‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 40 sur 153 · V. DES CONDITIONS · texte numérisé non relu

V. DES CONDITIONS

les fautes du mort occupent les deux plateaux , tandis que d’un côté l’Ange gardien couvre la pauvre âme de ses deux ailes, et que, de. l’autre, un diable à figure hideuse l’attend pour la livrer aux tortures éternelles ; de là ces batailles entre les bons et les mauvais esprits autour d’un saint anachorète, confiné dans sa cellule, ou bien auprès du lit d’un moribond, pour se disputer l’âme qui va sortir de son corps. Dans toute cette poésie, dans toute cette mythologie, c’est toujours, on le voit, deux idées, deux personnages, le génie du bien, celui du mal, éternelle préoccupation des âmes pieuses. Or, de ces deux idées l’une a pris sa forme épique sous la main de Dante, l’autre a attendu jusqu’à Milton ; et quant à la conciliation des deux principes contraires, quant au triomphe définitif de Dieu sur Satan, non plus par la force , mais par la puissance divine de la charité , c’est seulement à la fin du dix-huitième siècle, au sein de la rêveuse Allemagne, qu’elle s’est poétiquement réalisée dans l'œuvre de Klopstock.

On a beaucoup étudié ce qu’on appelle les origines de la Divine Comédie; on a montré que cette conception des peines et des récompenses de la vie à venir, réalisée dans une longue vision , était très -familière à tous les siècles chrétiens avant Alighieri, et qu’elle remonte même jusqu’à des fictions toutes païennes consignées dans les écrits de Platon et de Plutarque. Mais l’idée que Dante a développée dans ce cadre n’est pas moins ancienne , ou plutôt , comme on vient de le voir, elle est de tous les temps. Seulement elle avait pris sous l’influence du christianisme une extension prodigieuse dans les croyances populaires et une influence toujours croissante sur les imaginations. Si donc le génie de Dante brille par l’invention, ce n’est pas qu’il ait inventé ni le plan ni la pensée de son œuvre; tout cela lui est antérieur, tout cela lui est étranger. L’originalité du grand poète consiste essentiellement à s’être emparé de données anciennes, à les avoir fécondées par une méditation puissante, à les avoir fortement rattachées, d’une part,

DU POEME ÉPIQUE

aux éternelles passions de l’âme humaine, de l’autre, aux intérêts mobiles de ses contemporains.

La langue, qu’il a montrée si belle et si énergique, n’a pas sans doute derrière elle, comme la langue de Virgile, deux ou trois siècles de culture savante ; Dante a plus fait pour elle qu’aucun autre grand poète ait jamais fait pour sa langue nationale ; mais enfin il ne l’a pas créée de toutes pièces; autrement, qui expliquerait comment les pages de la Divine Comédie , à peine échappées de sa main , se répandaient dans l’Italie pour y exciter l’enthousiasme et l’effroi? Quand il n’existerait pas une ligne de la langue vulgaire avant Dante, on pourrait donc affirmer que cette langue n’en était pas alors à son premier essai.

Nous venons de voir comment l’Italie fut dotée d’un poème épique, car c’est bien ce nom qu’il faut donner, en dépit de certaines prétentions de l’auteur lui-même, à cette trilogie qui résume le tableau de l’autre vie en la triple action du Dieu vengeur et rémunérateur. Il était réservé à Milton de créer pour l’Angleterre , au dix-septième siècle, une épopée nationale avec ce personnage de Satan, le second héros du moyen âge, laissé dans l’ombre par l’auteur de la Divine Comédie, seulement esquissé, mais avec vigueur, dans l’œuvre du Tasse. Satan, l'homme et la femme ses deux victimes, les anges déchus ses ministres et assesseurs, voilà , au premier abord, d’étranges héros pour un secrétaire de Cromwell, pour un factieux pédant, pour un républicain, latiniste, qui mêlo l’âpre polémique des partis avec la poésie élégante, qui rime de langoureux sonnets et signe une apologie du grand attontat de 1648 ; et cependant ce n’est point pur hasard, ce n’est point caprice d’imitation que le sujet traité dans le Paradis perdu. On a énuméré jusqu’à dix ouvrages où Milton avait puisé peutêtre l'idée principale de son poème , depuis le drame italien d’Andreini que , dans sa jeunesse , il avait vu représenter à Florence, jusqu’au poème latin d’Alcimus Avilus, évêque

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