REVUE
On compte aujourd’hui en français dix traductions complètes dos grands poèmes homériques, dont sept en prose et trois en vers ; plus, neuf traductions de Y Iliade seule, dont quatre en vers, et une traduction en prose de Y Odyssée, sans compter un grand nombre de traductions partielles, surtout en vers. Il serait fort long et peu instructif d’examiner en détail ces diverses traductions, mais il peut être utile de les classer selon leur âge et leurs caractères généraux ; d'y signaler les progrès, ou, si l’on veut, les vicissitudes du goût; de discuter, à cette occasion, quelques principes littéraires ; de montrer çà et là comment certaine version inexacte d’un passage d'IIomère a perpétué d’importantes erreurs en archéologie ; de chercher enfin s’il y a place encore aujourd'hui, après tant d’efforts, pour quelque essai utile et nouveau. C’est l’objet que nous nous sommes proposé dans cette rapide Revue, où nous suivrons, en général, l'ordre cbrono-
1 Publié dans la Nouvelle Revue encyclopédique d'août et septembre 1846. — Sur ce sujet, on peut consulter les morceaux suivants que d’ailleurs je n’ai lus qu’aprcs la rédaction du présent opuscule : 1° l’article de M. B. Jullien, sur les traductions françaises d'Hoinère publiées sous l’Empire ( L'Investigateur , 102e livraison, janvier 1843, et Histoire de la poésie française à l’époque impériale, l. I, p. 296); 2° l’h. Chasles, Eludes sur l'antiquité (1847, in-12), p. 223 : des Traducteurs d’Homère; 3° un jugement sur les traducteurs d’Homère, dans l'Histoire de l'Agricullure chez les Grecs par Rougier (Paris, 1830), chap. i.
logique, en l’interrompant toutefois par quelques digressions. Quant à la bibliographie des traductions dont nous allons parler, elle est, sauf des orreurs sans conséquence, qui seront relevées dans le cours de notre examen, traitée avec une exactitude satisfaisante dans le Manuel de Hoffmann : nous renvoyons le lecteur à cet excellent livre, pour les renseignements que notre intention n’était pas de rassembler ici.
« Il fait bon à traduire les auteurs où il n’y a guère que la matière à représenter ; mais ceulx qui ont donné beaucoup à la grâce et à l’élégance du langage, ils sont dangiereux à entreprendre, nommément pour les rapporter à un idiôme plus foible. » C’est ainsi quo Montaigne 1 a résumé en quelques mots les principales, je dirais presque les essentielles difficultés de l'art de traduire. Il y a des auteurs qui n’ont rien ou presque rien donné à la forme, qui ne comptent en quelque sorte, dans l’histoiro, que par leurs idées : ceux-là, il peut suffire à un étranger de les comprendre et de savoir sa langue pour les bien traduire. Mais tout auteur qui est en même temps un écrivain, qui représente à la fois une forme du génie national, un âge de sa langue maternelle et un âge do la science, exige, pour être bien traduit, quelque chose de plus qu’une solide connaissance du sujet qu’il traite et de l’idiome où il a écrit; il y faut aussi un vrai talent de style, une langue tout juste assez mûre pour répondre aux traits de l’original : conditions délicates et qui rarement se rencontrent pour former un bon traducteur. Entre Hérodote, par • exemple, et Thucydide, il y a la distance d'un siècle pour les formes du style : celui-ci, savant et sévère, laborieux artisan d’éloquence, ayant appris des philosophes à penser et des sophistes à écrire; l’autre, avant tout, élève de la nature et d’un heureux génie, peintre encore naïf d’un monde qui va cesser do l’être, un peu philosophe, mais étranger à cette
1 Essais, il, 19, p. isi, éd. 1796 ; cf. i, 64, au sujet de l’altératiou des noms propres étrangers.
rhétorique qui perfectionna le style de l'histoire au détriment de sa primitive candeur, Le grec de Thucydide, c’est le français de fialzac, avec la solennité quelquefois pédante de ses périodes, arec cette recherche du trait, ces profondes intentions, qui ne sont pas toujours des idées profondes. Le grec d'Hérodote, c’est le français des bons prosateurs de la Renaissance : un mélange de science et d’ingénuité, do force et de bonhomie, quelque chose de grammatical avant les grammaires, et de finement senti avant los belles théories sur le goût. Aussi, un habito écrivain du seizième siècle at-il mal traduit Thucydide, tandis qu’un écrivain assez médiocre de la môme époque a pu nous donner d’Hérodote, sinon une version vraiment fidèle, du moins une imitation pleine de vérité. Claude de Seyssel venait un siècle trop tôt pour^mettre en français Thucydide ; après lui la lice s’est à bon droitjrouverte ; jd’autres ont tendu avec plus de succès les ressorts de notre langue, devenue vigoureuse et ferme, pour lutter avec cette mâle énergie do l’historien philosophe. Pierre Saliat (c’est le nom du modeste écrivain que nous voulions rappeler*, à défaut du talent qui lui manquo, trouvait du moins dans la langue de son temps le précieux mérite de jeunesse et de naïveté qui convenait surtout à un traducteur d’Hérodote. Aussi, à eet égard, n’a-t il été surpassé par aucun de ses successeurs, auxquels il semble d’ailleurs être resté tout à fait inconnu. Quand Paul-Louis Courier, avec ce sentiment si juste qu’il avait de la simplicité antique, montrant l’étrange infidélité de style qui caractérise nos modernes traductions d’Hérodote, voulut joindre l’exemple à la critique, il proposa un nouvel essai de traduction en vieux langage ; sans doute, il osa trop, mais il rendait sans le savoir un précieux témoignage au travail de Saliat, qu’une main discrète et savante eût plus légitimement rajeuni par l'exactitude, en respectant l’originalité de sa façon naïve *.
1 Je regrette bien que ni M. Le tr on ne ( Journal des Savants ), ni
l*Bh IHAOltlMOi;, l> HOMÈRE. 167
If est donc vrai que le talent n’est pas tout pour réussir dans une traduction. Les œuvres de ce genre ont d’ordinaire leur siècle d’à-propos, qui, une (ois passé, revient bien rarement. A un certain âge do leur développement respectif, deux langues (j'entends celles de deux peuples civilisés) se répondent par des caractères analogues, et cette ressemblance des idiomes est la première condition du succès pour l'auteur qui essaye de traduire un écrivain vraiment original; le génie même n’y saurait suppléer. Autre épreuve qui mettra mien* encore notre peusée en son vrai jour. L’abbé Delille, après le succès de sa traduction des Géorgiqim, veut traduire une épopée. « Notre langue, dit-il, accusée d’un peu de recherche, avait besoin d’être retrempée dans la mâle simplicité des poètes anciens j’avais à choisir entre Homère et
Virgile ; mais Virgile, vivant sous un gouvernement plus rapproché du nôtre, par cette élégance, cetto politesse et ce sentiment des convenances qui n’appartiennent qu’à une çour et à un siècle polis, Virgile... a dû facilement obtenir la préférence V, » L’habile versificateur avait compris que notre langue se prête mieux aujourd’hui à imiter Y h ' m ule que \ Iliade, et quel que soit d'ailleurs le mérite dosa traduotion de YBuékU, ou devine combien eût été encore inférieure une traduction du poème grec par l’abbé Delille.
U. Villeuiaiu (Mélanges, à U suite du Lascaris, p. 477), discutant, i’u» au point de « ne scientifique, l’autre au point de vuç littéraire, le mèche des traduuions d'Hcrodote et l'opportunité du travail de Courier, n’aient songé à la vieille traduction de Saliat. Cf. les Essais de critique de l'abbé Betlanger (Paris, 1710, in-lî), n. il : Sur les traductions d'Hérodote.
1 Préfacé du poëme de l' Imagination, à la lin. Ces lignes font partie d'une allégorie d’ailleurs assez froide, où l'auteur se représente discutant avec le Génie de la langue française. Comparez quelques réflexions fort sensées de M. Dugas-Montbel, Observations sur l'Iliade, xxii, v. 309, et xxiv, v. iss. Seulement D. Mombel a tort de distinguer trop absolument, sur ce point, le style en prose du style en vers.
S’il en est ainsi, on nous demandera à quelle époque de son histoire déjà ancienne nous admettons que notre langue fût digne de reproduire Homère? Nous répondons sans hésiter, comme sans prétendre au paradoxe : Si la connaissance du grec eût été plus répandue en Occident durant le moyen âge, et qu’il se fût trouvé au treizième ou au quatorzième siècle, en France, un poëlo capable de comprendre les chants du vieux rhapsode ionien et assez courageux pour les traduire, nous aurions aujourd'hui de Y Iliade et de Y Odyssée la copie la plus conformo au génie de l’antiquité. L’héroïsme chevaleresque, semblable par tant de traits à celui des héros d’Homère, s’était fait alors une langue à son image, langue déjà riche, harmonieuse, éminemment descriptive, et que je dirais homérique, s’il n’y manquait trop l’empreinte d’une imagination puissante et hardie. On le voit bien aujourd’hui par ces nombreuses chansons de gestes qui sortent de la poussière de nos bibliothèques : c’est le même ton de narration sincère, la môme foi dans un merveilleux qui n’a rien d’artificiel, la môme curiosité de détail pittoresque. Des aventures étranges, de grands faits d’armes longuement racontés ; peu ou point de tactique sérieuse, mais une grande puissance de courage personnel; unesorte d’affection fraternelle pour le cheval, compagnon du guerrier; le goût des belles armures, la passion des conquêtes, la passion moins noble du butin et du pillage, l’exercice généreux de l’hospitalité, le respect pour la femme tempérant la rudesse do ces mœurs barbares : telles sont les mœurs vraiment épiques auxquelles n’a manqué que le pinceau d'un Homère. A supposer même qu’elle fût digne d’Homère par sa richesse et par sa force, la langue de ces temps-là, le stylo des romans earlovingiens comme la fameuse Chanson de Roland , peuvent-ils être aujourd’hui retrouvés? J’en doute ; si Paul -Louis Courier n’a pas satisfait les hommes de goût dans un pastiche d’Amyot, combien il est plus difficile de remonter trois siècles plus haut et de ressaisir, pour la ma-
nier fermement, cette langue de nos vieux trouvères ! Un érudit de premier ordre, qui est en même temps un écrivain de bonne école, l’a pourtant essayé : M. Littré a traduit récemment, en français du douzièmo siècle, le premier livre de Y Iliade1. Pour ma part, je le remercie de cet ingénieux tour de force. Pousser plus loin l’entroprise eût été chose peu profitable, sans doute ; mais l’exemple ainsi borné à quelques centaines de vers est instructif et méritoire. Il prouve, mieux que ne feraient bien des pages de réflexions savantes, la parenté naturelle qui unit le langage homérique et celui de nos anciennes chansons de gestes, et quel succès aurait pu avoir quelque Dante français qui eût, au temps do Théroulde, translaté Homère du grégois en rnman.
A mesuro que la société s’ordonne et s’organise sous l’empire chaque jour croissant du pouvoir royal, à mesure que la bienfaisance du christianisme se réalise dans les institutions et dans les mœurs, cette poésie des vieux temps disparaît peu à peu, et peu à peu s'efface le brillant reflet qu’elle avait jeté sur notre langue. Avoc la Renaissance, une culture savante remplace cet enseignement de la nature qui avait fait nos homérides gaulois ; mais l’imitation n'a pas si vite recouvert ce fond vraiment national, que les idées et la langue du seizième siècle dussent perdre toute ressemblance avec celle d’Homère. Au seizième siècle, on ne livrait plus de ces monstrueuses batailles contre les Sarrasins, mais on aimait en revoir l’image dans les tournois et les carrousels ; on acceptait les récits merveilleux du passé comme une véritable histoire ; quand on mettait en prose les vieux romans sur Charlemagne, sur Alexandre et sur le roi Artur, on no croyait guère quo rajeunir le langage de la vérité ; en écrivant on ne
> Dans la Revue des Deux-Mondes, 1er juillet 1 8 17. (La Poésie homérique et l'ancienne Poésie française.) Comparez le morceau du même auteur (même Revue, t" juillet 185 A), sur la Poésie épique daus la société féodale.
170 vu. DBS TRADUCTIONS B'HOMBRE.
connaissait pas bien, ce qu’Homère ignore complètement, la différence d’un style bas et d’un style noble; l'inexpérience des esprits souffrait encore dans la langue une sorte d’égalité grossière, au milieu de mœurs encore toutes féodales.
