IX. DE La philosophie
étrange indifférence-. C’est le vice que Platon devait commenter, dans son Banquet, et presque dissimuler sous le luxe d’une interprétation quelquefois sublime. Cependant Xenophane attaquait déjà comme inutiles et sanglants les jeux athlétiques, qui furent l’une des principales causes de l'affreuse corruption des mœurs grecques, et que le christianisme seul a pu combattre avec succès.
Comme on le voit, la philosophie sententieUse touche à tous les intérêts de la vie publique, à tous les scrupules de la morale privée, à toutes les questions qui, plus tard, sont devenues dans les écoles l’objet de longs commentaires et de gros livres. Elle ne forme pas un ensemble d’axiomes exactement coordonnés, mais elle change de sujet ou de ton Suivant bien des caprices; tour à tour spiritualiste ou sensuelle, religieuse ou sceptique, souvent indulgente, souvent austère : c'est la morale du bon sens populaire, ennemie avant tout des excès de dogmatisme, et s’élevant quelquefois au sublime par un certain tour de pensées qui, chez les Grecs, S’unit sans efforts à la naïveté. Elle a précédé les grands systèmes, et elle leur a survécu, grâce à la précision commode de ses maximes et au charme d’une expression originale. Les Dialogues de Platon et les Morales d'Aristote n’ont pas fait oublier Phocylide, Solon et Phéognis. Les Fers dorés de Pythagore, qui sont aussi de celte famille, ont trouvé des commentateurs au cinquième siècle de notre ère.
D’autre part, les sentences, qui déjà ornaient la poésie d’Homère, ont orné aussi celle de Pindare, de Sophocle, de Ménandre, puis les discours des orateurs attiques et les récite des historiens, d’oà on les U souvent extraites pour en composer des recueils à l’usage des écoles. Ainsi nous avons aujourd’hui plusieurs centaines d’iainbes sentencieux, extraits des comiques grecs ; d’autres, puisés chez le mimographe latin Publius Syrus ; des sentences en prose, tirées de Démocrito, de Plutarque, de Varron (celles-ci, publiées avec d’impor-
ET DES POETES GïfOMlQEES. 239
tantes augmentations en 1843 à Padoue, par M. Vincent DeVil), enfin de Sénèque.
Tous ces vcrs> ainsi que les apophthegmes et les proverbes en prose, eut passé, plus tard, dans les anthologies morales, comme celles d’Orion, de Stobée, et de là dans une foule d’encyclopédies et de manuels. Remaniés à diverses dates» on les trouve, tantôt avec des maximes d'une philosophie toute chrétienne dans le poème du pseudo-Phocylide,etd«ns la collection des oracles sibyllins, dans les sentences de Nilus, évêque et martyr ; tantôt plus rapprochés des dogmes stoïciens, dans les DisCnjncs latins de Diohysius Caton» productions do date incertaine» mais sans doute très-anciennes. De tels recueils, ainsi que la Consolation de la philosophie , parBoëce» le Manuel d’Epictèto, deux fois retouché par des auteurs chrétiens pour servir à l’enseignement dans leurs écoles, et les extraits des Inflexions de Marc-Aurèle lie pouvaient manquer d’obtenir dans le moyen âge une grande popularité ; ils furent de bonne heuro traduits, paraphrasés, abrégés en plusieurs ouvrages originaux, qu'il serait bien difficile d'énumérer ici, mais parmi lesquels nous citerons du moins les vers d’Abélard à son fils Aslralabîus, récemment publiés par M. Cousin quelques pages du Tesoretto do Brunetlo Latini, le maître de Dante (ch. xvhi); les Documcnti d’amore, par Francesco da Barberino, livre curieux, dont le titre ne doit pas tromper sur la morale sérieuse do l’auteur ; le Prick of conscience de Richard Hampole 1 2; enfin, et pour caractériser par un admirable exemple la philosophie sententieuse de cette époque, Y Imitation de Jésus-Christ.
À là renaissance des lettres, tandis que les érudits recueillaient dans Tacite nu dâtts Tite-Live lés sentences morales dont ces historiens ont semé leurs récits et leurs harangues,
1 Philosophie scholastique, Appendice X; Abælsctli «per», t, p. 3t0.
* Voir Warlon, ffwt. de ta poésie anglaise, t. H, p. 35, €d. t»40.
