‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 42 sur 153 · V. DES CONDITIONS · texte numérisé non relu

V. DES CONDITIONS

même en fort beaux vers, ne satisfait pas aux conditions que nous venons d’exposer. Un homme d’esprit a dit au dix-huitième siècle : « Les Français n’ont pas la tête épique. » Je comprends cette boutade au siècle de l'Encyclopédie, dans un temps où les richesses épiques de notre moyen âge étaient méconnues ou absolument ignorées; mais les choses humaines n’ont pas un cours si fatal que nous puissions prédire à la France qu’elle n’aura jamais son Iliade. Qui jamais eût prédit le Paradis perdu à l’Angleterre du temps de Milton ? Ne voit-on pas d'ailleurs que, depuis l’échec de Voltaire et des beaux esprits de son époque, la France a été fortement ébranlée par ces secousses morales et politiques, qui déplacent les horizons de la pensée, déroutent les passions et jettent l’âme à travers des méditations imprévues ? Le progrès même des sciences a contribué comme les révolutions à cette fermentation générale, et il en est jailli, ce me semble, une veine d’idées et de sentiments nouveaux.

Je ne crois pas que le dix-neuvième siècle ait encore son épopée : je ne la reconnais ni dans les Martyrs de Chateaubriand, ni dans l’étrange et bizarre répertoire épique de Lemercier , ni dans le Jocelyn, ni dans la Chute d’un ange, ni dans la Divine Epopée; mais ce sera peut-être une œuvre où viendront se fondre les idées du dix-neuvième siècle, dont quelques-unes déjà sont éparses dans ces œuvres diversement illustres. 11 y a même tel livre aujourd’hui oublié qui semble renfermer les germes et les premiers développements d’une conception épique. Par exemple, le Dernier homme de Grainville, conception d’une originalité sublime, publiée à cette époque de l’empire où toute la poésie semblait être sur les champs de bataille, et où l’honneur des lettres ne se soutenait guère que par les plus froides qualités du bon goût. La terre touchant à sa dernière heure, qui sera celle d’une renaissance du monde, les générations devenant stériles comme le sol qui les porte ; de grandes cités réduites à deux couples

DU POEME ÉPIQUE

d’habitants ; ces couples humains se rencontrant pour se dire la grande nouvelle de la destruction du monde et du néant qui envahit tout : voilà sans doute des imaginations saisissantes, hardies, auxquelles il no manque, pour devenir épiques, que de pouvoir frapper un plus grand nombre de lecteurs. Celui qui les conçut le premier eut à peine le temps d’en esquisser l'ébauche entre les angoisses de la misère, la veille d’un suicide ; qui sait s’il n’était pas digne d’achever son œuvre, de l’agrandir et de la rendre durablo? Ce qu’il n’a point fait, quelqu’un le pourra faire après lui, sinon dans la même voie, au moins dans une de ces voies nouvelles ouvertes à la méditation par le génie éminemment religieux et scientifique de notre siècle. Dans cette attente, dans cet espoir, la critique a mieux à faire que de fatiguer et do décourager les esprits généreux par de mesquines sévérités ; elle doit bien plutôt ranimer l’enthousiasme national, non point chercher dans les rhéteurs les petites règles qui entravent, mais chercher dans l’histoire les grands exemples qui dirigent sans enchaîner; elle doit surtout s’exciter à l’espérance en songeant que, dans l’épopée pas plus qu’en aucun autre genre, jamais un chef-d’œuvre n'a été la copie servile du chef-d’œuvre qui l’avait précédé ; que, s’il a vécu, c’est par la puissance d’une idée nouvelle ; que l’imagination humaine a ses moments de fatigue, mais quelle est inépuisable, et que la moisson du passé n’est pas une menace de stérilité pour l’avenir.

AR1STARQUE *.

On a complaisamment démontré combien les lettres romaines le cèdent aux grecques par l’invention et l'originalité. Il est un genre du moins où Cicéron et Ouintilien assurent à Rome un glorieux avantage : c’est la critique littéraire. Grâce à Cicéron et k Quintilien, nous savons ce que c’est qu’un traité de critique écrit avec éloquence ; nous savons ce que peut, même en un livre technique, cette verve du sentiment littéraire qui passionne la raison et rend le précepte intéressant et instructif à l’égal de l’exemple. Est -il donc possible que les beaux-arts, la poésie surtout, n’aient pas eu, en Grèce, un véritable artiste pour législateur et pour juge? Parmi tant de philosophes qui avaient écrit sur la poésie, n’eri est-il pas un qui fût mieux né qu'Aristotc pour en parler à la fois avec passion et avec méthode? On ne le saurait dire aujourd’hui; mais la critique grecque, il faut l’avouer, est mal représentée par les rares débris qui nous sont parvenus. Denys d’Halicarnasse n’est le plus souvent qu’un rhéteur à courte vue, qui doit sa réputation chez les modernes au malheur qui nous a privés des ouvrages de ses maîtres. Il gourmande Hérodote et Platon, d’ordinaire sans comprendre

1 Publiée, dans la ftp» me des Deux-Mondes du Ier février IHlfi.

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la puissance et la délicatesse de leur génie. Gardons-nous de mesurer l’esprit grec sur les proportions de cette maigre et plate littérature. La Grèce a eu d’autres critiques plus dignes de ce nom : Platon et Aristote, au premier rang, par les dates comme par la profondeur des théories, et, pour l'art de juger les hommes, Aristarqite et Longin. Malheureusement, les œuvres critiques do ces trois écrivains n’ont pas échappé aux ravages qui ont fait de la littérature grecque une si déplorable ruine. Les théories d’Aristote sur la poétique , ces théories qui troublaient les nuits du grand Corneille, et qui, malgré bien des rébellions du génie moderne, ont gardé jusqu’à nous tant d’autorité, ne nous sont parvenues que par lambeaux dans un petit livre où I on a vu tour à tour le brouillon ou l’abrégé informe d’un graud ouvrage. Longin doit surtout sa gloire à un traité i du Sublime, où de nobles pensées sont rendues avec une indépendance et une chaleur d'Ame qui honorent le rhéteur vivant sous un régime de tyrannie. Après ce petit livre, qui est d’ailleurs tristement mutilé, nous n’avons plus aujourd'hui de Longin 1 * que quelques pages de rhétorique banale et de métrique* et quolques fragments d’un commentaire sur Platon.

Aristarque a été longtemps plus malheureux encore ; c’est vraiment le nom le plus populaire et le plus vénéré de la critique cher, les anciens ; ses décisions ont eu force de loi et presque d’oraclo ; Panélius l’appelait tou devin *. Cicéron a dit quelque part3: « J’aimo mieux me tromper avec Platon que d’avoir raison avec tant d’autres. » Il y a eu des admirateurs d’ Aristarque qui préféraient expressément ses erreurs à l’évidence de la vérité. « Nous suivons ici Aristarque, dit un commentateur d’Homère, plutôt que Hermapias, bien que

1 Voir, pour plus de détails sur ccs auteurs, notre Essai sur C histoire de la critique ches les Grecs. Paris, 18X9, in-8.

1 Athénée, XIV, p. 634.

3 Tusc. Q., i, 17; cf. 21 ; Ad Div. ix, 23. Pline le jeune, Ep. r, 3.

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