Or, comme, dès le moyen âge, des abrégés latins, entre autres celui qui porte le nom de Pindarus ou Pandarus, avaient popularisé le nom d’Homère, comme les récits ilia* ques jouissaient d’une autorité semblable à celle des chansons de gestes nationales, et que même les traditions troyennes comptaient parmi les chapitres authentiques de notre his* taire, on ne s'étonnera pas de voir cette foi naïve se perpétuer jusque dans les premières années du seizième siècle, et le véritable Homère en recevoir l’hommage, comme annaliste et grand historiographe. Voici le titre de la plus ancienne traduction française de Y Iliade, qui fut imprimée de 1519 à 1530 :
« Les Iliades de Homere, poeto grec et grand hystoriographe. Avec les promisses et eommeneeroens de Guyon de Coulône, souverain fyystoriographe. Additions et sequences de Dare Phrygius et de Dictys de Crete. Translatées en partie de latin en langage vulgaire, par maistre Jehan Samxon, licencie en loys, lieutenant du bailly de Touraine a son siégé de Chastillon sur Yndre. — Jehan Petit, avec privilège. On les vend a Paris en la rue Sainct Jacques. A l’enseigne de la fleur do lys. »
Dans ce curieux volume, imprimé en caractères gothiques et illustré de quelques gravuros sur bois, Homère, comme on le voit, n’a compté que pour une part ; c’est à litre d’historien qu’il est traduit sur le latin, à côté de Dictys de Crète et de Darès le Phrygien, deux pseudonymes qui, au môme titre, jouissaient, dès la basse antiquité, d’une sorte de crédit. Pour qu’on ne puisse se méprendre à cet égard sur ce qu’il
-le
a voulu faire, l’auteur dit formellement dans un épilogue ;
« Doncque, nobles seigneurs et dames qui lisez ce présent livre, allez jusques h la fin, et vous trouverez plusieurs heaulx faictz d’armes, et comment et en quelle manière les Troyens et les Grecs combatirent ensemblement, par les quelz faictz tous nobles princes et chiefz de guerre pourront facilement apprendre maintes belles choses dignes de perpétuelle mémoire pour eux noblement entretenir en la conduicte des armes. Dressez donc vostro veuo sur ce présent œuvre nomme les Iliades du grand Ilomere, prince et seigneur de tous aultres poetes, et vous y prendrez plaisir, récréation d’entendement et allégement de vos peines et labeurs. »
Dans cette bonne intention de ne rien écrire qui no soit fondé en vérité, Samxon compare quelquefois le témoignage d’Homère avec celui de Dictys ou de Darès, et constate la différence des récits, tout cela dans le texte do sa prétendue traduction, comme on le verra parce passage du chant XXIV, oit, après les paroles de Cassandre (vers 704-706) qui a reconnu son père revenant avec le cadavre d’Hector, il ajoute :
« SU est ainsy que les Troyens emportèrent le corps de Hector apres sa mort, Priam ne lalla pas requérir et racheter en lost des Gréez, comme dit Homere, et encore sil y alla comme le dit Homere, touteffoys il ny alla pas luy sçul avec son herault, car Dithis de Crethc dit que sa femme la royne Hecuba et Andromache, la femme de Hector, avec ses deux enfans, allèrent avec luy pour plus mouvoir les Gréez a pitié et miséricorde. »
L’opinion vulgaire prenait donc Homère au sérieux ; elle était bien loin alors d’y chercher ce sens mystérieux qu’y découvrait la subtilité des grammairiens et des philosophes
grecs. C’est précisément ce que pense aussi Rabelais dans la préface de Gargantua.
« Croyez-vous en vostre foy que oncques Homere, escripvant Iliade et Odyssee, pensast es allégories, lesquelles de luy ont calefrete Plutarche, Ileraclides Ponticq, Eustatie, Phornute, et ce que dyceux Politidn ha desrobe ? Si lo croyez, vous 'napprochez no de piedz ne de mains a mon opinion, qui décrété ycelles aussi peu avoir este songees d’Homere que dOvide, en ses Métamorphosés, les sacremens de levangile. »
Quant au titre de poète, qu’on lui conserve par tradition et par habitude, je voudrais savoir quel sens y attachaient les lecteurs capables de supporter cette prose domi-latine et demibarbare, dont je vais donner encore un échantillon, pris au commencement môme do Y Iliade, pour qu’on la puisse plus facilement comparer de mémoire avec le texte.
« Pour descripro la calamite, misere et désolation que la furieuse et ardanto indignation de Achiles excita et esmeut en lost et oxercite des Gtocs, laquelle au vray parler fust si horrible et cruenteuse que par toutes pars, on voioit les oyseaux et aultres bestes saulvaiges et pleines de férocité estre respues et ressaisieez des corps mors des nobles princes et grans seigneurs gisans a terre, o toy Calliope, et vous aultres seurs qui estes la congrégation des Deesses, et desquelles l’estât et vertu de poesie prent son propre nom comme celles qui estes a tous poetes présidentes et favorables, moy Homere ‘je vous invocque et prie qu’il vous plaise tellement me instruire en l’art et science de poesie, et me enseigner telles choses desquellesje puisse promptement monstrcr et enseigner aux aultres successeurs apres moy. Premièrement fault entendre que
1 II se nomme de même dans les deux invocations du chant onzième. On sait, au contraire, que, dans l'original, le silence du poète sur son propre nom est un des traits de cette vieille poésie les plus remarqués par la critique ancienne et moderne.
la naissance et origene matière de telle grande indignation et discord, fut a cause de la controversie et desbat de Achilles avecques Agamemnon, qui fut souverain prince des Gregeois, et pour scavoir le quel des Dieux fut qui excita et commensa telle indignation et discord entre ces deux princes Achilles et Agamemnon. »
Voilà un essai bien grossier sans doute et bien peu digne du grand nom d'Homère; transformer Y Iliade en une école de haute chevalerie, voilà un singulier mensonge. Ce mensonge pourtant ressemble fort à l’une des vérités qui nous plaisent lo plus aujourd'hui. La simplicité de nos pères assimilait le vieux chantre ionien aux écrivains des chansons de gestes, et la critique savante de nos contemporains n'a rien plus à cœur que de prouver la vérité de celte assimilation. Étrange vicissitude des esprits qui nous ramène à affirmer au nom de la science ce qui fut, sous une autre forme, le préjugé d’un siècle ignorant ’.
Un nouvel âge des traductions d’Homère s'ouvre en 1545 par celle de Hugues Salel. Désormais Y historiographe est un peu oublié ; mais, en revanche, le poêle est mieux compris et reproduit avec quelque dignité. A part les nuances du talent et certains caprices d’école, la langue de Salel, do Jarnyn, de Peletier, de Certon, a un caractère de franchise et do facilité qui convenait merveilleusement aux formes souples, aux négligences aimables de la poésie homérique. Rien, dans l’original grec, ne répugne encore au goût des traducteurs, ni
1 Tel est à peu près le ton simple jusqu'à la grossièreté d'une paraphrase en prose grecque de V Iliade, publiée à Venise en 151G, avec des images où les héros sont représentés comme des personnages du quinzième siècle. Le grec de celte traduction lient le milieu entre le grec moderne et celui des paraphrases publiées à Florence, en 1811-1812, et à Berlin, en 1827. — On peut lire aussi sur Samxon de judicieuses observations de M. Gandar.dans thèse sur Ronsard (Metz, 1854), p. 13-15.
détails de mœurs, ni épithètes de simple ornement, ni comparaisons empruntées àla plus triviale nature. Dans sa Préface au Roy, où il fait exposer par dame Poesie les mérites d’Homère, les efforts, la méthode et les modestes espérances du traducteur, Salel ne promet pas, il est vrai, une scrupuleuse exactitude :
Th pourras veoir en bref (en peu de temps) l’œuvre avancée De l 'Iliade et puis de l 'Odyssée1,
Non vers pour vers, car personne vivante,
Taut elle soit docte et bien escrivame,
Ne sçauroil faire entrer les épithètes Du tout en rbythme. Il suffit des poètes La volonté (le sens) estre bien entendue Et la sentence avec grâce rendue.
Et pourtant sa traduction, très-faible d’ailleurs, suit, comme naturellement, tous les détours du style homérique.
Peletier du Mans, traducteur des trois premiers chants de l’Odyssée, s’est imposé des règles plus sévères encore :
J’y ay voulu les épithètes mettre,
En ne voulant d'Homère rien obmetlre,
Et m'a semblé, sur ce, qu’en les ostanl Hors du françois, ce scroit tout autant Que s’on ostoit d’Iceluy mesme livre Habits, bancquets et maniéré de vivre,
Qui jà pieçà sont d'osage estrangiées Et en façons bien diverses changées.
Mais il convient garder la majesté Et le naïf de l’anciennelé,
Pareillement exprimer les Vertu 7.
Des adjectifs dont les mots sont vesluz Et bien garder en son entier l'objet De son auteur, auquel on est subject.
On voit là des écrivains qui acceptent sans fausse honte
< Salel n’a publié que la première moitié de Vlliade ; il mourut à l'œuvre.
DES ThADCCTIOWS HS
tous les devoirs de leur métier Notre langue alors n’était pas assez loin de son origine pour s’offenser de cette grossièreté décente de 1 âge homérique ; elle ne s’était pas appauvrie par d’excessives épurations ; elle admettait môme, au besoin, des licences trop conformes au génie grammatical des langues anciennes pour garder longtemps leur droit de cité dans la nôtre. Une autre particularité curieuse dans les traductions de Hugues Salel et de Pelelier, c'est le mètre où elles sont écrites. Ce mètre est précisément celui du plus grand nombre dos romans du moyen âge, considéré au seistième siècle comme le mètre épique ou héroïque par excellence, ainsi qu’en témoigne l’auteur de la Franciadc, au commencement de sa préface Au lecteur apprenti f, touchant le poème héroïque, morceau intéressant pour nous à plus d’un titre :
« Il ne faut t’esmerveiller, Lecteur, de quoy je u’ay composé ma Franciade en vers alexandrins, qu’autrefois en ma jeunesse, par ignorance, je ponsois tenir en nostre langue le rang des carmes héroïques, encores qu’ils respondent plus aux senairesdes tragiques qu’aux magnanimes vers d'Homère et de Virgile, les estimant pour lors plus convenables aux magnifiques arguments et aux plus excellentes conceptions de l’esprit, que les autres vers communs ; depuis j’ay veu, cognu, pratiqué par longue expérience que je m’estois abusé : car ils sentent trop la prose tres-facile, et sont enorvez et flaques, si ce nest pour les traductions, ausquelles à cause de leur longueur ils servent de beaucoup pour interpréter le sens de l aucteur qu’on entreprend de traduire. Au reste, ils
1 Huet, De tnterpretatkme, p. ST (4d. 16TO, in-t) : « lu e* porto minus iicenter grassala est adhne interpreium audacia ; maxima quippe poêla ru u, græcoruDi pars salis aecurate conversa oxstat. a Jugement qui s'appliquerait bien à quelques pages de nos traducteurs français; mais Casaubon, que Huet fait parler, semble ne penser qu'aux traducteurs latins.
ont trop de caquet, s’ils ne sont bastis de la main d’un bon artisan, qui les face, autant qu’il luy sera possible, hausser comme les peintures relevees, et quasi séparer du laugage commun, les ornant et enrichissant de Figures, Schemes, Tropes, Métaphores, Phrases et Périphrases eslongnees presque du tout, ou pour le moins séparées de la prose triviale et vulgaire (car le style prosaïque est ennemy capital de l’éloquence poétique), et les illustrant de comparaisons bien adaptées, etc. »
Il faut avouer, en effet, avec Ronsard, que notre vers alexandrin manque de quelques-uns des mérites propres au style épique, qu’il a une marche trop pompeuse et trop monotone. Le vers de dix syllabes, plus dégagé, plus souple dans son allure, s’accommode mieux au ton d’une narration simple. Il atteint rarement cette majesté dont parlait Peletier, et qui est le secret d’Homère à ses beaux moments ; mais il s’accorde bien avec ce naïf de l’ancienneté, plus inimitable encore que celui du poète. Pourquoi donc avoir ainsi réservé pour les ouvrages originaux ce mètre que Peletier, que Salel, appliquaient déjà, non sans quelque bonheur, à la traduction d’Homère? Pourquoi laisser l’alexandrin aux traducteurs ? C’est parce qu'il est plus long et en cela plus commode pour interpréter le sens de l’original. Mais Ronsard ne s’aperçoit-il pas qu’en choisissant un mètre plus court que celui du poète original , on s’exempte par là même (si toutefois on y fut jamais soumis), de l’obligation de traduire vers pour vers ? Quoi qu’il en soit, le conseil de Ronsard nous explique comment Amadis Jamyn s’avisa de continuer en vers hexamètres Y Iliade commencée en vers de dix syllabes par Hugues Salel, singularité que les historiens de la littérature française^ ont remarquée sans en rendre compte.
Une fois appuyé de cet exemple, le conseil devint une
règle. Salomon Certon le suivit bientôt après; et depuis ce temps, excepté quelques parodies, toutes les traductions ou imitations poétiques des épopées grecques et latines ont été écrites en vers alexandrins. Bien plus, ce que Ronsard condamnait comme un préjugé de sa jeunesse, l'usago de l’alexandrin comme carme héroïque, est désormais consacré dans notre langue. Le temps et le génie français ont tranché une de ces questions où les plus belles théories seront toujours sans autorité.
