VIII. DES LIVRES
semblables du Timée de Platon. Ailleurs reparaissent presque sans changement des paroles de l’apôtre saint Jean, ou môme se reproduit toute une scène de l’Evangile. Taut est mis à la place de Jésus ; il a des disciples qui l’interrogent, et auxquels il révèle les mystères de la pensée divine. Quelquefois ce sont des élans d’enthousiasme : « Que la nature du monde entier écoute la voix de mon hymne : terre, entr’ouvre-toi ; entr’ouvrez-vous, cataractes du ciel; arbres, suspendez le bruit de vos feuilles. Je vais chanter le maître de la création ; le tout et l’unité. — Je vais célébrer celui qui a tout créé, celui qui a fixé la terre, suspendu le ciel, qui a voulu que de l’Océan une eau douce se répandit sur la terre habitée ou sans habitants, pour la nourriture et l’usage de tous les hommes. — C’est l’œil de l’intelligence, qu’il reçoive les éloges que lui offrent mes puissances. » Enfin, ce sont des oracles dont l’expression vague et générale devait tôt ou tard être justifiée par quelque événement. « O Egypte ! Egypte 1 de ta religion il ne restera que des fables, des fables incroyables pour la postérité ; il ne restera que des mots écrits sur la pierre et rappellant tes actions pieuses ; l’Egypte aura pour habitant le Scythe ou l’Indien, ou quelque autre peuple étranger, quelque peuple barbare du voisinage. La Divinité, en effet, remontera au ciel •, abandonnés à eux-mêmes, les hommes mourront tous, et l’Egypte sera désertée à la fois et de Dieu et des hommes, etc. » Tout cela est mis en scène d’une façon étrange. Voici, par exemple, le début du Pœmandrès. « Un jour que je méditais sur les êtres, et que ma pensée s’élevait aux plus hautes régions, mes sens corporels ayant été fortement possédés, comme il arrive aux hommes qui s’endorment d’un profond sommeil après un excès de nourriture ou de travail, j’ai cru voir un être de dimensions énormes, qui m’appelait par mon nom et me disait : Que veux-tu entendre et voir ? Que veux-tu apprendre et connaître par l’esprit? — Je hii dis : Et toi, qui es-tu ? —
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Je suis, répondit-il, Pœmandrès (et non Pœmander , qui répondrait au grec noiuÆvîpo;), l’esprit de la vérité; je sais ce que tu veux, et je serai partout avec toi....» Et renseignement commence par une vision sublime, où l’auditeur du divin prophète est ravi dans le monde des idées et de la lumière. Il y voit l’obscurité se changer en eau, et de cette eau s’échapper une fumée; de cette fumée sort un son inarticulé qui est comme la voix de la lumière , et de cette lumière quo sort-il f le Verbe, le Verbe qui s’étend sur toute la nature ! Pœmandrès demande alors à Taut s’il comprend ce qu’il a vu ; Taut répond seulement qu’i/ comprendra (pùacjin). En effet, la vision a besoin d’un commentaire, qui ne se fait pas attendre, mais qui ne l’éclaircit pas beaucoup, du moins à nos yeux, bien qu’il s’y mêle et de fort bolles idées et de fort belles images empruntées soit aux livres saints, soit au platonisme. Pœmandrès conclut par ces mots : « Et maintenant pourquoi tarder, puisque tu as reçu toute la science, à devenir le guide de ceux qui en sont dignes, aiin que la race humaine soit, grâce à toi, sauvée par Dieu. » En disant ces mots, il se mile aux puissances. Taut, après l’avoir remercié de sa révélation, adresse aux hommes une allocution trèsédifîante sur la nécessité de songer aux choses du ciel, puis à Dieu une longue prière pleine d’élans mystiques.
Le morceau suivant, dans la collection hermétique, est intitulé : Discours universel d Hermès Trismégiste à Tôt. Un autre morceau, où l’on démontre que le bien n’est qu'en Dieu, s’adresse à Asclépius; un autre, sur l’âme, à Ammon; et ces divers personnages reparaissent dans le dialogue intitulé: Asclépius. Là, Hermès Trismégiste a pour auditeurs Ammon, Asclépius, ses disciples, enfin Tôt, son fils, auquel il dit avoic déjà adressé par écrit, ainsi qu’à Ammon, plusieurs discours sur la physique et la morale (multa physica et/iicaque). Le dialogue se passe entro Asclépius et Hermès, ou plutôt c’est un long discours du maître interrompu de temps
Vüt. bES LiVEEÎ
à suite par do courtes questions du disciple, et rempli deè mêmes spéculations de théologie quelquefois sublime, mais éh même temps peu originale, plus souvent obscure et amphigourique. Il se termine, comme le Pœmandrès, par une prière à Dieu pour le remercier de s’être ainsi manifesté à ses indignes créatures, et pour lui demander de les maintenir toujours dans ces sentiments de haute piété. Puis tous les interlocuteurs vont prendre, à la manière des pythagoriciens, uü repas d’où sera exclue la chair des animaux, puratn et sine nnimeliôus cœnam.
