‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 61 sur 153 · VIII. DES LIVRES · texte numérisé non relu

VIII. DES LIVRES

Clément d’Alexandrie, dans un passage de ses Stromates qui mérite de faire autorité : « Les Egyptiens, dit le savant chrétien, ont aussi leur philosophie. On le voit tout d’abord par leurs cérémonies religieuses. Au premier rang marche le chantre avec un des symboles de la musique. On dit qu’il doit posséder deux des livres d’Hermès, dont l’un contient des hymnes religieux, et l’autre un règlement pour la vie des rois. Après le chantre vient l 'horoscope (observateur des astres) , tenant en main une horloge et une palme, symboles de l’astronomie; il doit savoir par cœur les livres astrologiques d’Hermès, qui sont au nombre de quatre , l’un sur l’ordre des planètes, l’autre sur les conjonctions et les phases du soleil et de la lune, le reste sur les levers des astres. Vient ensuite le scribe sacré, ayant des plumes sur la tête, un livre dans les mains, et une règle (sorte de palette), dans laquelle sont l’encre et le roseau qui sert à écrire. Il doit connaître ce qu’on appelle les livres hiéroglyphiques, la cosmographie, la géographie, les positions du soleil et de la lune, ce qui concerne les cinq planètes, la chorographie de l’Egypte, la description du Nil, l’ornement des temples et des lieux consacrés , les mesures et autres choses utiles dans les lieux saints. Vient ensuite le stoliste (ou ordonnateur), tenant en main la coudée de justice et le vase aux libations ; il est chargé de tout ce qui concerne l’instruction religieuse et le choix des victimes. Dix volumes renferment l’exposé des sacrifices, des prémices, des hymnes, des prières, des pompes, des fêtes et autres sujets relatifs à l’adoration des dieux en Egypte. Enfin parait le prophète, portant devant son sein l 'hydrion (vase à eau lustrale), suivi de ceux qui portent les instruments pour la fabrication du pain. Le prophète, comme chef du culte, apprend par cœur les dix livres appelés hiératiques (ou sacerdotaux ) , traitant des lois , des dieux et de l’instruction des prêtres; carie prophète égyptien surveille aussi la distribution des revenus. Il y a en tout quarante-deux livres néces-

'ATTRIBUÉS A HERMÈS

saires à Hermès, dont trente-six, comprenant toute la philosophie égyptienne , sont appris par ceux que je viens de nommer. Les six autres regardent les pastophores (porteurs de statuettes et petits temples des dieux ) et concernent la médecine , la construction du corps humain , les maladies, les instruments, les remèdes, la médecine des yeux, celle des affections particulières aux femmes. » Malgré bien des obscurités, Ge précieux témoignage, que confirment en ses parties essentielles une foule do monuments de l’ancienne Egypte, nous montre clairement toute la science traditionnelle et immuable des Egyptiens placée sous la consécration d’un nom divin, celui de Taut ou Hermès, personnage auquel il est sans doute impossible d’assigner dans l'histoire une date et une généalogie précises. Maintenant, peut-on prendre pour des débris de l’encyclopédie hermétique décrite par Clément d’Alexandrie les oracles, les ouvrages d’astrologie, de médecine , de chimie , d'histoire naturelle et de philosophie qui, dès le deuxième siècle do notre ère, paraissent avoir circulé sous le nom d’Hermès? Galien, dès cette époque môme, n’hésite pas , pour ce qui le concerne, à se prononcer contre l'authenticité de la collection hermétique ; et les savants modernes se sont depuis longtemps décidés dans le même sens, d’après des preuves qu'on peut dire sans réplique. Mais sur la partie philosophique du recueil , les controverses durent encore. Le Pœmandrcs et les dix-huit ou vingt fragments grecs qui s’y rattachent, l’Asclépius, dialogue qui ne nous est parvenu que dans une traduction latine , portant le nom du célèbre Apulée , sont encore aujourd’hui cités comme des monuments de la vieille sagesse égyptienne. En Allemagne, deux grands esprits, Gôrres et Creuzer ; en France, le savant traducteur de la Symbolique, paraissent y reconnaître, avec plus ou moins de restrictions (et il y en a de nécessaires pour le plus simple bon sens), un exposé des doctrines secrètes des prêtres de Memphis et de Sais , de ces doctrines où Solon,