Pour revenir à nos traducteurs, soit par l’efficace merveilleuse de l’hexamètre, soit par l’effet d’un talent plus heureux, la traduction de Jamyn est en général supérieure à celle do Salel. Non que l’on ne trouve çà et là dans ce dernier des vers ou même des tirades d’une certaine force, comme cotte réponse d’Agamemnon à Chrysès, au premier chant de V Iliade :
Plus ne t’advienne, 6 vieillard ennuyeux, Que je te treuve attendant en ces lieux. Ou revenant : car il n’y aura sceptre, Sceptre Apollin, qui inc garde de mettre La main sur loy. Ne pense plus ravoir Ta Chryseis, car je la veux avoir En ma maison de ton pays loingtaine, Faisant mon lict, et là lilant ma laine, Jusques à tant que sa beauté faillie Sera un jour par vieillesse assaillie.
Fuis-t-eu d’icy, garde de m’irriter Doresnavant par ton solliciter.
Et n’use plus de semblable oraison Si tu veux sain retrouver ta maison.
Mais Jamyn atteint plus souvent la plénitude et l’élévation du vers homérique ; sa langue, lorsqu’il ne la charge pas trop de mots sottement composés à la manière grecque, ne manque ni de force ni d’éclat. Jamyn ayant, comme pour provoquer la comparaison, retraduit un chant et demi déjà
compris dans le travail de Salel, voici quelques vers où l’on pourra prendre une idée du genre dos deux auteurs :
Salel •. Il (Hector) ressoratiloit le tourbillon qni passe . Parmi les champs, qui tout rompt, tout fracasse,
Et tout ainsi qu'un lion orgueilleux Et uu sanglier, de la dent périlleux,
Se cognoissanl par les veneurs surpris Et des lévriers, seul toutes fois espris De mesme ardeur, et monstrent en la place, *
Sans s'estonuer, leur naturelle audace :
Et eu l'eudrolct qu'ils font voye et contour,
Chacun les suit et leur est à l’entour.
J am vn : Craignant le preux Hector, dont la main toujours preste Sçavoit donner la fuite, égale à la lempestc.
Comme un sanglier ardant ou lion orgueilly Se tourne entre les chiens et veneurs, assailly :
En forme d'une tour de ces veneurs la troupe A l’encontre se plante cl le chemin lui coupe.
Dardant mainls javelots, mais le superbe cœur De ce lion hardy ne loge en soy la peur.
Sa vaillance le tue, et d'un si grand courage S’essaye de trouver à travers d’gpx passage,
Çà et là se virant, qu’on lui cède les champs.
Dans la sublime peinture' qui ouvre le treizième chant de l’ Iliade, Salel et Jamyn ont tous deux échoué ; peut-être notre langue était-elle encore incapable d’atteindre à la perfection de pareils morceaux.
Malgré l’autorité des éloges pompeux dont l’accompagna Ronsard *, la traduction de l 'Iliade par Jamyn ne devait pas, ce me semble, décourager toute rivalité. C’est cependant ce
1 Dans sou ode imprimée en tète du travail de Jamyn, Ronsard annonce que, grâce à cet Homère français, les Gaules désormais vont refaire un combat nouveau avec les sept villes qui déjà se disputaient ia naissance du poêle grec.
DES TB.tbCCnONS D'HOMÈRE.
qui arriva. Un poêle de cetto école, Antoine de Cotel, qui avait entrepris une continuation de Y Iliade de Salel, y renonça en voyaut paraître (en 1574) celle de son confrère Jamyn. Un meilleur ouvrier, dit-il dans un sonnet en forme de dédicace à son ami Vaillant de Guelis,
Un meilleur ouvrier qui gaigna l'avantage.
Me feit serrer quatre ans l'eschMitillon plié De l'ouvrage qu'entier je t'a vois dédié.
Et changer de dessein.
Mais, après avoir lu Yeschanlillon dont il parle, c'est-à-dire le seizième chant de Y Iliade, en vers de même espèce que ceux de Salel, imprimé, en 1578, parmi ses Mignardises et gaies poésies, on doit approuver cette modestie qui ne fut que le juste sentiment de sa faiblesse. Evidemment Cotel n’ était pas de force à lutter contre Homère; il reste môme fort au-dessous de Jamyn et de Salel.
L’Odyssée, soit qu’elle semblât plus difficile à mettre en français, ou qu’elle intéressât moins, n’étant pas comme Y Iliade pleine de ces grands faits d’armes qui plaisaient tant à la société encore chevaleresque du seizième siècle, ne fut complètement traduite qu’au commencement du dix-septième. Peletier du Mans, dont nous avons vu plus haut l’hounôte méthode, n’en fit pas à ce poème une longue application ; il s’arrêta au quatrième chant ; ce qu’on regretterait fort, s’il se trouvait dans sa traduction beaucoup de morceaux comme ces vers de Télémaque à Minerve (chant Ier) :
Huste, Jit-il, déplaire ne vous veuille De mes propos. Certainement ceux-ci Ont de gaudir et rire le suuci A bon marché : car ils mangent le bien D'nn homme absent, sans qu'on letrr die? rien.
Vil. DES TRADUCTIONS D’HOMÈRE.
Mais s’ils sentaient la venue de luy Dedans Ilacqne, il n’y auroit celuy Qui n'aimast mieuit bon pié faict à la course Qu’or ny argent avoir dedans sa bourse,
Ny vestemenl d’ouvrage riche et fin.
Ou ces vers de la réponse de Minerve :
C’est qu’il (Ulysse) ne peut plus longtemps séjourner.
Sans en sa terre aimée retourner ;
Liens de fer le dussent-ils tenir,
11 trouvera façon de revenir.
Dans sa traduction des deux premiers chants de Y Odyssée, Jamyn a aussi quelques vers heureux et de ces traits naïfs qu’on aimerait voir recueillis et conservés dans les notes au moins de quelqu’un de ses successeurs. Télémaque dit à Minerve qui le visite sous la figure de Mentès :
Dy moy quels mariniers t’ont icy amené,
■ En quel vaisseau, comment, et par quel navigage,
Car je pense qu’à pied tu n'as fait ce voyage.
Et plus bas :
Je te diray le vray, cerle ma mère dit
Que je suy fils d’Ulysse, et tel je me le donne.
Quant à moy, je ne say, car il n'y a personne Qui sache assurément de quel pere il est né.
C’est presque une paraphrase, mais si conforme au ton du vieux conteur, qu’on n’ose pas désirer mieux.
L 'Odyssée n’était donc connue du public français que par ces fragments de traduction, lorsque vers la fin du règne de Henri IV, Salomon Certon entreprit de mettre en vers toutes les œuvres qui portaient le nom d’Homère, y compris les hymnes, les épigrammes et autres fragments épars dans
l’antiquité. Il commença par Y Odyssée, séduit sans doute par la nouveauté du sujet, où aucune concurrence ne gênait sa veine, et aussi par une certaine ressemblance entre la vie du Béarnais, son maître, et les aventures d’Ulysse, ressemblance qu’il a complaisamment signalée dans son épitre dédicatoire. Mais sa flatterie et sa traduction ne réussirent pas vite auprès du roi, si l'on en juge par ce singulier placet qui se lit à la fin du volume :
Au Roy Henry le Grand, après lui avoir présenté l’Odyssée.
Roy, le Roy vostre ayeul autrefois guerdonua (récompensa) D'une grand pension, d'une bonne abbaye,
Salel qui l’Iliade à demi ne tourna,
Ne fit veol r à la France à demi l’Achaye :
Vous, son sang, avez-vous la Muse tant baye Que vous ne pensiez i la recompenser?
VOdyssée confuse en demeure esbahye,
Entière s'en estonne et ne sçail que penser.
Cela s’appelle, je crois, mettre le poing sous la gorge. Cette fois Certon, apparemment, fut entendu ; car dans la seconde édition de son Odyssée , réunie avec l’ Iliade et les autres petits poèmes homériques, la dédicace de Y Iliade au jeune roi Louis XIII ne renouvelle aucune plainte, et le titre témoigne que Certon était devenu conseiller notaire et secrétaire du Roy, maison et couronne de France, et secrétaire de la chambre de Sa Majesté. Au reste, son entreprise méritait bien, ce semble, les récompenses quelle sollicitait. Deux poètes s’étaient jadis partagé Y Iliade ; celui-ci comptait assez sur son courage, sur la souplesso et la variété de son talent pour reproduire en vers tout ce que l’on connaissait alors de poésie homérique. Personne après lui n’a tant osé. Cola seul suffirait à lui concilier l’indulgence, si son travail n’offrait d’ailleurs de très-heureuses qualités.
Certon suit les préceptes do Peletier ; il ne veut rien
obmeUre de son auteur, rien altérer des caractères de l’original; il ne recule pas, comme avait fait Hugues Salel, devant l’aridité du catalogue des navires, au second chant de X Iliade ; quand un discours est répété plusieurs fois dans les mêmes termes, selon l’usage homérique, comme, à l’ouverture de ce même chant, les injonctions de Jupiter à Agamemnon, il reproduit fidèlement ces répétitions naïves, et ne s’amuse pas, comme Salel, à varier la forme en conservant les mêmes idées ; d’ailleurs, avec une liberté qui tient aux traditions de l’école de Ronsard, il forge des diminutifs ou des adjectifs composés, soit pour les convenances de la rime, soit pour imiter mieux les épithètes homériques. Ce sont là les procédés du métier plutôt que les secrets de l’art.
L'art, chez Certon, est encore bien imparfait; les beaux vers, les expressions brillantes ou fortes y semblent souvent l’effet d’une rencontre heureuse plutôt quo le produit d’une imagination habilement réglée ; mais, si l’on songe à l’immense difficulté du sujet, on s'étonne encore de trouver presque à chaque page, dans ces deux gros volumes, des fragments poétiques qui méritent d’échapper à l’oubli où l’auteur est tombé. Pénélope, par exemple, parle-t-elle mieux de son cher Ulysse dans Homère que dans notre vieux traducteur :
Larmoyant sans répit une plainte éternelle,
A la triste pensée, au fascheux souvenir D’un que j’ay tant au cœur, qui ne peut revenir,
Je dy de mon mary
Que de grâce surtout danslle dernier vers de cette description des sirènes :
Vofcy nager vers nous lessirenes riantes
Qui de nostre arriver n’esloienl point ignorantes, .
Et contre les vaisseaux commençant les doux sons.
Biles jeltoieat vers nous le salel de leurs chantons.
DES TRADUCTIONS d'HOMBEK. 483
Au livre XIX*, Ulysse, qui se voit reconnu par la vieille Euryclée, lui dit : *
Me veux-tu ruyner, A nourrice fidelle?
C'est toy qui m'as donné autrefois la mamelle.
Voicy ton nourrisson, qui a tant eu de maux, l'ali tant de douleurs, couru tant de travaux :
Me voicy de retour sur la vingliesme année Eu ma douce maison. Or, puisque fortunée Tu as ce bien des yeux de m'avoir recogneu,
Que nul ne sache icy que je suis revenu.
Encor de quelque temps lay toy. je te supplie,
Et ne mets en danger, par ta faute, ma vie.
On ne saurait Être plus naturel, c’est-à-dire plus homérique. Le style do Certon s’élève aussi quelquefois lorsqu’il le faut. Ulysse vient de sonder les intentions du pasteur Philétius, en lui faisant pressentir le retour de son maître. Philétius s’écrie :
Vinst-ll cest homme-là, un dieu bénin et doux l.'amenant malmenant au beau milieu de nous.
Tu verrais à l'effet comme et de quel courage J'auroisda force au cœur et la main à l’ouvrage!
Corneille, je crois, eût avoué de tels vers, surtout le dernier.
Au vingt-quatrième chant de V Iliade, le discours de Priam au meurtrier de son fils unit à une exactitude vraiment remarquable dans une traduction en vers presque toutes les qualités du haut langage poétique :
Souviens- toi de ton père, homme pareil aux dieux,
Il m'est égal en aage, et de mesnie vieillesse.
Et, possible, reçoit fascherie et rudesse D’aucuns de ses voisins, tandis que tu es loin,
Sans que nul le secouru et l'assiste au besoin:
Toutefois il espère, et reçoit quelque joye,
Sçacbant que tu es vif, et qu’il verra de Troye Revenir son eber 61s à son contentement :
Vn. DES TRADUCTIONS D’HOMÈRE.
Mais à moi te malheur m’en veut entièrement:
Car de beaucoup d’enfans (ô fortune moleste)
Si braves et si forts, je croy qu’il ne m’en reste Du tout point, ou fort peu. Alors que les Gregeois Vindrent en ce pays, cinquante j'en avois,
Dont dix et neuf étoient sortis d'un ventre mesme,
Les autres d'autres lits : la violence extrême De Mars les a passez dessous sa cruauté :
Un seul, le plus vaillant de tous, m’estoit'resté,
Qui esloit le support, l’appuy et la deffence De nostre pauvre ville, en qui j’avois fiance.
Mon pauvre Hector, tu l'as tué tout fraischement,
Il est mort sous ta main combatant vaillament Pour son pays natal, mort brave et sans reproche;
C’est cela qui m’amène, et pour luy je m’approche De toy, grand Achilles, voulant le racheter,
Et pour luy je te viens de grands dons présenter :
Ne me refuse point, fay moy miséricorde,
Souviens toy de ton père, et des dieux te recorde ;
Ton père ainsi chenu que je suis, ainsi vieux,
Est tel, fors que je suis en tout plus malheureux :
Car me voilà réduit en extrémité telle Qu’autre ne fut jamais de nature mortelle,
Estant contraint baiser les genoux triompbans Et les mains de celuy qui m’a privé d’enfans
J’ose dire que ce morceau, malgré bien des taches, n’a été surpassé par aucun des successeurs de Certon.
