‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 66 sur 153 · IX. DE LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

IX. DE LA PHILOSOPHIE

une partie, et probablement la plus authentique, de sa biographie du législateur athénien.

Ces digressions historiques nous ont conservé encore d'autres sentiments, d'autres souvenirs particuliers au poète. Théognis et Solon décrivent aussi les joies de la jeunesse avec une complaisance qui n’est pas sans quelque regret de leurs plaisirs perdus. Alors, on croit lire quelqu’une des plus molles poésies de Mimnerme l’élégiaque *. Mais ici, il faut bien distinguer entre la lettre et le sens de leurs vers. Des descriptions gracieuses de l’amour et des festins, l’éloge du vin, de la bonne chère et de la richesse, n’expriment pas toujours la pensée du poète lui-même; celui-ci n’est que l’interprète des passions ou des préjugés contemporains. Il n’approuve pas tout ce qu’il décrit ou raconte; au contraire, sa poésie touche souvent de très-près à la satire. Seulement, comme elle s’abstient toujours d'invectives contre les personnes, on ne peut la confondre avec le genre iambique, que perfectionnaient à la même époque Archiloque et Hipponax. Ainsi quelques vers de Phocylide, où le sexe féminin est divisé en quatre familles et ramené, avec fort peu de respect, à quatre origines : le chien, l'abeille, le porc et le cheval, font penser au petit poème de Simonide d’Amorgos sur le même sujet, mais se distinguent cependant, par leur caractère général, de la satire telle que l’ont illustrée Archiloque et Hipponax. Le premier fragment de Phocylide offre, en deux vers, une épigramme ingénieuse et mordante ; « Les Lériens sont des méchants, non celui-ci ou celui-là, mais tous, excepté Proclès ; encore Proclès est Lérien. » Au reste, ces traits de malice sont rares et se détachent sur le fond d’une morale ordinairement inoffensive à l’égard des personnes.

' Comparez, par exemple, le fragment I de la Nanno de Mimnernie avec Solon, fragments 15 et 21, et avec les vers 532-53G, 917-922, 947 et suiv. etc., de Théognis.

C’est donc entre l'hymne religieux, la cosmogonie dogmatique, la politique et la satire qu'il faut chercher le genre gnomique proprement dit. Aucun monument ne nous le présente aujourd'hui dans son ensemble et dans sa pureté. Les ouvrages de Xéuophane, d’Evénus et de-Phocylide sont presque entièrement perdus, il ne reste de Solon que deux ou trois cents vers. Le recueil, plus considérable, de Théognis offre des traces nombreuses d’interpolation et de remaniement; les doctrines des sept Sages no sont nulle part exposées avec fidélité. pas même dans l'ouvrage où Plutarque réunit ces graves personnages à un banquet donné par Périandre1. Les fables ésopiques, qui représentent aussi cette sagesse des vieux âges sous une forme populaire et presque enfantine, n’ont pas reçu davantage cette rédaction précise qui seule consacre une osuvreet un auteur auxyeux de la postérité. Peut-être, d’ailleurs, cette philosophie n’eut-elle jamais dans l'antiquité la précision que l’esprit moderne lui demande pour la définir. Le recueil de préceptes adressé par Isocrate à Démonique n’a déjà plus le caractère gnomique : c’ost presque un Traité des devoirs. Cependant on peut encore aujourd’hui marquer par quelques traits l'esprit général de la morale contenue dans les fragments que nous venons d’énumérer.

D’abord, la philosophie gnomique raisonne peu et raisonne brièvement ; elle s’exprime d’ordinaire en couplets de deux ou trois distiques élégiaques, quelquefois môme de moindre étendue, adressés à un ami du philosophe; elle se donne comme une tradition des ancêtres’, et elle ne se pique pas d’accorder toujours ses axiomes avec une parfaite rigueur. Solon, Théognis, Evénus se rencontrent souvent, d’où il résulte que les anciens eux-mêmes les ont souvent cités l’un

1 Voir, sur ces doclrines, le mémoire de M. Ad. Garnier, dans les Comptes rendus de l’Acad. des Sciences morales, mars et juillet 185i .