Qu’ést-ce, enfin, que cette famille moitié grecque, moitié égyptienne de prophètes et d’initiateurs? Hermès nous parle, au chapitre xxxvn du même dialogue, de sou grand-père» dont il portait le nom. Ce premier Hermès est-il celui qui, sous un nom plus abstrait, s’adresse à Trismégiste dans lô dixième des fragments grecs [i Esprit à Hermès) 1 Comment prendre au sérieux une généalogie où, selon l’itsaye grec et romain, comme le dit naïvement Un vieil interprète, deux noms alterneraient du père au fils ? Qu'est-ce encore que cé grand-père d’Asclépius, qui nous est donné comme l’inventeUr de la médecine ? On peut sans doute admettre avec des savants modernes quo l'Egypte ait reconnu plusieurs Hermès, incarnations successives et diversement puissantes du mêmh principe divin, et qu’elle leur ait attribué certaines révélations sur l’origine du monde, sur la nature des choses, sur le* devoirs de l’homme envers son Créateur. On peut admettre qù'Une partie de cet enseignement ait passé en Grèce, soit pav une tradition confuse, soit par quelque traduction des documents relatifs au culte d'Hermès; que Pythagore et Platon s’en soient inspirés quelquefois dans leurs études, et que eer-1 taines opinions, aujourd’hui tenues pour pythagoriciennes èt platoniciennes, remontent réellement à celle origine. Ce que nous connaissons aujourd'hui des livres religieux originaux de 1’ancieune Egypte, et particulièrement du eélèbre Rituel
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fu nérmre l, n’est pas sans analogie, pour le ton général avec les livres grecs hermétiques. Néanmoins, il paraîtra toujours impossible que les fragments de philosophie hermétique que nous lisons aujourd'hui aient été traduits sur des originaux écrits en langue égyptienne: l’empreinte du style y est profondément grecque, et même d'une date assez récente. Ce n’est pas la langue de Platon, ni celle d’Aristote, ni celle de Plutarque, mais celle de l’école do Porphyre et d’Ammonius dans toute sa richesse et dans toute sa subtilité, avec des métaphores évidemment empruntées aux usages de la Grèce, par exemple, au vocabulaire de la musique, et çàet là des inadvertances plus significatives encore, comme la mention du sculpteur Phidias (p. 97, éd. Turnèbe), le récit d'une aventure arrivée au musicien Eunotnius de Locres, aux jeux Pylhiques, récit fort gracieux d’ailleurs, mais qui trahit bien clairement le faussaire. Ajoutez à cela des manières de parler qui conviennent mal au personnage d'un prophète, comme cette phrase de V Asclépius : « Ce qu'on dit être extérieur au monde, si toutefois il y a quelque chose d'extérieur au monde, ce qui je ne croit pas, etc. ; » des titres mystérieux, comme la Clef, le Cratère ou la Monade f Dialogues d'Hermès avec son fik Toi) ; une obscurité souvent avouée, calculée même comme dans le fragment d’hymne que nous citions tout à l'heure: tous ces indices montrent des écrits sortis de ces ateliers de théurgie enthousiaste et de grossière falsification, qui se multiplièrent surtout durant la lutto du paganisme contre les doctrines chrétiennes. Dans ce chaos de paroles et d’idées, où le raisonnement revient sans cesse sur lui-même et n'avance que pour reculer ensuite, où tous les systèmes se heurtent, où
1 Texte publié en 1812, par M. Lepsius, sous le litre de Todtenbuch dur Ægypler. Cf. Etude sur te Itiluel funéraire des anciens Egyptiens par le vicomte Eintn. de Rongé, Paris, 1SC0, iu-8; et d'utiles observations de M. R. Rochette, à propos d'une opioiou de M. Bunsen, dans le Journal des savants, de 18i6, p. 138-1.17.