A côté de cette page vraiment éloquente, voici quelques passages de la Batrachomyomachie, qui prouvent qu’outre le naïf et le sublime, Certon a su, par moments, reproduire avec bonheur les traits grotesques de la parodie :
Par l’invocation des Muses je commence,
Qui dessus Helicon mènent leur saincte dance.
1 Comparez la mauvaise imitation que Voltaire a faite du même morceau (t. XIII, p. 382. éd. Beuchot) et qui sera rappelée plus bas.
Affin que je leur sonne un chant plaisant et doux Que j’ay depuis naguière écrit sur mes genoux :
Patouilleau mit à mort Rongejambon le sage.
Le frappant d'un caillou droit dedans le passage Où tombent les morceaux ; du sang qui distilloit La terre éloit souillée.
Un rat mourant de soif, réchappé de la patte Du chat, veuoit mouiller sa barbe délicate Dedans l’eau d’un estang, et se réjouissoit Le cœur dedans celte eau qui le rafreschissoit.
Le fromage plus gras de la plus fine cresme.
Le métier, les cornets et le macaron mesme,
Désiré des grands dieux, bref, les plus friands mets Que tous les cuisiniers inventèrent jamais,
Ne me réchappent point, à gogo je m’en baille.
Ce disant, il s’approche et lui donne le dos ;
L’autre saute dessus et gaillard et dispos,
Et autour de son col ses deux petits bras jette.
Pour le commencement, dessus cette eau si nette Il se resjouissoit, près du port mesmement.
Regardant son porteur nager si galemment.
Mais quand tout à l’entour il se vit pris des ondes, Prèsd’estre submergé dans les vagues profondes,
Ce fut lors à jelter des pleurs hors de saison,
Ce fut à regretter, mais trop tard, sa maison,
A tirer ses cheveux '.
Puisque, disait Salel à ses critiques, parlant de lui-même et des traducteurs ses confrères :
Puisque c’est une peine Qui grand travail et peu d’honneur ameine,
1 On rapprochera volontiers de ces vers une imitation qui peutcompter parmi les plus heureux essais en ce genre, to Guerre comique ; chant Ier, 1668 ; réimprimé en 1709, et par M. Berger de Xivrey en 1837, à la suite de son édition, avec traduction, de la Batrachomyomachie d’Homère.
(Car quoi quo face un parfait traducteur.
Toujours l'honneur retourne à l'inventeur),
Devroit-on pas leur vouloir accepter En bonne part, sans point les molester?
Considérant qu’ils n’ont entente aucune Fors d’augmenter l’utilité commune.
Nous aurions tort, en effet, de traiter avec rigueur ces premières tentatives de la langue et de l’esprit français. Malgré tous leurs défauts, les traductions d’Homère, publiées dans la période que nous venons do parcourir, gardent un mérite inestimable et qui sera difficilement remplacé par le savoir et l’élégance des siècles suivants ; elles ont un air de fraîcheur et de jeunesse qui nous rappelle Homère, sinon dans toute sa grandeur et dans tout le feu de ses poétiques élans, au moins dans la vérité habituelle de ses allures. Nous approchons du temps où notre langue va se perfectionner et se fixer par des chefs-d’œuvre ; n’oublions pas ce qu’elle doit à ces écrivains d’un autre âge, laborieux artisans d’un avenir qu’ils n’ont pas vu, et dont le destin fut de rester comme ensevelis et qbscurs sous les fondements de l’édifice commencé par lours mains.
Excepté l'essai informe de Jehan Samxon, le- seizième siècle n’avait produit que des traductions en vers des poèmes homériques ; le dix-septième n’en a produit, à vrai dire, que des'lraductions en prose ; car, d’une part, Salomon Certon appartient évidemment, malgré la date de ses deux volumes (1604-1615), à l’école poétique du seizième siècle, et, de l’autre, c’est par erreur que Hoffmann a placé en 1540 une édition de la traduction en prose de Y Iliade par Du Souhait, ouvrage dont le privilège est daté de 1614, et dont le style
montre assez que l'auteur ne pouvait avoir écrit sous le régne de François Ier.
Du Souhait était d’ailleurs un fort mauvais poète, à juger par l’arrêt de Boileau*, dont personne jusqu'ici n’a osé appeler. Il a donc eu raison do ne pas traduire l 'Iliade en vers ; mais sa prose ne mérite pas, ce me semble, le jugement qu’en porte l’abbé Goujet *. Ainsi que l’auteur le sentait lui-même, elle n’atteint jamais le sublime de l’original ; elle en a rarement l’éclat pittoresque et varié ; elle néglige d'ordinaire les épithètes homériques, que tâchait de reproduire l’exacte méthode de Peletier ; elle abrège les formes un peu languissantes du dialogue, qui caractérisent si naïvement la poésie épique; mais elle est, en général, correcte et assez fidèle à la lettre du texte, et, dans sa timidité, elle montre bien quelquefois le tour de la phrase grecque sous l’empreinte du style français. Il y a même tel passage où, par une heureuse fortune, Du Souhait se trouve avoir mieux marqué le sens d’Homère que n’ont fait, après lui, les autres traducteurs. Par exemple, l'ouverture du seizième chant nous présente Patrocle pleurant devant Achille, qui l'interroge sur la cause de ses larmes. Un traducteur prévenu en faveur de l’unité savante de Y Iliade ne manquo pas, dans ce vers,
nâTpoxXoc S' ÀyiAT!', ftapiaraTO, Xoûv,
âcûcpua fHpuct
de traduire iraptoraTo par revint ; il so souvient en effet qu’à la fin du chant onzième, apercevant de loin un guerrier qu’on emporte blessé sur le char de Nestor, Achille a envoyé Patrocle pour savoir le nom de ce guerrier. Patrocle est donc ici, on n’en doute pas, de retour auprès d’Achille. Cela
1 Art poétique, chant IV, v. 36.
* Bibliothèque française, Cinquième partie, chap. l.
une fois admis, on s’inquiète peu d'entendre Achille dire à son ami :
« Patrocle, pourquoy larmoyez-vous commo une petite fille qui court après sa mère, la tirant par sa robe et l’arrestant, afin qu’elle la porte dans ses bras ? Elle la regarde les larmes aux yeux tant qu’elle la prenne. Vous faites aujourd’huy le semblable et versez ainsi un torrent de pleurs. Voulez-vous dire quelque chose aux Myrmidons ou bien à moy ? Avez-vous seul appris des nouvelles de Phthie ? Le bruit est toutesfois que Menœtius, fils d’Actor, est en vie, que Pelee inesme est vivant, pour lesquels nous aurions subject et vous et moy de nous attrister. » (Trad. de Du Souhait.) Paroles qui supposent dans Achille (ou dans le poète) un oubli bien étrange de la commission qu’a reçue Patrocle au chant onzième. On discutait moins alors sur l’admirable composition de l'Iliade, d’après Aristote et les poétiques ; on ne dissimulait, ni par des contre-sens involontaires, ni par des artifices d’interprétation, le désaccord qui pouvait quelquefois résulter d’une version littérale du texte grec. Amadis Jamyn traduisait :
Patrocle cependant, avec plaintes amères,
Estait auprès d'Achille, et, se baignant de pleurs,
Essajoit d’amollir des soldats le pasteur.
Du Souhait : « Patrocle, en la présence d’Achille, jettoit de ses yeux une source de larmes. »
Voltaire aussi, en 1778, lorsque déjà depuis si longtemps l’honneur d’Homère était sauvé par l’habileté de ses interprètes classiques, a eu l’insouciance de traduire simplement : « Mais Patrocle était auprès d’Achille, pasteur des peuples, pleurant à chaudes larmes *, » comme si le Patrocle du sei-
1 Tome XIII, p. 368, éd. Beucbot.
zième chant n'était plus celui qui, parti vers la fin du onzième, s’est arrêté à entendre Jes récits du vieux Nestor et à soigner la blessure d’Eurypyle. Voltaire a, presque dans le même sens, retraduit en vers :
Palrocle aux pieds d'Achille apportait ses douleurs;
Ses yeux étaient baignés de deux ruisseaux de pleurs, etc.
On voit combien do pièges tendent les versions élégantes à ceux qui ne savent pas le grec, et quelle utilité peut, même aujourd'hui, offrir par fois la lecture des traducteurs qui sont restés étrangers aux préoccupations systématiques *.
Il y a, si j’ose parler ainsi , une vertu d’innocence bien précieuse pour comprendre des auteurs tels qu’IIomère. Cette vertu va s’éteignant de jour en jour chez nos traducteurs, sous l’influence du bel esprit. La traduction de Du Souhait fut réimprimée en 1620, en 1627, peut-être même en 1640; mais, dès le même temps, le faux goût domine dans une traduction de Y Odyssée par Claude Boitel, ou Boitet, ouBoittet (car son nom se trouve écrit de ces trois manières dans l’unique édition que j’en connaisse, Paris, 1619, in-8). L’auteur, avocat au parlement de Paris, débute par une dédicace au cardinal de La Rochefoucauld, chef-d’œuvre de galimatias et d’amphigouri, comparable, par plus d’un trait, au célèbre
1 La difficulté relative au mot wapioTOLTo et à la liaison de cet épisode avec le onzième chant n’a été aperçue par aucun des traducteurs ou commentateurs d’Homère que j’ai pu consulter. Dugas-Montbel luimême a traduit arrive près d'Achille, et n’a rien dit à ce sujet dans son commentaire. n«pî<rrap.«i peut, en effet, signifier quelquefois dans Homère (p. ex. Iliade, m, 405) arriver ou se présenter, comme traduit, eu 1861, M. E. Pessonneaux, au début du seizième chant. Mais il est certain, par le discours d'Achille, que Patrocle en ce moment ne revient pas de chercher les nouvelles que son ami lui demandait au onzième chant. C’est peut-être un de9 signes les plus clairs de l’interpolation dans V Iliade.
190 VU. DES TU.VDt'CTIOXS D’HOMÈRE.
compliment de Thomas Diafoirus. Sa traduction est digne de ce ridicule frontispice. Elle fourmille de contre-sens, souvent grossiers, comme dans cos vers du premier chant :
TGi 8} dtp’ du’ XÏ0CU.EVX; <faiootc çep€ xs$v’ ttôutx
EùpùxW, fhtoç 9»-f«Tnp IlattnivopDaottÉ> «oTt A xdpTrtî irptXTO XTtâriiimv éoïmv acpuWêyrf et’ èoûïttv, èeutoaâ&tta S’ fîuxav i 7,1. Xi puv xtXvp àXd^û) Tttv iv paa^xpotatv, lùrri X’ tirroj' ejuxto- %SkO'i X’ oÜliltvi "yuvatxd; .
U les traduit ainsi : « Telemache (fut conduit) par Euryclée, natifve de Pise, laquelle avoit esté achetée par Ulysse, étant encore jeune tille, le prix de vingt bœufs, et du depuis avoit toujours domeuré avec Telemache, qui la cherissoit et la caressoit en la maison, comme si elle eut esté sa propre femme, avec tout honneur néantmoins, et sans qu’il se fut jamais rien passé entre eux qui préjudiciât à la chasteté ny à sa réputation. » Ce sont presque autant d’erreurs que de lignes. Quant au style, on l’appréciera mieux par ces lignes du début de l 'Odyssée :
a Chère muse, anime ma veine, espure mes esprits, et favorise mon entreprise, à ce que sous ta faveur je puisse avec du mérite entonner par mes escrits les ruses, les artifices et la gentillesse d’esprit de cest homme rusé. Déchiffré moi les estranges adventures et les hazards qu’il a risqués sur mer pendant ses divers voyages, errant çà et là parmy les pays loingtains et havres estrangers, s’accommodant selon les oceurronces, aux lieux, aux saisons, aux mœurs et coustumes des royaumes, où par hazard il s’est rencontré après avoir pais à sac et réduit en poudre la superbe et sacrée cité de Troye. Raconte moy avec combien de peine il a ménagé sa vie depuis ce temps-là, et avec quel soin et providence il s’étoit mis en devoir de garantir ses camarades du naufrage, et
de leur faire libre passage pour retourner bagues sauvos en leur patrie, etc. »
Voilà un traducteur qui n'omet pas les épithètes ; au contraire, il en charge son auteur jusqu’à le rendre méconnaissable, même quand il le comprend bien. Nous n’avons pas choisi cet exemple. On peut ouvrir lo livre au hasard ; partout c'est un abus effréné de la périphrase, un mélange de pathos et de platitude où nous n’avons pas rencontré une seule page supportable. « Cette traduction, dit pourtant Coujet, n’est pas sans mérite. L’auteur écrivait moins mal que le sieur Du Souhait, et il parait qu’il avait plus d’intelligence de la langue grecque. » Le savant abbé semble jouer ici de malheur ; car, pour être vrai, c’est précisément le contraire qu’il devait dire.
