V. DES CONDITIONS
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empire, et se prolonge de contre-coup en contre-coup jusqu’à l’invasion de la Grèce par les armées persanes ; la guerre de Troie, dont Hérodote et Thucydide ne parlent qu’avec un souvenir d’admiration et d’effroi, voilà un fait dont la durée, dont l’éclat dut frapper vivement et tenir longtemps émue l'imagination des peuples ; aussi a-t-il fourni matière à plusieurs poèmes épiques, parmi lesquels Y Iliade et Y Odyssée furent les plus beaux et plus dignes de la postérité. Quand le sujet du poème est surtout un héros, ce héros doit avoir de la grandeur, mais non pas toute espèce de grandeur ; celle-là seulement convient au génie épique qui frappe l’esprit de la foule par le prestige d’actions éclatantes, quels qu’en soient d’ailleurs les résultats. Cela se montre d’une manière bien remarquable dans les poèmes chevaleresques du moyen âge, particulièrement dans ceux que l’on a réunis sous le nom de Cycle carlovingien ; là, en effet, on croirait que Charlemagne doit être la principale ligure, une figure gigantesque. Au contraire, les vrais héros de ce cycle, c’est Ogier le Danois, c’est Roland, personnages auxquels l’histoire n’a pas toujours consacré dix lignes, mais dont la valeur hasardeuse dans telle ou telle bataille a eu le privilège de laisser de profondes impressions sur l’imagination de leurs contemporains. Le peuple s’est emparé de ces souvenirs ; ils les a agrandis, développés de siècle en siècle, il les a enrichis de tout ce qu’il apprenait de merveilleux sur les preux d’un autre âge, et ainsi les douze pairs de Charlemagne se trouvent dépasser leur empereur de tout ce qu’il a plu au génie poétique d’ajouter à leur véritable taille. Charlemagne n’est plus auprès d’eux qu’une majesté débonnaire, bonne à peu près pour présider les cérémonies de la cour, pour distribuer des peines ou des récompenses, mais fort peu capable d’exciter une admiration sympathique. Il semble, en vérité, que l’histoire gêne un peu la poésie : celle-ci se sent plus à l’aise pour idéaliser un personnage dont l’histoire n’a pas d’avance ar-
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rêté tous les traits avec une sévère précision, et peut-être ce serait déjà une mauvaise présomption contre la renaissance de l’épopée héroïque au dix-neuvième siècle. Quelque belles et fortes que soient certaines figures de notre histoire contemporaine, elles ont pour jamais dans nos souvenirs une forme trop arrêtée pour que la poésie s'en empare avec succès : le Moniteur universel est pour la muse épique un fâcheux voisinage.
En second lieu, il faut à l'épopée une langue déjà mûrie par de longs efforts. Et quand je dis la langue d’un peuple, je parle, au fond, de l’esprit de ce peuple, de sa culture intellectuelle. La langue et l’esprit national sont deux choses inséparables et soumises aux mêmes vicissitudes. Il n’y a point de peuple, si peu qu’il s’élève au-dessus de la barbarie, qui n’ait ses fables, ses légendes religieuses, qui ne célèbre dans des chants ses héros réels ou imaginaires ; mais cette poésie de la légende demeure bien humble et bien maigre tant que ne s’étend point la vie du peuple qui l’a créée, tant que restent bornés les horizons de sa politique et de son ambition. La légende croît, grandit et s’élargit avec le peuple même. A sa naissance ce n’est qu’un court récit, à son dernier période, c’est quelquefois un poème de vingt mille vers ; et si, dans ce développement, la pensée poétique n’a pas subi une forte et féconde culture, si elle n’a pas trouvé pour s’exprimer une forme digne d’elle, quelque noble qu elle soit d’ailleurs, elle ne produira pas une œuvre durable. Tel a été le sort de ces chansons de gestes, de ces pieuses chroniques, nées quelquefois dès les premiers jours de l’invasion barbare, traduites et retraduites, avec des développements chaque jour plus grands, dans tous les idiomes du monde féodal. Aucune de ces épopées, pas même la belle chanson de Roncevaux, ne semble pouvoir survivre et triompher du discrédit qui s’attache aux langues vieillies comme aux langues mortes, tandis que Y Iliade, tandis que Y Enéide reprenaient
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