‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 39 sur 153 · V. DES CONDITIONS · texte numérisé non relu

V. DES CONDITIONS

dence, nous représente par son style la pleine maturité, la plus exquise politesse de l’idiome latin.

Et, quant à cette troisième qualité qu’il fallait pour doter Rome d’un monument comparable à Y Iliade et à V Odyssée, le génie, pouvait-elle sc trouver plus complète ailleurs que dans le poète des Bucoliques et des Géorgiques ? Nommer Virgile, c’est définir le génie poétique.

Telle est, d’ailleurs, cette vertu du génie, qu’elle peut quelquefois suppléer à l’à- propos des circonstances historiques dont nous venons de voir un brillant exemple dans le succès de Y Enéide. Quelques grands sujets d’épopée ont bien longtemps attendu le poète éminent qui devait les traduire, si je peux m’exprimer ainsi, à la lumière épique. Par exemple, les croisades, ce grand mouvement d’enthousiasme, de politique , d’ambition commerciale qui , pendant deux siècles, porta vers le berceau du christianisme les armées de l’Occident, les croisades n’ont suscité que bien peu de poètes, dans le douzième siècle et les suivants. Quelques pièces assez courtes et d’un genre plutôt lyrique-, une ou deux chroniques en vers de faible mérite , voilà à peu près la seule trace qui soit restée des croisades dans la poésie de l’Occident : c’est seulement au seizième siècle que le Tasse est venu réveiller ces vieux souvenirs; il était un peu tard ; le nombre des familles illustrées par les croisades s’était hien réduit en trois siècles ; l’imagination des peuples s’était pou à peu détachée de tant de sujets jadis populaires ; c’était dans des livres que le poète avait à chercher l’inspiration, et l’étude était sa première muse. Autour de lui, d’ailleurs, le moyen âge tombait pièce à pièce : idiomes, institutions, mœurs, tout se transformait; les raffinements d’une civilisation délicate succédaient aux fortes et souvent grossières habitudes de la vie chevaleresque. Le Tasse devait donc difficilement saisir, dans toute leur franchise, ces traits d’une société déjà ancienne ; il devait y mêler, malgré lui, quelque chose du pédantisme élégant des

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cours italiennes de son temps, un merveilleux composé de la naïveté des légendes et du symbolisme delà mythologie classique. Son génio triompha de ces obstacles, et la Jérusalem délivrée est depuis trois siècles l'épopée des croisades.

Cependant, le poète lui-même avait senti toutes les difficultés de son couvre ; nous avons là-dessus ses aveux, il avait jugé la Jérusalem déliurèe, comme plus tard Corneille jugeait ses tragédies, ou avec un détachement plus complet encore ; il l'avait refondue pour en faire la Jérusalem conquise. Le temps n’a pas confirmé ces arrêts d une conscience noblement inquiète ; le premier poème est demeuré classique, et le second se conserve seulement, comme un témoignago instructif et touchant des luttes du génie pour atteindre à son idéal, malgré les difficultés fatales dont il se sont entouré.

Au-dessus de tous ces sujets réels, historiques , qui n'ont pas rencontré au moyen âge un Virgile pour les immortaliser, il est un double sujot tout impersonnel , pour ainsi dire , et d une popularité suprême, car elle touche à la popularité même du christianisme, je veux parler de la lutte de Dieu et de Satan. Quelle que soit la sévérité du dogme chrétien, et bien qu'il place la puissance divine fort au-dessus de celle de fange révolté, il faut avouer que l'imagination du peuple rétablit involontairement une sorte d'égalité entre ces deux puissances ; du maître et de l'esclave rebelle le peuple fait deux rivaux , il est manichéen pour tout dire on un mot, malgré sa foi , et par une tendance invincible de sa faiblesse. De là, à côté de l’orthodoxie, en dehors de l'orthodoxie, cette foule de légendes pieuses qui nous représentent le Dieu du ciel aux prises avec lo Roi des enfers par ses ministres, par ses agents de tous les degrés ; de là cette pesée des âmes, souvenir de l'antiquité païenne, si fréquemment reproduite par la poésie, par la peinture, par l'architecture, ce rôle étrange de saint Michel, héritier un peu profane du Mercure conducis'ir dm ûvies, louant en main une balance où les mérites et

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