2t0 IX. DE LA PHILOSOPHIE
tandis que Scaliger refaisait la traduction grecque des Distiques de Caton, donnée au quatorzième siècle par Planude, d’autres traduisaient en langue vulgaire les maximes de Pythagore, de Phocylide et de Théognis, introduites dans nos collèges dès les débuts de l’imprimerie grecque en France; de graves magistrats, le président de Pibrac, les conseillers Faure et Mathieu publiaient des centuries de quatrains moraux à l’usage de la jeunesse. Ces compositions modestes ont eu dans nos écoles une célébrité durable, malgré les plaisanteries de Boileau et de Molière ; elles ont passé de notre langue dans presque toutes celles de l’Occident, et, dit-on, même dans quelques langues orientales, où elles rencontraient d’ailleurs un fonds semblable de poésie sententieuse et de morale populaire1 2. On les réimprimait encore chez nous au milieu du dix-huitième siècle. Voltaire n’en parle pas sans respect ; il ne leur reproche que d’avoir un peu vieilli, et il en a renouvelé quelques-unes avec bonheur ; par exemple dans les vers suivants :
Tout aunouce d'un Dieu l'éternelle existence.
Un ne peul lu comprendre, on ne pcul l'ignorer.
La voix de l’univers annonce sa puissance,
El la voix de nos coeurs dit qu’il laul l’adorer.
(T. XII, p. 558, éd. Beuchol).
Mais il a bien fait de respecter un quatrain tel que celui-ci : Ris, si tu veux, un ris de Démocrile,
Puisque le monde est pure vanité;
Mais quelquefois, touche d’humanité.
Pleure nos maux des larmes d’Héraciile.
(Pibrac.)
En voici un autre qu’une légère correction au troisième vers rendrait excellent dans sa simplicité gauloise ;
Tout l'univers n’est qu’une cite ronde,
Chacun a droit de s'en dire bourgeois,
1 Voir le Liber grwmagyricœ, publié en 1507 par F. Xissard.
* Voir le Recueil de Uémétrios Galanos, cité plus haut, p. ïia.
Le Scythe et Maure autant que le Grégeois,
Le plus petit que le plus grand du monde.
Il n’est pas étonnant que dans les premières années de ce siècle, lors du renouvellement des études en France, on ait reproduit par l’impression ces Quatrains, souvent incorrects, mais d’une morale toujours pure, quoique moins sévère çà et là que celle de l’Évangile. Alors aussi les quatrains de M. Morel de Vindéonteu de nombreuses éditions; ils ont même rencontré un habile traducteur qui les a mis en latin, comme jadis on avait traduit ceux de Pibrac '. De nos jours enfin on a tenté d’introduire dans les écoles des livres du même genre ; ils répondent, en effet, à un besoin sérieux de l’instruction élémentaire
Mais les distiques, les quatrains à la manière de Pibrac ne sont pas la seule composition moderne qui se rattache à l’ancienne forme gnomique. Les Pensées de la Rochefoucauld et de ses imitateurs continuent en prose cette tradition de la philosophie sentencieuse. Ainsi, dans sa variété, sans cesse renouvelée par le génie des siècles et par le talent des écrivains, cette littérature de l’apophthegme semble échapper de plus en plus aux définitions et aux préceptes d’une critique rigoureuse. Qu’il nous suffise d’avoir montré le rôle original des gnomiques grecs dans l’histoire de la philosophie ancienne, et d’avoir rapproché de ces philosophes quelques-uns de leurs nombreux continuateurs dans les siècles suivants.
1 De officiis ad pueros tetrasticha quœ huic rrtati ordine accommodavit C. G. Morel de Vi/tdé — nunc primum, quum septima prodit editio, e nastrate lingua conversa in latinam studio Jos. Vicl. Le Clerc, Luteliæ Parisiorum, 1816, in-lî ; a\ec une préface très-instructive. A en juger par certain poème en grec publié vers le même temps (Lysis, Paris, 1814, in-M) , le traducteur latin de M. de Vindc aurait pu aussi mettre ces quatrains en vers grecs, comme jadis avait fait Florent Chreslien pour les quatrains de Pibrac : ce n'étaient là que les jeux d'un savoir précoce, destiné à de bien autres succès.