Vin. DES tlVHES

Pythagore, Platon, tant d’autres après eux, seraient venus puiser quelque chose au moins do leur philosophie. S’il en était ainsi, comment ne pas s’étonner que ni Platon, ni aucun philosophe dont il nous soit parvenu quelque page, jusqu’à Plutarque, ne cite les livres d’Hermès; que Plutarque, qui s’y réfère au sujet du nom d’une divinité, les désigne (sur I sis et Osiris, cbap. 61) par l’expression peu rassurante : les prétendus livres d'Hermès (tv tjù; è?(ioû Xipjjivsu; piSxot;); qu'après Plutarque il y ait encore un assez long silence, jusqu’au moment où les aplogistes et les Pères de l’Eglise s’arment de ces textes pour nous montrer au delà du paganisme une vérité plus pure que lui, et comme dérivée des révélations primitives auxquelles le christianisme rapporte toute sou autorité? Si l’on songe combien de livres apocryphes naquirent, dès les temps ptolémaïques, de ce contact et de ce conflit de la religion juive avec la grecque; combien surtout furent composés entre le deuxième siècle et le sixième de notre ère, pour alimenter, en quelque sorte, une lutte où les passions, même savantes, faisaient arme de tout témoignage favorable à leur cause; si l’on se rappelle tant de livres attribués aux anciens pythagoriciens, aux premiers apôtres, à saint Denys I’AréopagilB) les faux oracles sibyllins, les poèmes prétendus orphiques, le titre d’un ouvrage attribué par Suidas au personnage fort suspect de Sanchoniathon sur la Physiologie d'Hermès : du rapprochement de tels faits il sortira déjà, ce nous semble, une présomption bien grave contre l’auteur des ouvrages qui portent le nom d’Hermès. Un coup d’oeil rapide jeté sur l’onsemble et sur quelques détails du recueil donnera plus de force encore à ces premiers doutes.

Marsile Ficin a, le premier, réuni, d’après des manuscrit* récemment apportés d'Orient par un voyageur italien ou d'après les citations éparses dans les platoniciens et le* auteurs chrétiens, ce qui restait de la philosophie hermétique. 11 en donna une traduction latine en 1471. Le texte

ATTRIBUÉS A HERMES

grec fut publié en 1554, par A. Vergèee, chez Turnèbe, et plusieurs fois depuis, entr’aulres par Patrizzi, à la suite de son ouvrage jadis célèbre, qui a pour titre : Nova de universis philosophia. Dans cetto dernière édition, fort incorrecte d'ailleurs, chaque chapitre est suivi des observations d’un censeur ecclésiastique, où sont signalées au lecteur chrétien les propositions peu orthodoxes ou entièrement fausses. Cela seul nous montre à quel point de vue étaient considérées les doctrines du faux Hermès par les érudits de la Renaissance, c’està-dire au même point de vue que jadis par les docteurs de l’Eglise naissante. De même que Lactance et saint Augustin invoquaient Hermès comme un très-savant théologien, presque comme un confesseur anticipé du Dieu unique que devait un jour proclamer le christianisme; de même Patrizzi et Baronius semblent donner à son témoignage une autorité religieuse, et la censure officielle de Rome, sauf quelques réserves, ne croit pas devoir interdire celte lecture aux âmes pieuses, comme si elle y trouvait, au contraire, d’utiles secours, une préparation commode à l’enseignement évangélique. C’est qu’en effet la théologie du faux Hermès emprunte à Pythagore, à Platon, quelques-unes des formes les plus élevées de leur spiritualisme ; à la Bible, des métaphores hardies qui expriment la toute-puissance de Dieu et la haute poésie de la création. Le polythéisme ne s’y montre que dominé, voilé par l’idée d’une intelligence unique et supérieure. .Si ce n’est pas encore le dogme chrétien, c’est quelque chose qui s’en rapproche trop pour qu’on n’y aperçoive pas un travail de conciliation artificielle. Qui ne reconnaîtrait pas la Genèse dans des phrases comme celles-ci? « L’esprit existait avant la nature humide qui est sortie des ténèbres. Tout était confus et obscur avant que le Verbe vint tout animer. Dieu fit l’homme à son image. L’obscurité régnait sur l’abîme, l’eau et l’esprit étaient puissance dans le chaos. » Dans le treizième fragment, ces grandes images sont mêlées à d’autres

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