût dignement couronné sa vie de philologue ; mais si avancé que fût déjà ce travail, il fallait se réduire à de moindres entreprises. M. Boissonade ne songeait plus qu’à publier un discours de Lysias, un petit chef-d’œuvre, il

‘ Quatrième lettre de Synésius, dans le Deleclus patrum græcorum, publié par M. de Sinner, en 1842.

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est vrai, avec le commentaire d’un professeur du seizième siècle, enrichi par lui de notes nouvelles. Un de ses confrères qu’il suffit de nommer pour rappeler ce que peut la science unie à la plus noble libéralité, AI. le duc de Luynes, attendait l’honneur et le plaisir de faire imprimer à ses frais ce volume. Mais, au dernier moment, l’illustre vieillard, trahi par ses forces, avait laissé tomber la plume. Déjà il venait rarement à l’Académie. L’affectueuse sollicitude qui ne pouvait le suivre d’assez près dans ce voyage, devenu périlleux pour lui, entre Passy et l’Institut, le retint loin de nous dans une retraite désormais nécessaire, où il s’est éteint doucement, entre les bras de sa femmo et de ses deux fils, le 8 septembre dernier, à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.

Par une clause de son testament, M. Boissonade a chargé M. Hase et M. Naudet d’examiner ses papiers et d’y choisir ce qui méritera d’être livré à l’impression, choix délicat et qui ne pouvait être confié à de meilleures mains. Mais, assure-t-ou, il déclare ailleurs qu'il ne juge pas digne de réimpression ces articles de journaux dont j’ai parlé un peu longuement, parce qu'ils sont aujourd'hui la partie la plus oubliée de ses travaux. Un tel jugement est regrettable. Tout n’est pas utile, sans doute, à reproduire dans cette collection, et le mieux eût été que l’auteur désignât lui -même ce qu’il consentait à signer encore. Mais en élaguant, en corrigeant çà et là, comme je vois qu’il l a fait sur ses propres exemplaires, il eût composé un ou deux volumes tout à fait dignes de sa réputation de savant et d’homme de goût. A défaut du maître, un de ses élèves y pourvoirait utilement, M. Philippe Le Bas, mieux qu’aucun autre, car il s’y était comme préparé d’avance, et il n’attendait pour se mettre à l’oeuvre qu’un mot de bon vouloir ou seulement de résignation. On peut juger combien il était capable d’y répondre, rien qu’en lisant sa Notice d'une si précieuse exactitude, à laquelle je dois renvoyer toutes les personnes jalouses de con-

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