‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 56 sur 153 · VI. AKISTARQUE · texte numérisé non relu

VI. AKISTARQUE

curable était facilement excusée aux yeux des moralistes païens ; on en connaît beaucoup d’exemples dans l'antiquité. Mais comment excuser l’étrange, insouciance qui livre à la misère, à l’esclavage même, les fils du précepteur d’un roi, du chef d'une grande école ? Il y a là quelque mystère, quelque erreur peût-être du biographe anonyme auquel nous devons ces détails. Ne s’est-il pas trouvé un auteur assez ignorant pour placer Zénodote et Aristarque dans une pléiade de soixante-douze grammairiens chargés par Pisistrate de recueillir et de coordonner les poésies d’Homère? véritable commencement d’une légende qui ne s’est pas développée, contrefaçon païenne de la tradition relative aux soixantedouze interprètes des livres saints. Voici, du moins, ce que l’on peut conjecturer sur la disgrâce du critique alexandrin.

Ptolémée Philométor était arrivé au trône, à l’àge de cinq ans, en 181 avant Jésus-Christ. Il ne put guère avoir que quinze ou vingt ans plus tard le fils qui fut, dit-on, élevé par Aristarque, et qui, après la mort de son père, fut, tout jeune encore, assassiné dans les bras de sa mère Cléopâtre par un oncle usurpateur. Ce jeune Ptolémée 1 reçut probablement vers l’an 150 avant Jésus-Christ les premières leçons de son illustre maître, et, comme on voit, il n’eut guère le temps d’en profiter. Mais Aristarque avait depuis longtemps un autre élève à la cour d’Egypte. C’est ce frère puîné de Philométor', véritable monstre de luxure et de cruauté, longtemps rival turbulent de Philométor, puis son successeur par le double crime d’un assassinat et d’un mariage incestueux. Il osait se décerner le titre de Bienfaiteur (Evergète II), que la haine des Alexandrins changea en celui de Malfaiteur (Kakergète). On le nomma aussi Physcon (Ventru) à cause

1 Voir sur la généalogie, un peu embrouillée, de la dynastie des Ptolémées à colle époque, M. Letronne, Inscr. de l'Egypte, L I, p. 366 et suiv.

* Alhénée, il, p. 71.

ARISTARQl'E.

d’une infirmité qui complétait la laideur de sa personne. A tous ces titres il joignit celui de Philologue, qu’il mérita peut-être par son zèle pour les curiosités de la science, car lui aussi, comme son maître Aristarque, il avait discuté des variantes du texte d’Homère', mais qu'il démentit bien cruellement par sa conduite envers les savants. C’est lui, on effet, qui, après avoir inondé de meurtres Alexandrie tout entière, chassa par centaines en exil les grammairiens, les philosophes, les géomètres, les musiciens, les peintres, les médecins, les professeurs, et peupla ainsi la Grèce de savants et d’artistes, réduits par la misère à vendre leurs leçons au plus vil prix*.

Ou il y a des vraisemblances bien trompeuses, ou, comme l’a déjà conjecturé M, SchoelT', nous avons, dans cette sanglante et brutale persécution, le secret de l’exil d'Aristarque. Ptolémée Physcon avait écrit des mémoires historiques fort détaillés, à eu juger d’après les citations d'un ancien compilateur, puisqu'il y parlait de ses voyages à Assos, à Corinthe, des princes ses contemporains, tels qu'Antiochus Epiphane et Massinissa, et aussi de sujets moins graves, comme des faisans nourris à grands frais dans les volières royales d'Alexandrie. Peut-être y disait-il aussi quelque chose de cet étrange épisode de son règne *. Un tel prince avait assez d'audace pour rendre compte à la postérité des motifs ou des prétextes dont il appuya l’expulsion de son ancien maître et le triste abandon où il lo laissa mourir.

1 Athénée, H, p. 61.

* Ménéclès el Andron, historiens elles par Athénée, v, p. 181. Cette révolution rappelle, par quelques analogies,. la fameuse persécution dirigée contre les vieux livres par l’empereur chinois Thsin-chi-Iloang etson ministre Li-He,en 213 avant J.-C. (Voir Ed. Biol, Essai sur l'Hist. de l'Instruction publique en Chine, i, p. 87-89.)

5 Hist. de la litt. grecq., t. 111, p. 188, 189.

* Athénée, II, p. 4317; VI, p. 229; IX, p. 375-387 ; XII, p. 514-518; XIII, p. 576 ; XIV, p. 634-654.

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