Comme avaient fait avant lui Samxon et Du Souhait , Boitel a complété le poème d’Homère par un récit des fables troyennes, d’après divers auteurs. De plus, les marges de sa traduction sont ornées de notes en français, contenant, soit des réflexions morales, soit des explications de prétendues allégories qui se rencontrent dars Y Odyssée. Ainsi, à l’occasion des amours d’Ulysse et de Circé, je lis à la marge : n On blasme Ulysse de ce qu’il consentit aux fols amours de Circé, si ce n’est qu’il fut permis en ce tomps-là de faire un mal pour produire un plus grand bien, ce qui n’est pas en notre loi chrétienne. Il ne faut jamais faire un mal pour un bien. Voyez Aristote, lib. III Ethicorurn. » Et un peu plus bas : « Circé, que l’on dit estro fille du Soleil et de l’Océan, représente la mixtion des qualitez élémentaires pour estro animées du Soleil. — Les quatre servantes de Circé sont les quatre éléments. » Toutes les notos sont de ce genre ou insignifiantes. Comment donc Homère pouvait-il être un grand poète aux yeux de gens qui le traduisaient et le commentaient de la sorte ? On voit dans le Privilège accordé aux imprimeurs de
192 Vil. DES TRADUCTIONS D’HOMÈRE.
Du Souhait que cet auteur devait publier aussi une Odyssée ; s’il en fut détourné par la publication du travail de Boitel, on devrait regretter et admirer cette modestie. Au reste, si la traduction de Boitel ne fut jamais un bon livre, il faut avouer toutefois que ses défauts sont presque tous de ceux qui répugnaient peu aux lecteurs contemporains. C’était le siècle des belles infidèles. Perrot d’Ablancourt, traduisant Tacite, qui prétendait suivre son auteur pas à pas et plutôt en esclave qu’en compagnon. Or, trouvant dansla Germanie 1 que les Naharvales combattaient de nuit, le corps teint de noir ainsi que leurs boucliers, pour inspirer plus d’épouvante à leurs ennemis : « Nam primi in omnibus præliis oculi vincuntur, » il traduit ainsi cette dernière phrase : « Car les yeux sont les premiers vaincus, aussi bien en guerre qu’en amour, » et il observe en note : « J’ai adjousté ces deux mots pour égayer la pensée, à l’imitation de l’auteur, qui décrit tout ceci avec beaucoup de grâce. » Ailleurs, dans la Vie d'agricola s, où les Bretons se plaignent de ce que les Romains prenaient leurs biens, ravissaient leurs enfants , d’Ablancourt ajoute : violoient leurs femmes, et cela, dit-il, o pour fortifier la pensée. » M. de La Valterie, qui publia, en 1681i * 3, la première traduction complète en prose des deux épopées homériques, est tout à fait do cette école. Sa profession de foi mérite d’être lue :
a Pour prévenir, dit-il, le dégoût que la délicatesse du temps auroit peut-être donné de mon travail, j’ai rapproché les mœurs des anciens autant qu’il m’a été permis. Je n’ai osé faire paroltre Achille, Patrocle, Ulysse et Ajax dans la cui-
i Chap. xliii.
* Chap. xv.
3 Cetle traduction a part) et elle a été plusieurs fois réimprimée sans autre indication d'auteur que l’initiale D, ce qui l'a fait attribuer à Daeier, erreur déjà relevée par Goujet et qu'il faut corriger dans un article du Lexique de M. Hoffmann.
DES TRADUCTIONS D’ilOMKRE. 193
sine, et dire toutes les choses que le poëte ne fait point difficulté de représenter. Je me suis servi de termes généraux dont notre langue s'accommode mieux que dè tout ce détail, particulièrement à l’égard de certaines choses qui nous paroissent aujourd'hui trop basses, et qui donneroient une idée contraire à celles de l’auteur, qui ne les considéroit point comme opposées à la raison et à la nature. »
Du reste, chez lui comme, chez Perrot d’Ablancourt, ces libertés se concilient très-bien avec les protestations du plus pur respect pour son auteur : « Excepté ces égards qu’il a eus pour nos manières, il peut prendre à témoin ceux qui entendent la langue grecque, qu'il a copié exactement son original, étant persuadé que la beauté do son ouvrage consistoit « conserver avec quelque sorti f de religion tous ses traits, et à les exprimer avec une parfaite fidélité. » Il serait bien difficile de trouver un seul passage où M. de La Valterie justifie l’éloge qu’il se donne ici avec tant de générosité. Sa prétendue copie n'est jamais qu’une analyse plus ou moins élégante du texte d'Homère ; il retranche des tirades, des descriptions entières, fait passer un discours do la forme directe à la formo indirecte, le mutilo ou le résume selon son caprice, quelquefois même dénature les traits les plus beaux ou les plus aimables, et met un roman de sa façon à la place du récit d’Homère. On sait la charmante description qui termine le premier chant de Y Odyssée, où Télémaque est conduit dans sa chambre à coucher par la bonne vieille Euryelée; au seizième siècle, Jamyn, écrivant en vers, osait suivre cette description jusque dans le plus minutieux détails :
Télémaque ouvrit l'huis de sa chambre bien faite,
Se mit en son séant sur sa couche bien nette ;
Sa robe simple et molle à l'instant despouiila.
Et de la sage vieille ez mains il la bailla,
Qui l’ajant nettoyée et l’ayant bien pliée,
La pendit à la perche auprès du lit clouée ;
vn. bks i a AfticnoJiS D’fioflfeRE.
Puis sorlil de la chambre et tira de son ilo}'
Avec l'anneau d'argent la porte quand et soy.
Et avecja courroye aux deux costez pendue.
Ha la barre lermanle au travers cstenduc...
Ecoutons maintenant M. de La Valterie résumer en termes généraux tout l’épisode :
« Euryclée, qui avoit été mise auprès de luy par Laërte, Son gland père, et qui avoit eu le soin d'élever son enfance, «voit mérité l'honneur de sa confidence, et le voyoit à toutes les heures du jour ; il l’entretint presque toute la nuit do ses nouveaux desseins, et le soleil alloit bientôt commencer à paraître, lorsque le sommeil donna un peu de relâche à ses inquiétudes. »
Cela s’appelle travailler pour des lecteurs français et rapprocher de nos mœurs les mœurs homériques. Avec co procédé, on abrégera facilement son auteur d'un tiers ou de plus, et l’on fera des héros d'Homère de parfaits gentils, hommes : de M. de La Valterie à M. de La Motte, il n’y a plus qu’un pas.
Ce ne fut donc point h Mmc Daeier une bien grande présomption de croire, au commencement du dix-septième siècle', qu 'Homère était encore à traduira, au moins en langage moderne. Les disputes de Perrault et des défenseurs de l'antiquité montraient de plus en plus la nécessité d’nne traduction qui permît aux juges impartiaux de décider avec connaissance de eause entre Homère et ses ennemis. Mtae Daeier, h'élattt pas née poète, résolut de mettre Homère en prose, et, selon l’usage commun à tous ses confrères, trouva d’excellentes raisons contre les traductions en vers, comme les poètes en trouvent d’excellentes contre les versions en prose. D’ailleurs, le travail qu’elle donnait au public n’était pas,
1 F.a traduction de l 'Iliade partit pour la première fois en 1699, celle de l’Odyssée, en 1708 ; elles ont été souvent réimprimées.
dans son intention, une version simple et littérale ; « elle a été si éloignée de concevoir un si monstrueux projet, qu’elle a été longtemps à balancer sur son entreprise. » C’est qu’elle voulait faire une traduction noble et généreuse , et qu’elle son* tait combien le talent pouvait lui manquer pour une œuvra aussi difficile Toutes réflexions faites, voici l’idée que cette savante dame nous donne elle-même de son travail ; elle pense qu’il rappellera l'original grec à peu près comme le corps d'Hélène, embaumé et conservé à la manière des Egyptiens, rappellerait les divines beautés de cotte princesse Assurément on ne saurait être plus modeste. Celte comparaison peint fidèlement M™' Lfacier, avec l’honnêteté do son caractère et l'insuffisance de son esprit. M™' Dacier savait fort bien le grec, mais elle avait peu de goût ; son admiration systématique pour Homère, et sa superstition pour les règle» du poème épique selon la théorie d'Aristote et du père Le Bossu, théorie alors toute-puissante sur le Parnasse, l'aveuglaient souvent jusqu’au ridicule; Voltaire marque bien, à cet égard, les travers de la savante dame.
« Pope dit qu'Homère est une vaste campagne, mais brute, où l’on rencontre des beautés naturelles de toute espèce, qui ne se présentent pas rangées aussi régulièrement que dans un jardin régulier; que c’est uno abondante pépinière qui contiqnt les semonces de tous les fruits, un grand arbre qui pousse des branches superflues qu’il faut couper. » M“e Dacier prend le parti de la vaste campagne, de la pépinière et de l’arbre, et veut qu’on ne coupe rien. C’était sans doute une femme au-dessus de son sexe, et qui a rendu de grands services aux lettres, ainsi que son mari; mais quand elle se fit homme, elle se lit commentateur; elle outra tant
* ce rôle, qu elle donna envie de trouver Homère mauvais *. »
1 Préf. de l’Iliade, f>. xxxiv.
* Dictionnaire philosophique, article Epopkk.
C’est ainsi qu’elle va jusqu'à faire un mérite au poète de l’ambiguïté d’une expression qui offre quatre sens différents. La Motte 1 se moque agréablement d’elle à ce sujet. Son commentaire, presque toujours emprunté à Eustathe, abonde en réflexions sur la moralité des fictions d’Homère, que, selon un vieux préjugé, elle interprète encore par l’allégorie ; on remarques admiratives sur la profonde science que possédait le poète; en rapprochements plus ou moins hasardés • avec l’Ecriture sainte. On y peut çà et là puiser encore de bonnes observations qui n’ont pas toutes passé dans les commentaires modernes; il y règne surtout un ton de candeur qui fait pardonner le pédantisme s. Quant au style de la traduction, laissons encore Voltaire en juger avec cette justesse naturelle d’esprit qui le servait si bien, môme en des sujets qu’il avait peu étudiés.
« Voici, dit-il à Mme Dacier dans les -Questions qu’il lui adresse, à l’article Scholiaste du Dictionnaire philosophique, voici votre élégante traduction du commencement de Y Iliade :
« Déesse, chantez la colère, etc
« Je pourrais vous demander pourquoi vous avez parlé du sombre royaume de Pluton et des vautours, dont Homère ne dit rien ;
• Discours sur Homère, p. 105, éd. 1720.
8 Comme dans ces réflexions qu’elle écrit sur le vers 595 du onzième chant de l'Iliade : « Homère, sous ces petites histoires qu’il sème dans son poëme, renferme souvent de grandes leçons. Ici ce Tamyris le Thracien (auquel les dieux enlèvent la vue) est l'emblème de ces sçavanls orgueilleux et de ces poètes pleins de vanité, qui croient mieux écrire et mieux chanter que les Muses mêmes. Cet orgueil est rarement impuni; ils perdent la vue et la voix, et oublient le peu qu’ils sçavoient de leur art, c’est-à-dire qu'ils tombent dans des fautes très-grossières, > et capables de les humilier, s’ils se despouiHoient un moment de l’amour-propre. Homère éloit bien éloigné de cette vanité. Il attribue tout aux Muses et rien à lui-même. »
« Pourquoi vous dites qu’Agamemnon avait déshonoré le prêtre d’Apollon. Déshonorer signifie ôter l’honneur : Agamemnon n’avait ôté à ce prêtre que sa fille. 11 mo semble que le verbe initié ne signifie pas en cet endroit déshonorer, mais mépriser, maltraiter ;
« Pourquoi vous faites dire à ce prêtre : Que les dieux vous fassent la grâce de détruire, etc. Ces termes vous fassent la grâce semblent pris do notro catéchisme, llomèro dit : Que les dieux habitants de l’Olympe vous donnent de détruire la ville de Troie :
i'uÀv piv Oe'.i liü ev éXûitfnx fivxti
ix.T:ipaxi llv.âacic, xoXiv.
« Vous avez partout ou retranché ou ajouté ou changé, et ce n’est pas à moi do décider si vous avez bien ou mal fait. »
De son côté, La Motte *, avec une politesse qui n’est peutêtre pas sans quelque mélango d’ironie, l’accuse do corriger Homère plus souvent quelle ne l'affoiblit ; il lui reproche bien des infidélités qui tournent toutes au profit de l’original.