Toute question sur les origines est obscure, dans l’histoire littéraire comme dans l’histoire politique. Quand, pour la première fois , on s’avise d'écrire l’histoire d’une institution, il n’est plus tomps, d’ordinaire, d’en retrouver les commencements à travers l'obscurité du passé. Il en est de même pour les divers genres de compositions littéraires ; mais aucun n’a soulevé à cet égard plus de débats que le genre pastoral. Les anciens se demandaient déjà quel en était le véritable inventeur, Daphnis, Stésichore ou Théocrito ? Les modernes ont renouvelé ces disputes, et elles ont eu leur part dans les doctes occupations de l’Académie des belles-lettres. Le 16 avril 1718, M. llardion racontait, trop sérieusement peutêtre, devant ses confrères , les aventures du berger Daphnis, fabuleui ancêtre de la grande famille des poètes bucoliques \ Une autre fois, c’était M. l’abbé Fraguier qui venait exposer, en historien et en homme d’esprit, les saines traditions et les règles de l’idylle s. De nos jours la critique a souvent repris
1 Lu dans la séance publique annuelle de l’Académie des inscriptions du 3 décembre 1859.
a Mémoires de l’Académie des belles-lettres, t. VI, p. 459 ; Cf. t. V,
3 Dissertation sur l'Êglogue, Mémoires de l’Académie, L II, p. 138 ; Cf. ibid., t. III, p. 133 , l’analyse du Mémoire de G. de Boisrobert Sur les anciens poètes bucoliques de Sicile et sur l'origine des instruments à lent gui accompagnaient leurs chansons.
ces questions, et, dans son ambition de tout approfondir, elle en a fait des problèmes de haute érudition. Elle a cherché jusque dans l'Orient les premiers modèles de Théocri te; elle a voulu montrer que les Carthaginois, établis en Sicile, firent entendre au poète de Syracuse un écho des harmonies sublimés de Salomon *.
Je ne veux pas renouveler le débat sur un terrain oft il échapperait à ma compétence. J’ai plutôt l'espoir de le simplifier, sinon de le finir, par l’exposé d’une opinion qui se fonde sur l’histoire même de la littérature grecque, et que je résumoral d’avance en quelques mots.
Théocrite est sans doute le premier auteur qui ait fait, si je puis dire ainsi, profession de poésie pastorale ; il est peutêtre le premier qui ait donné un cadre spécial à la description de la nature et des mœurs champêtres, le premier enfin qui ait adopté pour les décrire une forme de vers hexamètre notablement différente de l’hexamètre épique*. Mais de tout temps la poésie grecque se plut à décrire les champs, les peines et les plaisirs de la vie des bergers. L’idylle , comme nous l’appelons aujourd’hui, d’un nom grec dont nous altérons bien lo sens, l’idylle n’a pas eu d’inventeur, à vrai dire ; sous des formes et avec des proportions diverses, elle exista de tout temps dans la littérature des Hellènes. Voilà ce que je me propose de montrer, rien qu’en rapprochant quelques faits d’ailleurs bien connus et quelques fragments de vieille poésie qui sont , pour la plupart , dans la mémoire de tous les amateurs de l’antiquité.
1 Voir Partrcle Poésie bucolique dans T Encyclopédie des gens du monde / M. Patin, de l’Kglogue Mine, dans la Hevue des Deux -Mondes, tl* série» vol. XV, p. St2 (1838) ; M. Fauriel, Introduction à la traduction française de la Purthenéide de Baggesen, Paris, 1810; lo savant opnsonie de M. 4. Aderl, intitule : J kéocrite (Genève, l H sa); etc .
’ J. -P. Rossignol, Virgile et Constantin le Grand (Paris, 18i5, iu-8), p. 152 et suîv.
Les Grecs appartiennent à la vieille race des Aryens qui ouvre l'histoire littéraire de l’Orient par les hymnes des Védas, ces hymnes si vivement empreints de toutes les idées que développe la vie pastorale C’est assez dire que la vie pastorale fut aussi celle des premiers Hellènes, ou que, du moins, elle dut tenir une large place parmi leurs souvenirs nationaux. En effet, les plus anciennes fables grecques sont pleines de fictions relatives à la vie des champs. Un fils de Jupiter, Apollon, le dieu même de la poésie, se fait berger chez Admète , roi de Thessalie. Un autre fils de Jupiter, Hercule, en punition de quelque faute, est forcé de cacher sa divinité pour devenir le serviteur de Sylée, paysan inhumain et grossier, dont , à son tou*, il punira bientôt le crime ; légende à double sens, où l’antique théorie de l’expiation se reconnaît sous la peiiitnre des mœurs du vigneron et de son hôte divin. Les silènes et les satyres, compagnons du dieu des vendanges, nous rappellent encore l’homme enfant et grossier qui jouit naïvement des dons de la nature et des premières découvertes de l’industrie. D'autres demi-dieux , les cyclopes , par quelques traits du caractère que leur prête la Fable, représentent sous un autre aspect la rudesse des plus anciennes mœurs pastorales; anthropophages à l’occasion, ils vivent ordinairement du produit de leurs troupeaux.
