‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 41 sur 153 · V. DKS CONDITIONS · texte numérisé non relu

V. DKS CONDITIONS

gaulois du cinquième siècle. Milton a pu connaître, en effet, bien des essais épiques ou dramatiques sur la chute de l’homme, mais il n’en imite aucun en particulier ; son inspiration est à la fois plus large et plus haute ; elle remonte non-

seulement à tous ces mystères religieux qui se représentaient sur tous les théâtres de l’Occident pendant les derniers siècles du moyen âge, mais encore à ces légendes miraculeuses dont on a fait de si grosses collections avant et après lui ; elle remonte surtout à la Bible, et cela par un double travail, par une double tradition. Il y a d’abord l’enseignement religieux et les luttes de toutes les sectes qui déchiraient et partageaient alors l’Angleterre; étrange con\bat où la politique se confondait sans cesse avec la scolastique religieuse et en prenait le langage, où la Bible devenait un arsenal de citations, d'arguments, d’aphorismes et d’exemples à l’usage de tous les partis ; il y a , en un mot, comme un renouvellement du christianisme mêlé avec tous les désordres des passions révolutionnaires. Puis, dans cette double solitude qu’avaient faite autour de Milton une cécité prématurée et la ruine de sa position politique, il y a de longues et ardentes études où s’échauffait directement, par la lecture de la Bible, cette âme d’une trempe si vigoureuse et dont l’activité , repoussée des affaires publiques, se reportait tout entière vers la contemplation du passé. C’est devant ce spectaclo, au milieu de ce travail solitaire et agité , que se formèrent les idées de Milton ; c'est de là qu’est sortio sou œuvre, cette personnification si puissante de l’ennemi de Dieu, relevée par le eontraste de la pureté de nos premiers pères; c’est ainsi que l'Angleterre eut dans l’épopée une gloiro égale à celle de Shakspeare dans le drame. Mais, chose remarquable, elle ne reconnut pas à première vue toute la grandeur du génie qui lui apportait cette gloiro nouvolle; le publiciste, le latiniste éclipsa quelque temps le poète du Paradis perdu. X en due à bas prix, une première édition du peômc s'écoula sans bruit, et il fallut aux suivantes la

DI POEME EPIQI'E.

recommandation de quelques esprits éclairés. Ce n'est que peu à peu, et surtout après sa mort que Milton entra en possession d’une renommée qui maintenant ne saurait périr. Cela vient sans doute de ce que l’âge des succès vraiment populaires était passé pour le poème épique, de ce que le Puradis perdu était par bien des côtés uno œuvre trop savante. Les luttes de Dieu et du démon, les fautes du premier couple humain, le mystère de la rédemption, étaient des objets familiers à tout le monde , mais dans leur simplicité , dans leur brièveté toute biblique. Les imaginations n’étaient plus habituées à ces longs et terribles récits où se complaisent les conteurs du moyen âge ; en un mot , la Bible et l’Evangile n’étaient plus guère que le dogme, tandis qu’au moyen âge ils étaient à la fois le dogme et la poésie. Pour rendre à la tradition biblique ce dernier caractère , il fallait donner aux asprits une de ces fortes secousses dont un grand poète seul était capable; il fallait étendre, développer le récit ancien sans le défigurer, sans en trop affaiblir la populaire énergie. Le génie de Milton fut égal à cet effort : c’est le secret d'une renommée qui fut lente à s’établir, mais qui aujourd’hui semble inébranlable.

Ainsi, partout où un grand sujet, soit naturellement populaire, soit rendu tel par un effort du talent, a rencontré une langue qui fût à sa haulour et un poète capable de le traiter dignement, les lettres se sont enrichies d’une épopée nouvelle. Cela doit, si je ne me trompe, donner un pou de patience et de courage à ceux qui désespèrent que la Franco soit jamais dotée d’un poème épique. Si la Franriade de Ronsard, si la Pucelle de Chapelain, si la Henriade de Voltaire ne sont pas de véritables épopées, c’est qu’une machine habilement composée sur le patron de V Enéide, c’est qu’une allégorie savante mais trop visiblo pour tromper l’imagination, c’est qu’un récit historique entremêlé de quelque tirade de philosophe, de quelques lieux communs descriptifs ; tout cela.

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