Toutes ces critiques ont quelque fondement. D’abord, M°** Dacier, qui aimait peu les romans modernes de chevalerie, et qui, dans sa préface de l' Odyssée, proteste avec tant d’aigreur contre la comparaison que certaines gens en voulaient faire avec les poèmes homériques, emprunte néanmoins trop souvent, pour traduire Homère, le style de La Calprenède et de MUe de Scudéry. Ne croirait-on pas lire quelque page de la Clélie dans ce morceau traduit du treizième chant de Y Iliade ?
a Alcathoüs avoit épousé l’aînée des filles d’Anchise, la belle Hippodamie, qui faisoit les délices de son père et de sa mère, car elle surpassoit toutes ses compagnes en beauté, en esprit et en adresse pour tous les beaux ouvrages qui peuvent
1 Discours, p. 90.
occuper une princesse. Tant de rares qualités l’avoient fait rechercher par le prince le plus bravo et le mieux fait qui fût à Troie, pendant quo la fleur de l’âge relevoit sa beauté par tous les agréments de sa jounesse, et augmentoit sa vigueur, et avant que les fils d’Anténor, ceux de Panthoüs et les enfants de Priani parussent dans le mande ; car tous ces jeunes princes, surtout les derniers, brilloient par-dessus toute la jeunesse troyenne. »
Rien n’est moins épique, rien n’est moins antique que cette pompe de langage. Homère ne la connaît pas. 11 y a dans le monde qu’il décrit dus hommes libres et des esclaves, mais dans la société libre point de ces distinctions de costume et d’étiquette, produit d'une civilisation plus avancée. Achille et Patrocle, en préparant un dîner de leurs propres mains; les jeunes princesses, en lavant leur linge à la rivière, ou en baignant un étranger reçu comme hôte par leur père, ne dérogent pas aux convenances de leur rang; ces personnages suivent tout simplement une coutume de la vie héroïque. Malgré son enthousiasme pour le peintre de ces mœurs naïves, Mrae Dacier se croit sans cesse obligée, soit de le justifier par de subtils raisonnements, par des exemples choisis dans les livres saints, soit même de le corriger, selon la délicatesse de nos mœurs, par de petites suppressions ou par des corrections plus infidèles encore à l’esprit de l’original. Elle a beau lutter, son goût et son jugement, comme disait La Motte, lui font violence. On connaît, au onzième chant de Y Iliade, la fameuse comparaison d’Ajax avec un âne que des enfants chassent d’un champ de blé ; Salel l’a passablement bien traduite ou plutôt paraphrasée :
Et tout ainsy quo les garçons qui gardent
Un champ de bled encores verd, regardent
Que rien n’y entre, et advient qu'un d'iceux
Voit dedans paisire un asru paresseux.
DES TRADUCTIONS B'iiOMKRE. i&W
Sm quoi s ua vont droit à Pusse el lui donueul
Coups iuliuiz, mois ca ricu ne l’estouneat,
. Car foihlcs sont, dont il prend sa pasture,
Sans faire cas île leurs coups et bature;
Kinahlement ils le chassent à peine Après qu'il a de bled sa panse pleine.
Certon, avec plus de brièveté :
Et comme on voit soin eut un asne par les champs,
Bien que force garçons sans (in l’aillent touchans A grands coups de basions, et devant et derrière.
De leurs coups trop foiblels ne se soucier guère.
Mais plustèt se fourrer par despit dans le blé.
Et n'en vouloir sortir qu’il ne s'eu soit saoulé;
De la même façon, etc.
Du Souhait et même le dédaigneux La Yalterie ont respecté l’âne d'IIomèro. Mais M“c Dacier est plus scrupuleuse. Bien qu’elle défende en note cette comparaison contre quelques crir tiques malheureusement délicats, elle n’a pas «osé hasarder le nom propre dans sa traduction, et elle a eu recours à la périphrase : car, dit-elle, il faut toujours s’accommoder, surtout pour Içs expressions, aux idées et aux usages de son siècle., même en les condamnant. » Elle traduit donc : « Comme on voit l’animal patient et robuste, mais lent et paresseux, entrer dans une pièce do bled... il s’enfonce dans cette moisson, çt abattant une infinité d’épis à droite et à gauche, il y fait pp affreux dégât, etc. » Ces scrupules ont été contagieux. Presque tous les successeurs de M“* Dacier ont lutté d’adresse pour dissimuler sous des circonlocutions le nom malencontreux qui choquait nos bienséances. Bitaubé, copiant la périphrase de Mm* Dacier, exprimait comme elle le regret de p’avoif pu nommer l’âne, « qui étüit anciennement la monture des rois, qui chez les Grecs n’étoit rien moins qu'un animal méprisé, et que Péloquent éloge qu’en a fait Buffon devrait bien réhabiliter parmi nous. » Le Brun faisait dire à Homère : n Tel cet anima} utile, qu outragent nos dé-
dams, » et le reste à l’avenant. Un anonyme (c’est Cordier de Launay) on 1781 : « Sa lenteur est semblable à celle de cet , animal tardif et laborieux, etc. » Rockefort s’applaudissait d'avoir éludé dans ses vers « le mot qui seul nous choque dans la comparaison d’Homère. » Enfin, en 1784, Dobremôs résumait ainsi, par le précepte et par l’exemple, la poétique des belles infidèles, dans cette page do sa préface, que j’exhume ici du long oubli où sont tombés et le livre et l’auteur.
Après quelques préliminaires historiques en faveur de l’âne, Dobremès dit :
« L’obstination de cet âno est comparée à celle d’Ajax, voilà l’idée principale ; le poète n’offre ici qu’uno idée accessoire, celle de la lenteur. Qui ompêcho que dans ma traduction je n’en ajouto plusieurs, les unes prises de l’objet même, telles que son utilité, sa frugalité, la grossièreté de son organe, etc. ; les autres tirées de la langue dans laquolle j’écris, puisqu’elle m’en offre do particulières? Le nom do l’âne en grec, ô»oc, n’avait rien de ridicule, il offroit même presque autant de noblesse que celui de trace, coursier ; Homère ne prévoyait pas que, chez les peuples de D’Occident, ce nom deviendroit une satire, une injure, une dérision ; que les ignorants portement ce nom diffamatoire ; cet usage ayant prévalu parmi nous, je puis dans ces idées accessoires émanées de l’idiome en choisir quelques-unes, pour les joindre avec les premières, et do ce mélange, s’il est fait avec discernement, résultera un ensemble d’images propre à faire reconnaître l’objet dont parle mon auteur, sans qu’il soit nécessaire de décliner un nom qui certainement, en françois, détruiroit l’harmonie du vers.
« Le goût permettant ici d’allonger le texte, je traduirai
Comme on voit cet objet de nos mépris injustes Cet esclave de l’homme, aux accents si robustes,
Ce quadrupède utile, obstiné, paresseux.
Compagnon dédaigné de nos coursiers fougueux,
DES TRADUCTIONS D’UOMÈRE.
Que l’avare Cybèle, en des bords aquatiques.
Nourrit de roseaux verds ou de chardons rustiques.
Pénétrer tout à coup, pour venger ses affrouls,
Dans les épis dorés des flottantes moissons.
Remplir ses vastes flancs d'un froment salutaire.
Et fouler à ses pieds les thrésors de la terre :
Vainement sur son dos une troupe d’enfants Fait mugir les luttons ou les fouets résonnants :
Toujours ferme, tranquille, au milieu de l’orage,
Il dévaste il son gré ce fertile héritage,
Et ne semble quitter ces succulents coteaux Que par le seul besoin du pur cristal des eaux, s
LVine reprit timidement sa place dans la version en prose de M. Gin; mais malgré M. Gin, malgré l’autorité imposante de M. de BufTon, il fallut encore un demi-siècle pour assurer sa réhabilitation définitive.
C’est ainsi que l’histoire d’une seule comparaison exprime en quelque sorte les vicissitudes séculaires du goût chez nos traducteurs. Je n’y ajouterai qu’une remarque, assez instructive pour le lecteur philosophe. Ajax, dans le passage cité du chant onzième de Y Iliade, est comparé tour à tour au lion et à l’âne. Or, de ces deux comparaisons, il y en a une que supprimait, comme interpolée, l’un de ces critiques alexandrins, correcteurs si scrupuloux du texte homérique : laquelle? c’est précisément la première1.! Mais revenons à M”** Dacier.
Le second défaut capital de sa traduction, c’est je ne sais quello platitude bourgeoise qui ne ressemble pas mieux à la naïveté d’Homère que les fleurs du style romanesque. «Muses, dites-moi présentement qui fut celui des Troyens, etc. » (Iliade, chant XI.) — « Los fils de Priam tirent eux-mêmes de la remise un chariot qui ne venait que d'êtro achevé. » (Chant XXIV.) — Jupiter propose aux dieux de prendre les mesures nécessaires pour procurer à Ulysse un heureux re-
1 Scholiasle de Venise, sur l'Iliade, XI, vers 548.
202 Vil. DES TRADUCTIONS D'HOMÈRE.
tour. — Le bonhomme Laerte « se tient à la campagne avec une esclave fort âgée qui lui sert à manger, après qu'il s’est bien fatigué et bien lassé à se traîner dans un enclos de vigne qu’il a près de sa maison. » ( Odyssée , chant I.') — Télémaque veut « prendre la liberté de faire une question » à Nestor, (chant II). — Egisthe, pour assassiner Agamemnon, « choisit dans le peuple vingt garnements des plus déterminés. » (Chant IV.) On trouverait peu de pages qui n’oiTrent des traits de ce genre.
Toutefois Terrasson avait tort de dire, dans ses Dissertations sur Homère, que la traduction de Y Iliade, par Mm' Dacier, « est très-exacte pour le fond des pensées, mais qu’à l’égard de la composition et du style, elle est la plus différente de l’original et la plus trompeuse qui ait jamais été. » M”' Dacier a voulu faire mieux que ses devanciers, elle y a réussi. Considéré dans l’ensemble, préfaces, traductions, commentaire, son travail l’emporte, sans contredit, sur tous ceux qui l’ont précédé. Les fautes même qui le déparent, sont celles du temps beaucoup plus encore que de l’auteur, et sa popularité, attestée par de nombreuses réimpressions, tient à de sérieux mérites, que la critique ne doit pas méconnaître ’.
Le célèbre Pope écrivait, en 1725, dans la préface de sa traduction d’Homère : « Je suis persuadé qu’un servile dévouement à la pure lettre d’Homère a moins égaré d’anciens traducteurs que la vaine présomption de le corriger et de
1 M. H. Rigault les a heureusement résumés, Histoire de la querelle des anciens et des modernes (Paris, 1850, in-8). p. 300 ; M. Ponsard les exagère un peu dans la préface de ses Eludes antiques (1832, in- 12), p. 20. Compares un jugemenl plus sévère du M. Bnis-onade dans le Mercure de France de 1805, à propos d'une édition de M. Gail, et les Causeries du Lundi du U. Sainlo-Beuve, I. X.
lui donner plus de noblesse n’en aveugle aujourd'hui. » Ces mots résument très-bien l’espèce de moralité qui ressort pour nous des études précédentes, et le jugement que nous porterons de tous les écrivains qui, au dix-huitième siècle, ont tenté do reproduire en français les poèmes d’Homère.
I/expression la plus çomplèto et là plus hardie du faux goût qui prétendait refaire les poèmes homériques pour les accommoder au progrès des idées modernes, est Y Iliade de La Motte. L’ouvrage valut à l’auteur une pension de 800 livres1 : voilà le jugement de la Cour; quant au jugement des érudits, ce qui fut blâmé dans cette traduction, ce ne fut pas la méthode, mais l’insuffisance du talent qui l’appliquait. La Motte avait écrit dans son Discours sur Homère, plein d'ailleurs d’observations fort justes, exprimées dans le meilleur style et dignes, à mon avis, de l’honneur qu’elles ont récemment obtenu, d’une réimpression 3 :
« J’ai voulu que ma traduction fût agréable, et de là il a fallu substituer des idées qui plaisent aujourd'hui à d’autres idées qui plaisoicnt du temps d'Homère : il a fallu, par
exemple adoucir la préférence solennelle qu’Agamemnon
fait de son esclave à son épouse. »
* Boivin répondait avec une parfaite courtoisie :
« Cet adoucissement n’étoit pas fort nécessaire. L’esclave est une princesse, fille de Chrysès, roi de la ville de Chryse et grand prêtre d’Apollon. Agamemnon est accusé d’avoir attiré la colère de ce dieu sur toute l’armée grecque, par le refus qu’il a fait de rendre la liberté à cette illustre captive, etc. 3. »
t Journal de Danguati, U janvier I7U.
* Les Paradoxes littéraires de La Moue, réunis et annotés par B. Jullieu. Paris, 1869, in-8,
* Apologie d'Uamère, p. SW.
Et Voltaire, après avoir si finement signalé les défauts de La Motte, concluait ainsi, en parlant à Mme Dacier de son galant rival :
« Je suis persuadé que nous avons doux ou trois poètes en France qui traduiraieftt bien Homèr.e; mais en même temps je suis très-convaincu qu’on ne les lira pas, s’ils n’adoucissent, s’ils n’élaguent presque tout. La raison en est, madame, qu’il faut écrire pour son temps et non pour les temps passés. Il est vrai que notre froid La Motte a tout adouci, tout élagué, et qu’on nel'a pas lu davantage; mais c’est qu’il a tout énervé.»
