VI. AWSTARQl'K
reux versificateur. Théocrite lui-même (ici encore je rencontre des admirations qu’il me coûte de contredire), Théocrite, comme peintre de la passion et de la nature, reste fort au-dessous de cette verve puissante qui anime l’épopée primitive et la tragédie classique. Faisons d’ailleurs aussi large qu’on voudra la part de l’invention dans les poèmes d’Apollonius et de Théocrite, est-ce bien Alexandrie qui les a inspirés? Apollonius vécut longtemps à Rhodes ; Théocrite était Syracusain de naissance. Quand Apollonius s’élève au-dessus d’une imitation artificielle des formes homériques, e’est par quelque souvenir de ses voyages, et grâce au contact d’une vie moins factice que celle d’Alexandrie. Dans la collection des œuvres de Théocrite, je ne vois que les Fêtes d’ Adonis qui offrent quelque peinture vraiment naïve des mœurs alexandrines. Pour ses poésies pastorales, Alexandrie ne lui a fourni que des livres ; sa muse est celle de Daphnis le Sicilien : les bois, les montagnes, les rivières, toute la nature enfin, dans ses vers, est celle d’une autre Grèce que cette Grèce improvisée sur les bords du Nil par la volonté persévérante d'une dynastie de conquérants '.
Que sont donc, avant tout, ce Musée, ces bibliothèques d’Alexandrie? Un vaste entrepôt des richesses anciennes de la littérature grecque, peut être aussi de quelques trésors empruntés aux littératures étrangères*. Qu’est-ce que la littérature dans l’école alexandrine, sinon une discipline savante
qu’une iraduclion récente de Y Alexandra, traduction faite avec une rare autorité de savoir et de talent, par M. Dehèque, désarme aujourd’hui le publie français d’une partie de ses griefs contre Lycophron.
1 Voir, plus bas, le morceau sur la poésie pastorale avant Théocrite.
* M. Ampère, dans un important travail sur Alexandrie, travail publié quelques mois après celui-ci par la même Kevue (1" septembre t8i6), a montré combien étaient rares les traces d'un sérieux rapprochement entre la littérature grecque et les littératures sémitique et phénicienne, dans les écoles savantes d’Alexandrie.
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qui perpétue l’imitation des grands modèles, et remplace le génie par un industrieux mécanisme ? Ainsi, la véritable gloire littéraire de celte école, en dehors des sciences exactes, et avant la création de la philosophie qui porte son nom, repose sur les travaux de ses grammairiens, ou, pour mieux dire, de ses critiques.
En effet, pour ne pas trop rabaisser celte gloire, il faut bien ' connaître ce que l’antiquité attachait d’importance et d’honneur au litre de grammairien. Sur ce point, les témoignages abondent *j j’en choisis un presque au hasard, bien postérieur au siècle d'Aristarque, mais que l’on peut sans crainte appliquer à une époque plus ancienne. Voici ce qu’enseignait le père du poète Stace, grammairien professeur dans une école de Néapolis : la musique, la métrique, la philosophie des sept sages, l'épopée, la tragédie, la comédie, l’élégie, la poésie lyrique. Son esprit et sa mémoire embrassent tout le domaine de l’éloquence :
Oinaia namque animo eomplexuset omnibus atictor,
Qua Candi via lala palet, sive orsa lihcbai Aoiiiis vincire modis, seu voce soluta Spargere et eflïeno nimbos æquare profalu.
A son école, la jeunesse apprend et la funèbre histoire de Troie, et les longues erreurs d’Ulysse, et le génie du belliqueux Homère, et les utiles préceptes d'Hésiode ; quelle loi règle les sons de la lyre de Pindare, de celle d’Ibycus et d’Alcman, de celle du fier Stésichore et de la courageuse Sappho; elle entend expliquer les vers savants de Callimaque, les ténèbres de Lycophron, les énigmes de Sophron et les gracieux secrets de Corinne *. Stace, le père, est de plus un
* Voir L. I^rsch , Sprachphilosophie der Allen; Bonn, 1838-lSit, in-8, et Grâfenhan, Gesehichte der Klassischen Philologie, in-8, ouvrage dont les quatre volumes ont paru, à Bonn, de 1843 à 1850.
5 Stace, Sikts, v, S, vers 90 et suiv., 146 et sniv.