IV. CONCLUSIONS
les chefs-d'œuvre , autre chose cette faculté de narration épique qui semble avoir été commune à nos ancêtres de l’Europe et de l’Asie. Les poèmes héroïques de l’Inde et de la vieille Europe se rangent donc, bien qu’à un degré inférieur, dans la même famille que Y Iliade et Y Odyssée; leur cause est commune devant la critique. C’est ce qu’il importait d’établir, c’est ce que maintenant, nous le croyons du moins, nul esprit sincère ne saurait nier.
Au point de vue qui vient de s’ouvrir devant nous , ne voyons-nous pas comme reculer et s’idéaliser dans le lointain la figure du vieil Homère? Quel beau spectacle que celte école de poètes d’où sortent tant d’œuvres admirables! Quel spectacle que ce libre jeu de l’imagination, sous un ciel privilégié , à travers de glorieux événements , au milieu des émotions de la guerre, des premiers progrès d’une civilisation déjà puissante. Combien cette parole volante (fr«a a
quelque chose de plus poétique dans les caprices de sa transmission populaire que dans nos livres où elle est venue, pour ainsi dire, s’éteindre ! Je ne comprends pas qu’un grand poète de nos jours ait pu préférer l’Homère de la tradition classique à l’Homère multiple et vivant de Wolf et de Vico. Quand nous ne chercherions que le beau et non le vrai, le nouvel Homère des critiques nous charmerait encore plus que celui d’Aristote.
Voilà ce qui m’entraîne et me séduit, je n’ose pas dire me convainc, dans les derniers résultats de cette polémique dont j’essaye de montrer aujourd’hui le haut intérêt à ceux qui en ont avec moi traversé les aridités. En présence de tous ces arguments, de toutes ces analogies qui semblent nous presser et nous assaillir de tous les points du monde ouvert à nos recherches, Homère, tel qu’on me l’a enseigné, ne me semble plus seulement un prodige de génie, mais une exception aux lois de la nature humaine, un miracle au milieu de tout ce qui l’entoure. Dès lors, ma raisou hésite à le
concevoir, et, s’il m’en coûte de renoncer à des convictions appuyées par tant d’autorités vénérables, je m'encourage par ces nobles paroles de Cicéron en une dispute plus grave encore que celle-ci : « Puisque nous sommes poussés à l’amour du progrès par l'aiguillon môme de la nature , marchons toujours fermes dans cette voie qui est celle des bons citoyens, et n’écoutons pas les clairons qui sonnent la retraite pour rappeler ceux de nous qui ont déjà pris les devants *. »
* Cicéron, de Republica, I, i.