Les rois de l’âge héroïque, fils ou petit-fils des dieux, sont volontiers aussi des pasteurs. Anchise, dont Vénus recherche l’amour, est un berger de la Troade. Le fils de Priam, Pàris, faisait paître sur l’Ida les troupeaux de son père, quand trois déesses vinrent le faire juge de leur rivalité. En général, l’élève des bœufs joue un grand rôle dans les plus vieilles traditions de la race aryenne ; qu’il me suffise de rappeler à ce
1 Voir dans le savant ouvrage de M. Albrecbt Weber, que vient de traduire en français U. Sadous ( Histoire de la Littérature indienne, 1859, t vol. in-8, chez A. Durand), p. 20 et suiv., un résumé rapide et instructif de ce que nous apprend sur ce sujet la collection des Védas.
sujet la légende de Géryon, celle d’Hercule et de Cacus, celle d’Hermès, voleur des bœufs d’Apollon ; enfin, le nom même d’une contrée de la Grèce, la Bcolie , qui signifie « la terre des bouviers.»
De l’imagination et de la superstition populaires ces fables passèrent naturellement dans une poésie qui représentait si bien la vie entière des Hellènes. L'Odyssée d'Homère offre mainte scène pastorale : par exemple, Ulysse et Télémaque cher le gardien des porcs Eumée ; le vieux Laërte cultivant à la sueur de son front un verger planté sur la colline. Ulysse lui-même, dans son habileté à creuser le bois pour faire avec un seul tronc d’arbre le lit conjugal, annonce déjà quelqu’un de ces artistes campagnards dont le talent sera vanté un jour par Théocrite.
L’Iliade, quoique toute pleine des bruits de la guerre, laisse voir encore un peuple chez qui la principale richesse est celle que donne la culture des champs. Si quelque guerrier, dans ce poëme, est signalé pour son opulence, quelque roi pour sa généreuse hospitalité ou pour sa piété prodigue envers les dieux , c’est en bœufs , en génisses , en produits . agricoles, que sont d’ordinaire appréciées ces richesses. Dans la description du bouclier d’Achille, des paysans figurent occupés aux travaux et aux plaisirs de la campagne, entonnant le Linus', vieille chanson bucolique dont le nom est celui même d’un héros ami des laboureurs. Le Lityersès était encore un de ces chants dont l’origine sé perd dans la nuit des âges. L’agriculture a ses dangers comme elle a ses joies et ses profits ; les terres les plus généreuses sont souvent celles dont le défrichement est mortel à l’homme. Lityersès personnifiait dans de très-vieilles fables , originaires , dit-on, de la Phrygie, et dans le poëme qui les résumait, cette maligne influence du sol, et comme les vengeances d’un dieu qu’ir-
' Iliade, XVIU, 5il-590.
rite la victoire de l'industrie humaine *. Daphnis, le maître des feergers poètes de la Sicile, appartient à la môme classe’ de personnages fabuleux ; il représente sous des traits gracieux le premier éveil de la muse parmi les pasteurs doriens de ce beau pays*. .
Les Œuvres et Jours d’Hésiode, dans leur simplicité didactique, témoignent pourtant de la part d’imagination qui se mêlait chez les Grecs aux réalités de la vie champêtre. On y sent la différence et presque l’opposition de deux sociétés : l’une vouée au commerce et à l’industrie, l’autre aux travaux de la campagne ; cello-ei plus heureuse et plus honnête, celle-là plus tourmentée par l’amour du gain, plus facilement séduite au* ruses et aux mensonges. L’fnspiration même du poète, cette inspiration descendue de l’Hélicon dans l’âme d’un prêtre des Muses , suffit à témoigner d’un intime commerce avec la'nature. Le style des Œuvres et Jours en témoigne plus vivement encore, et c’est un des charmes principaux de celte antique composition. A chaque page, un trait de mœurs ou une épithète heureusement expressive mon- , trent, à côté du précepteur moraliste, l’observateur curieux du monde physique et de ses grands spectacles. La poésie de la nature s’est glissée jusque sous la sécheresse des préceptes les plus techniques et elle les a pénétrés comme d’une vive senteur. Chez Hésiode , l’escargot s’appelle le « portemaison » (çeptooK;); la main de l’homme, c’est « la tige à cinq branehes » (irfmfo); la paix est la «nourricière des jeunes gens » («upoTopofoç); être heureux , c’est «pousser et fleurir, » comme les arbres (MUwro» S’ àfaSoTot ftiapxipl;); et, s’il décrit le
1 Scboliasle de Tliéocriie, x, 41 ; Lexique de Pholius, il l’article Lt- TVeiuei ; La Nauxe, sur- les Chansons de l’ancienne Grèce, Mémoires de l’Académie des belles-lettres, t. IX, p. 218 ; H. K Osier, de Cantilmis popularibus velerum Grœcorum, Berlin, 1831, in-8; Théoph. Welcker, Opuscules, t. 1, p. 8-55.