* Théognis, vers 59-60, éd. Welckcr, à laquelle se rapportent toutes les citations conienues dans ce chapitre.

n. DS sa PHILOSOPHIE

pour l'autre ; usais ils se contredisent quelquefois. Solon accepte la loi qui fait retomber la punition d'une faute sur les fils et les descendants du coupable. Théognis, au contraire, s’en plaint avec amertume, et il accuse fort l’injustice de Jupiter-. Sur plus d’un autre point, il varie lui-même dans ses opinions, sans doute selon les accidents sous l’impression desquels il rédigeait chacune de ses sentences, plaçant ici au-dessus de toutes choses l’intelligence et la volonté des dieux, là proclamant que les dieux ont donné à l'homme une raison souveraine qui embrasse le monde. Bien plus, il existe sous le nom de Théognis des parodies, où quelquesunes de ses propres maximes sont retournées en un sens tout contraire, sinon par le poète lui-même, au moins par quelque moraliste de son école. Du reste, sur le détail des choses de la vie, son expérience est profonde, ses observations d'une finesse singulièrement précoce, et qui nous surprend aujourd’hui par ses ressemblances avec la morale de noire société moderne. Tels sont des conseils contre les mariages intéressés et les mésalliances, sur les dangers de la grandeur et les richesses : a Cyrnus, nous cherchons des béliers, des ânes, des chevaux de bonne race pour les faire reproduire, et l’honnête homme ne craint pas d’épouser la fille méchante d’un méchant père, si elle lui apporte beaucoup d’argent ; une femme ne refuse pas d’être l’épouse d’un méchant s’il est riche; elle lui demande l'argent, non la vertu. L’argent a toute notre estime ; du méchant au bon, du hoq au méchant, l'argent conclut les alliances » (vers 1 et suiv.).— « Epargner est bonne chose, car personne ne pleure le mort qui ne laisse pas d’argent » (vers 241). — «La plus odieux des maux ici-bas, un mal pire que la mort et que toutes les maladies, c’est pour un père d’être maltraité par ses fils, quand fis les a nourris, pourvus de tous les biens de la vie, quand jl a mis chez eux sa fortune en dépôt : alors ils le haïssent, ils maudissent sa trop longue vieillesse, et le repoussent

comme un misérable mendiant t » (vers 245). Ces derniers vers rappellent quelques vers de Mimnerme, empreints de la môme mélancolie ; « Telles sont les feuilles que pousse la florissante saison du printemps, lorsque va croissant l’éclat du soleil ; tels nous jouissons quelque temps des fleurs de la jeunesse, insouciants du bien ou du mal quo les dieux nous préparent. Mais deux noires Parques sont là, l’une portant la vieillesse, douloureuso, l'autre la mort, et le fruit des jeunes années dure le peu de temps que met le soleil à s’épandre sur la terre ; et quand tu as une fois franchi la borne des beaux jours, dès lors il te vaut mieux mourir que de vivre, car bien des maux vont naître en ton cœur. Pour l’un, ‘c’est sa maison qui s’écroule et la pauvreté qui lui apporte ses dures tâches ; un autre pleure ses enfants, et le regret qu’il en a le fait descendre aqx demeures d’Hadès. Cet autre a le cœur rongé par une maladie. Enfin, il n’est pas un homme à qui Jupiter n’envoie mille maux. » Le môme ton de tristesse, relevé seulement par une pointe de satire, reparaît dans les vers suivants de ThéOgnis, qui semblent continuer ceux de Mimnerme : « beaucoup ont la richesse, non le savoir; d’autres cherchent le beau et gémissent sous le poids d'une dure pauvreté : tous incapables d'agir, ceux-ci faute de biens, oeux-là faute do bon sens » (vers 4981. — «O Plptus (dieu de la richesse), le plus beau et le plus aimable des dieux I par toi, de fripon quo j’étais, je deviens honnête homme » (vers 525). — «Pour le pauvre, cher Cyrnus, il vaut mieux mourir que de vivre sous le joug de la dure pauvreté » (vers 599). — «On n a jamais vu, on ne verra jamais descendre chez Hadès un homme qui ait plu à tout le monde, car celui qui règne sur les mortels et les immortels, Jupiter, le fils de Cronos, ne réussit pas à plaire à tous les mortels» (vers 215). Solon dit de même, par-

1 C’est aussi la murale d’un verset de l’Ecclésiaste (xxm, 22), c| celle de deux comédies modernes , les Fils ingrats ou l'Ecole des pères, du Piron, et les Deux gendres, de M. Etienne.

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