‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 38 sur 153 · V. DES CONDITIONS · texte numérisé non relu

V. DES CONDITIONS

des recettes du père Le Bossu. Ce n’est pas parce que l 'Enéide renferme à juste dose tous ces éléments épiques, classés avec une si minutieuse exactitude dans les ouvrages des rhéteurs, qu’elle est un poëme immortel. Le héros même qui lui donne son nom est, on doit l’avouer, un bien pâle personnage ; il a beaucoup de vertus, quelques faiblesses, peu ou point du tout d’héroïsme. Mais heureusement la grandeur do l 'Enéide n’est pas dans l’héroïsme d’Enée, elle est dans son rôle ; et ce rôle est une idée qui résume huit siècles de l’histoire avant Virgile, et qui annonce avec une précision quelquefois prophétique tout ce que l’Occident a vu se dérouler depuis Virgile de grands événements.

His ego, nec metas rerum nec tempora pono :

Imperium sine line dedi . . .

Nascetur piilchra Trojanns origine ('se sur,

Imperium Oceano famam qui lerminet astre’. . .

Et dans la belle prédiction d'Anchise :

Romulus Assarai.i quem sanguinis ilia mater

Educct

Et ailleurs :

Pacalumque regel propriis virtulibus orbem.

Ainsi, l’union de la Grèce et de Rome, dans une paix commune, la fusion de deux nationalités jadis hostiles, la Grèce bénissant dans son vainqueur un antique allié, effaçant les hontes de sa défaite sous les souvenirs d’une glorieuse communauté d’origine; tout cela se rassemblant sous le règne de César Auguste, qui va inaugurer au sein de la paix les nouvelles destinées de la monarchie impériale, fermer l’ère des grandes conquêtes, ouvrir celles de l’administration pacifique, préludant ainsi, sans le savoir, aux destinées dominatrices d’une autre Rome, do la Rome chrétienne : voilà la pensée sublime et féconde qui inspire Y Enéide. Elle n’était point

DU POEME ÉPIQUE

neuve au temps de Virgile, depuis plus de deux siècles déjà elle couvait dans la société romaine : les historiens, les poètes s’ingéniaient à l’envi pour embellir le modeste berceau de Rome avec les fables helléniques ; Ennius avait consacré dans la poésie énergique et brillante de ses Annales quelquesunes de ces traditions, suspectes sans doute aux esprits critiques, mais que le plus grand nombre acceptait sans examen, tant elles flattaient l’orgueil du peuple vainqueur ; les poètes tragiques avaient familiarisé leur auditoire avec l'histoire des héros de la Grèce. On méconnaît bien vite des ancêtres dont il faudrait rougir ; les Romains ne reconnaissaient plus pour leurs pères un ramas de brigands réunis dans l’asile de Romulus : ils reculaient complaisamment l'origine de leur race pour l'épurer et l’annoblir. En même temps que Virgile personnifiait dans Enée l’union de la famille italienne et de la famille hellénique, un Grec, Denys d’Halicarnasse, essayait de démontrer leur identité par les procédés de la critique savante ; un historien bien autrement grave, Tite-I.ive, osait écrire « que les Romains, comme tout grand peuple, avaient le droit d’orner leurs origines par des fables glorieuses, et que ces fables, ils pouvaient bien les imposer au monde comme ils lui avaient imposé leur domination. »

Cette belle pensée de Y Enéide rencontrait précisément une langue parfaite à point pour l'exprimer. Un peu plus tardif que la prose, le vers hexamètre latin, après deux siècles d’essais, en passant tour à tour par les mains d'Ennius et de Lucrèce, se montre déjà dans Catulle et dans quelques pages de Cicéron avec les fortes qualités du rhythme et de l’expression dans lesquelles se résume le style poétique ; il avait quelque chose à gagner encore pour l’exacte correction du détail, mais c’était si peu de chose, que déjà dans Ovide, il commence à se défigurer par une curiosité excessivo et par les recherches du mauvais goût. Virgile, placé entre ce dernier période du progrès et ce commencement de la déca-

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