Puis, en forme d’exemple, Voltaire adoucissait, élaguait à sa façon un des plus beaux épisodes du vingt-quatrième chant de Y Iliade. Je me garderai bien, par respect pour le grand poète, de citer cet essai. La vieille traduction que j’ai plus haut transcrite lui ferait trop de tort.
Sauf la mesure, tous les poètes traducteurs d’IIomère au dix-huitième siècle se ressemblent en cela. Tous obéissent au même préjugé, depuis l’abbé Regnier-Desmarais, en 1700, qui, suivant Goujet *, « prête à Homère la politesse et la délicatesse de notre temps, » jusqu’à Dobremès, dont on a pu apprécier déjà l’étrange méthode. En 1766, Rochefort se demande s’il reproduira fidèlement les répétitions de messages, assez fréquentes dans Homère.
Jugeant que «celles-là ont une majesté et un ton antique préférables à l’affectation puérile de changer un vers ou une expression pour ne présenter que la même idée", osons, dit-il, les conserver, et les gens de goût nous en sauront gré. Les autres, qui ne sont que des périphrases pour annoncer un discours ou 1 pour peindre une action, comme celle d un
h Bibliothèque française, l. IV, p. 33. Cf. Boileau, lettre à Brossetle du 8 septembre 1700 : « O que.voili Homère en bonnes mains ! »
■homme qui, dans une bataille, tombe et fait retentir ses armes, répétitions qui servaient de repos dans l’harmonie, osons les négliger, et les censeurs les plus rigides ne nous en blâmeront pas. »
Dans sa sollicitude pour les dames françaises, qui sans doute seront favorables à l’ouvrage de Melésiyène, M. Dobremès, voulant flatter la douce sensibilité de leurs âmes, « ose ajouter, aux charmants épisodes du troisième et du quatorzième chant, quelques fleurs (il veut dire des tirades qui ont jusqu’à cent vers de longueur) dont peut-être Homère eût orné les grâces de l’élocution grecque, si les mœurs de son temps se fussent ressenties de l’aménité brillante des nôtres. » Au chant neuvième, il défigure ainsi cette description célèbre des apprêts d’un repas héroïque :
. . . Par son ordre (d’Achille) un splendide feslin Pour les ambassadeurs est préparé soudain.
Patrocle, Achille même en régloienl les services, etc.
Rochefort n’était guère moins infidèle, mais il l’était d’une autre façon :
Patrocle h ses désirs obéit et s'empresse.
Aidé d’Aulomédon, le fils de la déesse S’arme d’un fer tranchant et ne dédaigne pas De partager les soins et l’apprêt du repas.
Le chevreuil, égorgé d’une main diligente,
Jette, à l'aide du feu, son écume sanglante, etc.
Et plus tard Aignan :
Patrocle entend sa voix; par les soins du guerrie Les feux ont amolli le daim, le sanglier.
Aidé d’Aulomédon, le Ois de la déesse Lui-même en ces apprêts signale son adresse.
Et ainsi chacun, selon son goût, allonge, resserre et embellit le texte original *.
1 A cet égard, le mérite d'Aignan nous semble encore un peu exa-
Un seul traducteur en vers, le plus récent de tous, M. Bi-gnan, éclairé par la polémique contemporaine sur les questions homériques et par un sens délicat de la vieille poésie, a voulu revenir à cette exactitude que cherchaient naïvement les poètes du seizième siècle. 11 s’observe sans cesse pour ne rien faire dire à son auteur qui ne soit conforme aux usages des temps héroïques : c’est ainsi que, dans les passages relatifs à l’écriture *, sa traduction, comine l’original, laisse douter si les héros d'IIomère connaissaient réellement cet art, ou si seulement ils peignaient quelquefois la pensée aux yeux par des signes très-élémentaires. Néanmoins, à chaque page on trouve des traits qui trahissent les nécessités de notre langage poétique, et qui altèrent la vérité antique par les délicatesses modernes. Ainsi :
L'or, l'étain et l'acier, jetant de vives flammes,
Par un savant accord y confondaient leurs lames...
Son glaive...
Dans le fourreau d’argent demeure prisonnier...
Elle seule préside aux scènes de carnage...
. l'active faucille
Coupe des blonds épis la flottante famille...
Tels les Troyeits oni vu succomber et mourir Le couple que leur fer n'ose pas secourir..., etc.
Et cent autres vers du même genre. Avouons-le simplement, dans l’état actuel de notre langue et, si je puis parler ainsi, de nos mœurs poétiques, une bonne traduction d'Homère en vers est devenue chose impossible. Une plume habile réussira çà et là, dans les morceaux éclatants, mais elle ne saurait unir constamment, durant vingt-cinq mille vers, la force
géré par un critique contemporain dont nous ne saurions nous séparer sans regret. Voir l 'Histoire de la poésie impériale par M. B. Jullien, t. 1, p. 290 cl suiv.
1 Iliade, n, 109 et suiv., et vn,175 et suiv., bien traduflaùssi parles auteurs de la traduction publiée en 1810, et dont je parierai plus bas.
DES TRADUCTIONS D’noMfîRE.
etk correction à la fidélité L’allemand, dit-on, peut réaliser celte merveille; il l'a réalisée dans la traduction dcJ.-H. Voss. L’anglais en est peut-être capable, quoiqu'il n’y ait pas jusqu’à présent réussi*. Mais nous ne parlons ici que du français.
Un de nos contemporains, l'habile et spirituel auteur du drame d 'Ulysse, a fort bien compris et les conditions et la difficulté d’une telle entreprise.
«Ce que j’aime dans Homère, dit M. l’onsard*, c’est son style très-simple, très-familier, très-naïf, et qui on même temps représente les objets comme un tableau; on croit voir tout ce qu'il décrit. Üu reste, jamais on n’a moins cherché l’effet; Homère parle tout bonnement parce qu'il a quelque chose à dire, et, comme il est plein de ses idées, il no s’inquiète pas des expressions, qui s’arrangent d'elles-mêmes, toujours justes et pittoresques. Il ignore, on ignorait alors cette fausse élégance qui proscrit le mot propre et enveloppe un détail dans une périphrase; il dessinait nettement les traits caractéristiques au lièu de les effacer par des abstractions ; il nommait les choses par leur nom, comme la Bible, Comme tous les poèmes anciens, ne se faisant aucun scrupule d’appeler un porc un porc et une broche une broche. C’est en France que la poésie a revu et corrigé la création et en a retranché certains animaux indignes d’exister daus les vers. »
Et c"est avec cet esprit do judicieux respect pour le texte même d'Homère que M. Ponsard a traduit en vers le sixième chant de Y Odyssée, c’est-à-dire le célèbre épisode d’Ulysse et de Nausicaa. Le petit poème où il a encadré sa traduction
1 Voir, sur les traductions (l'Uomère en vers anglais, la dissertation instructive de D.-G. Penon, Versioties llomeri anglicœ inlcr se comparâtes (Bonn, 1861).
* Eludes antiques (IR5Î, in-12), p. 8.
est aussi d'une couleur tout homérique. Sauf quelques fautes de détail, sur lesquelles il est inutile d’insister ici, voilà un essai heureux et tout à fait propre à réconcilier un lecteur français avec les beautés naïves d’Homère. Mais quand se trouvera-t-il un poète assez courageux et assez fort pour lutter avec tant d’autres mérites d’une poésie qui a tous les tons et tous les charmes, depuis la grâce ingénue jusqu’au sublimo de la passion héroïque? Sans offenser personne, on peut craindre que cet heureux talent ne se fasse longtemps attendre.
Traduire en prose un poète, c’est tout d’abord lui ôter, par la suppression du mètre, un de ses charmes les plus puissants ; mais en même temps c’est gagner une plus grande liberté de suivre les mouvements de sa phrase, de copier jusque dans les petits détails son élocution poétique, avantage surtout précieux lorsqu’il s’agit d’un auteur dont le goût et la versification diffèrent beaucoup du goût et de la versification modernes Au reste, il y a même pour ce dernier genre do travail deux méthodes bien distinctes : l’une, celle des traductions littérales, l’autre, celle des traductions que j’appellerais volontiers littéraires. Cicéron les distinguait déjà : « Converti ut orcitor, non ut interpres 8 ; » et Horace :
Nec verbum verbo curabis reddere fidus Interpres 3...
Après eux, Mmo Dacier en parlait dans sa préface de l’ Iliade, puis La Motte dans son Discours sur Homère *, puis Voltaire,
* Nous ne voulons pas discuter, à ce propos, s’il faut traduire les poètes en vers ou en prose ; éternelle question qui ne sera jamais résolue. Il est évident que la traduction, en vers comme en prose, sera toujours imparfaite. C'est le cas d'appliquer un mot de Sénèque le père : Ilcec natura est rei ; semper eitfa veritatem est similihtdo.
8 De optimo genere oratorum, c. v.
8 De Arle poetica, v. 133.
* P. 133 et suiv.
dans ses doutes à Mm‘ Dacier 1 : tous pour condamner plus ou moins fortement la méthode littérale. Cela tient à des opinions que le progrès de la critique a fort modifiées.
On croyait, au dix-septième siècle et au dix-huitième, quelques personnes le croient encore, que traduire un poète ancien en français, c'est le faire parler dans notre langue à peu près comme il eût parlé lui-même s’il eût vécu de notre temps. Cette idée, suivant qu’on l’exagère ou qu’on la réduit dans la pratique à de plus justes limites, mènera tour à tour aux paraphrases, comme celle de Boitel ; aux résumés, comme celui de La Valterie ; aux versions nobles et généreuses, comme voulaient être celles de Mme Dacier, de Bitaubé, de Le Brun, de Gin, de Cordier de Launay 2, qui, sauf les nuances du goût et du talent, défigurent toutes leur modèle par une fausse élégance, par des additions ou des suppressions arbitraires d’épithètes ou de formules poétiques. La même idée préoccupe encore, au commencement de ce siècle, un célèbre critique, lorsque, jugeant la traduction de Dugas- Montbel, il termine par ce conseil mêlé de réserves embarrassantes :
« Je voudrais ne pas trouver dans une traduction d’Homère une seule épithète que le goût de Fénelon n’eût point admise dans le Télémaque. M. D. n’en est pas précisément à ce point de sobriété, et j’ose l’engager à respecter moins religieuse- ’ ment encore, dans une nouvelle édition, et les yeux bleus, et les yeux de bœuf, et la terre fertile, et la mer blanchissante, etc. Qu’il ne craigne pas le sacrilège : les impies sont ceux qui, par leurs copies burlesques, rendent Homère ridicule ; pour honorer son génie, il ne faut pas outrager celui de notre langue : tâchons de concilier les droits de l’un avec ceux de
* Dictionn. philos., article Sceioi.iastk.
4 Hoffmann cite encore, sous la date de 177G, une traduction en prose de ï Iliade par j.-j. noussea». C'est évidemment une erreur.
l’autre. Un traducteur d’Homère doit lire et relire sans cesse le Télémaque : voilà la règle, voilà le modèle 1 Toutefois Fénelon lui-même n’a traduit que médiocrement quelques chants de V Odyssée: quel argument en faveur de ma doctrine sur les traductions 1 ! »
Mais d’abord, la prétendue traduction do quatre chants de Y Odyssée par Fénelon n’a jamais été, pour son auteur même, et pour tous ceux qui l’ont comparée avec le texte, qu’une analyse poétique ; et, quant au style du Télémaque, que Voltaire déjà recommandait tant aux traducteurs d’Homère 2, on peut le dire plus conforme que celui d’aucun ouvrage français à l’esprit de la poésie héroïque, sans l’offrir pour cela comme un modèle excellent à tous ceux qui voudront nous faire comprendre le plus ancien poète de la Grèce. J’ouvre au hasard le Télémaque, et, malgré ce charme naturel qui caractérise le génie de Fénelon, je suis frappé de graves différences entre ce style abstrait et métaphysique d’un peuple vieilli et la naïveté pittoresque du langage antique :
« Mentor, qui avoit pris plaisir à voir la tendresse avec laquelle Nestor venoit de recevoir Télémaque, profita de cette heureuse disposition... — Avec ce gage qui est venu de luimême s'offrir... — Toutes ces différentes nations frémissoient de courroux et croyaient perdu tout le temps où F on retardoit le combat. — Nation insensée ! qui nous a réduits à prendre un parti de désespoir contre elle, etc., etc. (Livre XI.) — C’est moi qui ai mis le flambeau fatal dans le sein du chaste Télémaque. Quelle innocence ! quelle vertu! quelle horreur du vice! quel courage contre les honteux plaisirs ! etc. » (Livre VIL)
La suprême règle, on le sent mieux tous les jours, en fait
1 Dassault, Annales littéraires, t. IV, p. *78. En ce «pii concerne la langue du Télémaque, Dussault parait s'accorder avec Voltaire, Essai sur le Poème épique, Conclusion ; et avec Boileau, dans une lettre à Brossette, du 10 novembre 1699.
