VI. AIUSTARQUE
un réfugié politique d’Athènes, Démétrius de Phalère, qui inspira Ptolémée Philadelphe dans la fondation et l’organisation des deux riches bibliothèques do sa capitale. Les Juifs eux-mêmes, qui apparaissent ici pour la première fois dans l'histoire grecque avec leur caractère national encore reconnaissable aujourd’hui, les Juifs furent admis, invités peutêtre au partage de cotte hospitalité généreuse. Le concours de tant de nations donna bientôt naissance à un dialecte nouveau, qui s’appela le dialecte alexandrin. Dans le Musée, les écrivains puisaient largement à toutes les sources de l’érudition. Les bibliothèques d’Athènes n’étaient rien auprès de la vaste collection réunie par les Ptolémées. Celle de Pergame, malgré la noble émulation des Attales et des Eumèncs , n’arriva jamais au même degré de richesse’. On avait prodigué les trésors pour qu’ Alexandrie ne pût rien envier à aucune ville de l’ancienne Grèce. Quelques témoignages môme ajoutent que, par une nouveauté presque hardie, on avait fait traduire en grec les ouvrages écrits en langue étrangère, entre autres la collection des livres sacrés des Hébreux ; c’est à cette époque, en effet, quo remonte la fameuse version des Septante. A tous ces établissements littéraires présidait, comme chef suprême, le secrétaire même du roi ( épistolographe ), en même temps grand- prêtre ou ministre des cultes pour toute l’Egypte, et toujours Grec de naissance, vivante image de cette adroite ambition qui voulait fondre, autant que possible, deux religions, deux civilisa-
grec, retrouvé dans un manuscrit de notre Bibliothèque nationale, publié par M. Cramer, au tome Ier de ses Anecdota Parisina, a été reproduit plusieurs Fois, et notamment, avec de précieuses notes, par M. Hilschl, dans un programme de l’Université de Bonn, en 1840.
1 Voir ü.-F. Wegener, De Aula attalica lilerarum artiumque fautrice libri s ex, Copenhague, 1836, in-8. Il n'a paru encore que la première partie de celte monographie intéressante. Mais, pour Cralès en particulier, on peut consulter, en outre, la dissertation de C. Wachsmulh : De Cratete, adjectis ejus reliquiis. Leipzig, 1860, in-8.
ARISTARQl'fi,
tions profondément distinctes, quoique depuis longtemps forcées de s'unir par les intérêts politiques et commerciaux *.
Mais la science n'est pas l’inspiration, et l’on cherche vainement ce qui pouvait inspirer des poètes ou des orateurs dans cette cage des Muses, comme un spirituel satirique du temps appelait le Musée. Les crimes et les révolutions de palais , le gouvernement jaloux d'un ministre secrétaire d’Etat, le voisinage d’une population active, avide de gain et superstitieuse, au milieu d'une ville où les monuments même des arts ne pouvaient offrir qu'un mélange plus ou moins heureux du style grec et du style égyptien, tout cela devait disposer bien peu les esprits aux grandes conceptions du beau. Aussi connalt-on beaucoup d'astronomes, de mathématiciens à Alexandrie ; les villes de commerce aiment et favorisent cette culture des sciences exactes, môme au delà des besoins de leur industrie. Quant à la poésie alexandrine, en vérité, c'est une bien pâlo continuation des grandes choses qui l’ont précédée. Apollonius (je n’en voudrais point médire, surtout depuis qu’un savantet ingénieux critique8 a fait si habilement ressortir quelques-unes des beautés que Virgile omit de lui dérober), quel faible imitateur d'Homère 1 Même dans cette habile peinture de la passion de Médée, qui est la maltresse partie de l’œuvre, combien la poésie de boudoir, combien les faux brillants et les mignardises ont souvent effacé le grand et beau caractère de la tradition antique 1 LyCophron, avec son logogriphe de Y Alexandra, n’est qu’un usurpateur du nom de pocte3. Je ne vois guère dans Callimaque qu’un trôs-heu-
1 On reconnaîtra ici le résultat des curieuses recherches do M. Letronne : Inscriptions de l'Egypte, t. I, 184t, in-i. Il faut lire aussi sur cette époque une esquisse ingénieuse et savante de Heyne, Opuscula a rade mica, t. I. p. 76 : Lie Genio sœculi Ptolemœorum.
* M. Sainte-Beuve, Sur la Médée d’Apollonius, dans le tome lit de ses Portraits contemporains et divers. Paris, 1847, in-lî.
3 On me pardonnera de maintenir la sévérité de ce jugement, bien