IV. CONCLUSIONS
naïvement que le poème a commencé, selon le caprice des chanteurs, tantôt à tel épisode et tantôt à tel autre. On a donc là comme un vaste recueil de matière épique, représentant bien, par son désordre et par sa richesse, lapoésie traditionnelle à cet âge intermédiaire entre les simples chants épiques et l'épopée proprement dite.
' Sur l'autre versant des montagnes de l’Asie, les races gothiques, peut-être avant leurs migrations vers l’Occident, certainement dès l’époque de ces migrations, avaient leur poésie religieuse et populaire; elles célébraient des héros, les uns réels, les autres purement symboliques, dont la légende va s’allongeant et se ramifiant en diverses langues et sous des formes diversement épiques, selon les progrès de chaque peuple dans la civilisation, selon les hasards de la conquête. Ici cette poésie est demeurée à l’état de courtes chansons, célébrant toutes, il est vrai, des parties d’une seule et même tradition, mais qu’à aucune époque on n’a essayé de réunir en un corps d’épopée ; là, au contraire, ce sont les mêmes fragments épiques ramenés plus ou moins heureusement à l’unité par le travail de quelque savant écrivain d’une époque postérieure, comme dans les Niebelungen, où le christianisme et les recherches delà civilisation naissante ont laissé peu de traces sur le fond de la poésie primitive. Quelquefois même il est arrivé qu’une partie de la tradition épique, peu féconde sur le sol où elle avait pris naissance, a reçu dans un autre pays et sous l’inspiration d’un génie étranger, de larges développements, et qu’ainsi transformée elle a de nouveau reparu dans sa langue natale. Le fait est avéré pour l’un des poèmes qui composent YEdda.
Une race qui, au moiDS dans les temps historiques, paraît être étrangère à la race indo-germanique, je veux dire la race finlandaise, transplantée par des émigrations successives sous un des plus rudes climats de l’Europe, attachée à un sol ingrat, dont la principale ressource est l’exploitation du
fer, a cependant vu germer au milieu de ces rudes conditions de la vie une poésie pleine de sève, et dont les éléments d’abord épars, mais unis par le lien des traditions communes à tout ce peuple, forment en définitive aujourd’hui un ensemble assez digne du nom d’épopée. Là nul soupçon d’imitation artificielle, nul soupçon d’influence étrangère; c’est à peine si, par les plus hautes généralités de ses symboles, la mythologie des Finlandais touche en quelques points aux fables de la Grèce et des nations germaniques: tout le reste est d’une sauvage et profonde originalité. C’est la lutte de l'homme du Nord contre le froid, contre la nuit, qui usurpent une si large part de son existence ; c’est sa naïve adoration du Dieu de la lumière, dont les bienfaits sont d’autant mieux sentis qu’ils sont plus avarement distribués; c’est l’exploitation du fer avec tous ses périls, avec toutes ses fatigues, avec tout ce qu’elle exige d’industrie et de patience.
En même temps que rayonne et se propage à travers les païens barbares la poésie dont nous venons d’esquisser rapidement les caractères, nous en voyons germer une autro, moitié chrétienne, moitié barbare, sur les ruines de la civilisation romaine et du paganisme. D’abord, nous avons la poésie légendaire, qui développe avec tant de richesse et de naïveté les souvenirs des peuples chrétiens sur leurs saints et leurs martyrs ; puis la poésie déjà plus héroïque et plus largo qui célèbre en Espagne les malheurs du roi Rodrigue, les exploits de Bernard de Carpio et ceux du Cid ; ce dernier même a fourni le sujet d’un assez long poème. En France surtout, mais aussi en Allemagne, en Italie, en Angleterre, nous avons les chansons de gestes qui, composées d’abord de quelques centaines de vers, s’allongent et se développent peu à peu jusqu’aux gigantesques dimensions de l’épopée indienne. La chevalerie a ses héros quelquefois purement imaginaires : elle a son symbolisme, ses exploits mystiques ; et sur tout cela l’imagination des poètes brode, en quelque