* T. XXXVIII, p. *88, et XXXIX, p. 163, éd.Beuchot.
de traduction, c’est le caractère même de l’écrivain original. Ce caractère, on ne l’atteindra jamais dans toute sa vérité; on doit s’en approcher autant qu’il est possible. Si FauteuC qu’on traduit est un de ces poètes primitifs, peu philosophes, mais, avant tout, peintres de la'nature; si, de son temps, on ignorait tous ces raffinements de notre poésie, tels que variété dans les transitions, adresse à éviter les répétitions de mots ou de phrases ; si, chez lui, l’épithète vulgaire, mais expressive, peint fidèlement par ses fréquents retours un état social oli l’homme vivait beaucoup par les sens ’, le traducteur qui altère ces traits nous cache précisément le côté le plus original d’une figure antique : au lieu d’Homère, c’est par exemple Virgile ou le Tasse qu’il nous offre, moins l’éclat de style que le génie seul peut donner. Aucune traduction, surtout en prose, ne reproduira l’admirable beauté d’Homère, quand Homère est sublime ; mais une prose bien conçue (qu’on nous pardonne ce mot, qui rend seul notre idée) pourra toujours en reproduire les qualités secondaires et constantes, la forte simplicité, le naturel et môme la cadence toute musicale. Il faudrait pour cela renoncer aux prétentions d’auteur, à quelques scrupulos de l’Académie et du beau monde ; admettre souvent certaines coupes de phrase un peu brusques ; puiser au besoin dans notre vieille langue des mots encore faciles à comprendre- aujourd’hui, des mots comme ceux que regrettaient déjà Labruyère et Fénelon. On laisserait ainsi devinor lè grec sous une prose modeste, mais toujours française ; en s’effaçant devant son modèle pour le faire admirer, on mériterait l’estime des gens de goût plus sûrement sans doute que par l’emphatique et sonore élégance des Le Brun et dos Bitaubé
1 Voir là-dcêsus une page excellente de Jl“ de Staël, De la Littérature, I'« partie, ch. i.
* Voir, par exemple, tes heureux essais qu’a donnés en ce genre un critique éminent par le goût ut la science, le traducteur des Chants
Un essai heureux fut tenté en ce genre sur Y Iliade, au commencement du dix-neuvième siècle, par trois littérateurs dont le nom semble aujourd’hui bien oublié, MM. Thomas, Renouvier et de Cambis1 ; mais le livre eut si peu de succès, que l’édition fut, à ce qu’on assure, mise au pilon ; il n’en reste aujourd’hui qu’un fort petit nombre d’exemplaires. C’est pourtant do toutes les traductions françaises d’Homère celle qui répond le mieux à l’idée que nous nous sommes faite d’un tel travail ; il suffirait d'un certain nombre de corrections, en général assez faciles, pour la rendre tout à fait digne d’être réimprimée. Nous voulons que le lecteur en juge sur un spécimen de quelque étendue.
Iliade, VI, vers 407 et suivants :
« Homme excellent, ta force te perdra : tu ne compatis pas à ce tendre enfant, à moi, malheureuse, qui serai veuve bientôt ; [car] élancés4 tous ensemble, bientôt les Grecs t’immoleront : ainsi délaissée de toi, il vaudroit mieux que je descendisse dans la tombe. Quand tu auras rencontré la mort, je n'aurai plus de consolation ; il ne me restera que la douleur. Je n’ai [plus] ni mon père ni ma mère vénérable. Le divin
populaires de la Grèce moderne et de la Chronique des Albigeois, M. Charles Fauriel. Ceux qui le lisent, et mieux encore ceux qui l'ont connu comprennent tout ce que pouvait pour Homère un si habile traducteur.
* 1810, chez Schoell, 2 vol. in-8, avec une préface touchante et de bon goût, et un discours préliminaire, qui est un des meilleurs morceaux écrils, au point de vue de l’opinion classique, sur les poèmes d'Homère.
4 En général les traducteurs modernes croient trop facilement suppléer par une ponctuation intelligente aux particules de liaison. Mais c’est Oter h leur modèle un de ses traits originaux. Formé avant que l’écriture fût d’un usage commun et facile, le grec prodiguait, faute de ponctuation, ces signes de rapport, appelés particules explétives, bien qu’elles le soient rarement, comme le remarquait déjà Apollonius Dyscole, dans un chapitre spécial de son Traité sur la conjonction.
Achille tua mon père, il ravagea la ville charmante des Ciliciens, Thèbes aux portes superbes, abattit Eétion, et ne le dépouilla point, [car] la religion de son âme ne le voulut pas ; mais, le brûlant avec ses armes merveilleuses, il lui fit un tombeau, et les nymphes des montagnes, filles de Jupiter, dieu de l’égide, plantèrent des ormes à l’entour. J’avoissept frères dans la maison ; tous le même jour allèrent chez les morts ; Achille aux pieds vaillants les tua tous au milieu des bœufs et des brebis blanches. Il conduisit devant Troie avec nos richesses ma mère, qui régnoit sous le Placus couronné de forêts, et la rendit ensuito pour une immenso rançon. Mais Diane la perça d’une flèche dans le palais de son père. Hector, tu me rends mon père et ma mère [vénérable] et mes frères, tu es mon époux florissant : aie donc pitié de moi ; demeure ici sur la tour, do peur que tu ne fasses ton fils orphelin et ta femmo veuve. Retiens ton armée près du figuier, là où Troie est surlout d’un accès facile, et que (?) la muraille se prête à l’assaut. Les plus braves y ont trois fois essayé leurs forces, les deux Ajax, l’illustre Idoménée, les Atrides, le vigoureux Diomède, soit qu’un augure clairvoyant les ait inspirés, soit qu’ils n’aient obéi qu’à leur courage.
« Andromaque, moi aussi, toutes ces pensées m’occupent, répond le grand Hector ; maÿ combien je rougirois devant les Troyens et les Troyennes aux longues tuniques, si, comme un lâche, à l’écart, j’évitois le combat. Ce n’est point là ce que mon cœur me conseille ; j’appris à être brave toujours, à combattre aux premiers rangs d’Ilion, gardien de la grande renommée de mon père et de la mienne. Oui, j’en portp la prévoyance (?) dans mon âme; un jour, le saint Iliou périra, et Priam [à la forte lance] et son peuple. Mais tous ces Troyens dévoués au maiheur, Hécubo môme, le roi Priam, mes frères, qui, nombreux et vaillants, tombèrent dans la poussière sous des mains ennemies, m’affligent moins quo toi, toi qu’un Grec vêtu d’airain emmeneroit tout en larmes, te ravissant
le jour de la liberté : conduite dans Argos, tes doigts, sous une étrangère, ourdiront la toile; tu porteras l’eau des fontaines de Messéis et d’Hypérée, à contre-cœur sans doute, mais accablée sous la dure nécessité, et quelqu’un diroit, en voyant couler tes pleurs : C’est la femme d’Hector, qui étoit le plus vaillant des cavaliers troyens, lorsqu’on so battoit autourd’Ilion. Ainsi dira le passant (?), et rappelée (?) à la douleur, tu regretteras ton Hector, qui chasseroit le jour de l’esclavage. Ah 1 que la mort me couvre de la terre du toro- * beau, avant que j’entende tes cris et ton enlèvement. »
« A ces paroles, le glorieux Hector allonge les bras vers son fils : l’enfant pousse un cri, et se rejette sur le sein de sa nourrice pleine de grâce, tremblant à l’aspect de son père, effrayé par l’airain et la crinière hérissée, qu’il voit sur la cime du casque flotter horriblement. Son père bien-aimé sourit, et sa mère Yénérablo. Hector aussitôt lève le casque de son front et le pose sur la terre resplendissante '. [Et alors] il baise son cher enfant, le berce dans ses bras, et suppliant Jupiter elles autres dieux : « Jupiter, et vous, Pieux immortels, faites que moq fils soit illustre parmi )es Troyens et vaillant comme moi ; qu’il règne avec force sur Jlion et qu’pn dise, à son retqur 4e la bataille : Il est plus brave que son père. Qu’il apporte les dépouilles sanglantes de l’ennemi tué par son bras, çt que s» mère se réjouisse dans son âme I »
« Il dit et remet l’enfant aux mains de son épouse bienaimée ; elle le reçoit sur son sein embaumé, en souriant dans ses larmes... »
Ce dernier trait est charmant. Le reste, sauf quelques taches, dont nous signalons les principales, est d’un ton simple et correct, qui rappelle assez bien le style homérique. Qn pourra comparer utilement ces pages avec \' Estai
* L'épilbète, dans Homère, se rapporte au casque, ce qui est plus na-
mrej-
BBS TBADECTIOXS D'HOMÈRE.
de traduction, publié en 1845, par un savant helléniste, M. Stiévenart, et qui comprend précisément le sixième chant de Y Iliade. C’est encore une tentative dans le sens où nous souhaitons le plus que s'engagent désormais les traducteurs d’Homère.
M. Dugas-Montbel, sans avoir connu l'essai de traduction do 1810, inclina, par la justesse naturelle de son goût, vers la mémo méthode ; mais il n’a pas su l’appliquer franchement, même dans sa seconde édition, qui pourtant est comme une traduction nouvelle. Par exemple, il recule encore devant l’emploi uniforme du tutoiement dans les dialogues, et il sa justifie, à cet égard, par l'exemple do Fénelon et do Racine ; mais Fénelon et Racine imitent, ils ne traduisent pas. Les mœurs qu’ils décrivent ne sont pas les vraies mœurs des siècles héroïques, et voilà pourquoi le vous convient trèsbien dans quelques-uns de leurs dialogues ; au contraire, le tu choquera peut-être dans YAgamemnon de Lemercier, et dans l’ Ulysse de M. Le Brun, parco que les idées n’y sont pas celles d’Eschyle et d'Homère. Mais, dans Y Iliade et dans YOdyssée, la langue et les idées sont en parfaite harmonie : l’uniformité du tutoiement doit donc y être conservée par le traducteur. <30 comprend quo la question changerait s’il s’agissait d’auteurs anciens tels quo Thucydide ou Tacite. D’autre part, Dugas-Montbel abrège les longues formules qui, dans Homère, annoncent le discours de chaque interlocuteur ; il supprime l’épithète ou il en élude sans nécessité la vigueur un peu grossière. C’est avoir, ce ine semble , trop peu de confiance dans les ressources de notre langue et dans la curiosité intelligente des lecteurs français. Homère ne gagne rien, en réalité, à tous ces ménagements. Qu’on nous le montre sans fard, il saura bien nous captiver lui-même; ici par des accents passionnés et sublimes, là par de douces peintures, partout enfin par l’imago sincère d’une jeune et forte civilisation.
Ces imperfections du travail de Dugas-Montbel ont récemment suscité à son travail une double concurrence, celle de M. E. Bareste 1 et celle de M. Giguet*. Les deux nouveaux traducteurs, le premier surtout, ont voulu satisfaire pleinement le lecteur curieux de posséder un Homère complet, avec toutes les redondances, tout le luxe de coloris et d’images dont sa poésie abonde Le succès m’en a paru médiocre; M. Giguet, en particulier, a beaucoup mieux réussi dans sa traduction d’Hérodote, œuvre délicate aussi, mais d’une moindre difficulté. Quelque rang, d’ailleurs, que l’avenir réserve à la traduction de Dugas-Montbel, elle aura eu l’honneur d’ouvrir une voie nouvelle (puisque le travail des trois traducteurs de 1810 est resté presque inconnu). Trois volumes d’ Observations savantes et spirituelles, et une Histoire des poésies homériques, où presque toutes les discussions de la critique moderne sur Homère sont résumées avec tact et avec élégance, assurent à ce traducteur une estime durable. Depuis M“* Dacier, Homère n’avait pas eu, on peut le dire, en France, un seul commentateur. M. Dugas-Montbel a pris cette place, et, selon toute apparence, il la gardera longtemps sans rival.
P. S. Depuis que ce morceau est écrit, un de mes anciens élèves à l’Ecole normale supérieure, M. E. Pessonneaux, déjà connu par d’estimables travaux, a publié une traduction en prose d’Homère (l 'Iliade, 1861; l’Odyssée, 1862), où il s’est formellement proposé d’appliquer les principes
1 3 vol. in-g, citez Lavigne; édition illustrée. On possédait déji de belles illustrations d'Homère par Flaxtnan. S’il y avait en ce genre quelque chose de neuf pour nous et d’intéressant à faire, c’était sans doute d'adapter au texte d’Homère le dessin des monuments d’antiquité figurée qui offrent des sujets homériques. Comment les collaborateurs de M. Bareste n’y ont-ils pas même songé? Us avaient pour cela l'exemple des ouvrages de Tischbein, d’Ingltirami, de M. Raoul Rochette.
* 2 vol. in-ta, chez Paulin, renfermés en un vol. in-!2, en 1857.
mêmes que j’essaye ici défaire prévaloir. Je ne puis qu’applaudir à une telle entreprise, mais je ne crois pas qu’il m'appartienne d’en apprécier le succès : je serais trop volontiers favorable envers un écrivain qui prend à mon égard ce rôle flatteur pour moi de disciple. C’est au public à juger en dernier ressort le conseiller et celui qui a suivi ses conseils *.
1 Voir un article de critique judicieuse et sincère consacré à l'examen de cette traduction par M. Talbot, dans le Journal général de l'Instruction publique du 6 novembre 1861.
vin.