V. DtiS CUNUItlOSS
placé, dans l'estime de l'Europe cultivée, parmi les épopées que venait do produire l’imitation d’Homère et de Vifgile. Aujourd’hui une impartiale et savante curiosité iloiis reporte vers ces époques primitives de nos littératures. Nous exhumons des bibliothèques ces volumineux poèmes allemands, français, espagnols, saxons, qui célèbrent Alexandre, les héros de Charlemagne et les chevaliers de la Table ronde, ou qui peignent avec naïveté les incidents de la vie commune. Nous y cherchons des renseignements certains sur la marche progressive des langues, des mœui*s, des institutions politiques ; mais si nous y admirons parfois l’image forte et saisissante de quelque beau fait d’afmes, de quelque noble passion^ ce ne sont là guère que des exceptions sur le fond d’une monotone médiocrité. Il est môme rare que nous puissions admirer sans réservé môme ces morceaux d’élite ; il y a là je ne sais quelle faiblesse de style qui permet rarement le parallèle avec une belle page d'Homère, de Virgile ou du Tasse- Si l’on s’interroge aVee franchise) on trouve qu’une bonne part du plaisir que ces morceaux nous inspirent tient à la grandeur même des faits racontés, au pieux intérêt qu’excite nécessairement le souvenir des vieux âges. L’érudition remplit un noble devoir en publiant tous les trésors d’histoire et de linguistique déposés dans les manuscrits du moyen âge. Mais lé goût du public ne saurait plus s’y prendre : il ne croit pas volontiers aux chefsd’œuvre demeurés inconnus durant tant de siècles, il ne croit pas aux illustrations inédites.
Enfin si l’épopée, que nous imaginons faite pour longtemps vivre, doit non-seulement plaire à tout le monde par un sujet grand et populaire, par les qualités durables d’un beau langage, elle doit aussi plaire à l’élite des esprits éclairés par certaines qualités d’ordonnance régulière et de beautés soutenues. Nous concevons que des légendes gracieuses ou sublimes s’agrègent pour ainsi dire en se rencontrant, s’enebat-
DU PUE Ml. KPIQIK.
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nent par accidents fortuits; que les récits de faits qui se sont succédé dans l’ordre des temps se succèdent naturellement et sans calcul dans l’ordre d’un long poème historique. Mais tout cela n’achève pas pour nous l'idéal de l’épopée. Il y faut encore le mouvement d’une action dramatique, l’énergie et la variété du coloris, je ne sais quelle unité de ton et de passion, qui est l’empreinte même du génie. Ce génie de l’épopée, il peut être celui d’un poète ou d’une école ; aux époques voisines de l’enfance des nations, c’est ordinairement celui d’une école personnifiée dans l’un de ses plus illustres représentants; plus tard, c’est celui d’un grand écrivain qui résume en lui l’inspiration des siècles passés et qui donne à leurs conceptions une forme définitive. Telle est, en quelques mots, la troisième des conditions que nous avons posées.
Justifions maintenant cette théorie par quelques exemples.
Depuis Homère Y Enéide est la première épopée que consacre le suffrage des siècles. Elle a été populaire avant sa naissance :
Nescio <l<lid majus nascilur Iliade,
disait un poète ami de Virgile ; elle a répondu à cette attente de tout un peuple qui d’avance l’admirait; elle a survécu à une foule d’imitations et de rivalités diversement impuissantes; après la chute de l’empire romain, elle a été populaire durant tout le moyen âge, quoique souvent défigurée par de ridicules interprétations ; et sous la lumière de l’esprit moderne, elle est demeurée un chef-d’œuvre pour cette élite des intelligences cultivées, si nombreuses aujourd’hui, qu’elles forment à elles seules une société entière de juges cosmopolites , d’appréciateurs sympathiques de toutes les grandes œuvres du génie. L'Enéide a été traduite, admirée dans toutes les langues de l’Europe moderne. Eh bien, si nous cherchons le secret d'une réputation si éclatante et si soutenue, nous ne le trouverons pas dans l’exacte application