* Diodore de Sicile, Biblioth. hist., iv, 48.
bonheur d’une de ces petites sociétés d’Hellènes , tous les -traits de sa description rappelleront la vio agricole *. Que de charme naïf dans ces vers où l’auteur décrit les signes de l’été I
« Quand le chardon fleurit, quand la sonore cigale, perchée sur un arbre et battant dru de ses ailes, nous verse un chant harmonieux (ou plutôt criard), dans la saison laborieuse de l’été, c’est alors que les chèvres sont grasses, que le vin est bon, que les femmes sont vives au plaisir et les hommes lâches au travail; car le Sirius brûle les fronts, la chaleur énerve les jambes et dessèche la peau. Alors je te souhaite l’ombre d’un rocher, le vin généreux, lo pain cuit à point, le lait d’une chèvre séparée de ses nourrissons, la chair d’une génisse nourrio au bois et non encore mère, ou celle des chevreaux nouveau-nés ; alors je veux qu’assis à l’ombre, après un bon et cordial repas, tu boives un vin bien noir, le visage tourné au soufflo môme du Zéphyre, etc. *. »
Déjà quelques-unes de ces peintures tournaient au lieu commun. Témoin celle des vendanges, qui, esquissée une première fois dans la description du bouclier d’Achille, au dix-septième chant de l 'Iliade, se retrouve, sous lo nom d’Hésiode, dans le Bouclier <ï Hercule ’.
On dirait même que les Œuvres et Jours préludent plus directement encore à l’art de Théocrite. Car plusieurs préceptes du poète s’adressent à un très-réel interlocuteur. Or après ces allocutions d’Hésiode à son frère Persès, supposez une réponse de celui-ci, et vous avez un dialogue entre deux paysans béotiens sur les devoirs et sur les occupations de leur vie journalière; vous vous croirez en pleine idylle, et cela cinq sièclos avant les littérateurs alexandrins.
* CEuvres et Jours, vers 220, 571, 741 et suiv.
* CEuvres et Jours, vers 580 et suiv. ; cf. un résumé encore poétique de la même peinture, dans le bouclier <T Hercule, vers 393-305.
3 Iliade, xvni, 561-572; et Bouclier d' Hercule, vers 286-300.
Ainsi que l’épopée, mais quelque temps après elle, le drame et l’ode se sont à leur tour emparés des vieilles traditions, helléniques relatives à la vie des champs. Parmi ces fables, les unes, vraiment gaies, fournissaient sans peine des sujets de comédies; les autres, demi- gracieuses et demi-terribles, trouvaient leur juste à-propos dans le dithyrambe et surtout dans le drame satyrique, espèce de tragédie plaisante, comme déjà l’appelle un ancien. Dans ce dernier drame, la décoration même du théâtre représentait d’ordinaire des paysages riants, des bois et das prairies*. C’était là le séjour naturel de ces satyres qui personnifient d’une façon si originale le sensualisme de l’humanité primitive s’éveillant et comme s’essayant aux plaisirs de la civilisation.
Le Cyclope, dithyrambe de Philoxène, les drames d’Aristias et d’Euripide, qui portent le même titre, le Glaucus d’Eschyle, le Linux d’Achœus, Y Alphêsibée et YCEnée de Chérémon. les Moissonneurs et le Sylée d’Euripide , les Bouviers de Cratinus, Y Endymion d’Alcæus, les Laboureurs d’Aristophane, etc., montrent avec combien de zèle ce genre fut cultivé dès le temps de Cimon et de Périclès. Dans la Comédio Moyenne, je trouve cités les Chevriers d’Alexis, le Paysan d'Anaxandride, de Paysan et le Berger d’Antiphane, le Butalion et le Laboureur de Timoclès ; dans la Comédie Nouvelle, le Pàysan de Ménandre et celui de Philémon , le Laboureur de Ménandre.
La tragédie même offre assez souvent des personnages et des sujets qui appartiennent plus ou moins directement à la vie pastorale. Chez Euripide, par exemple, un bouvier figure
1 Vilruve, De Architectura, v, 8.
* Pour ces titres et pour toutes les citations de la comédie et de la tragrdie grecques, il me suffira de renvoyer aux collections de fragments qui font partie de la Bibliothèque grecque de F. Pldot. les excellentes tables dont cos recueils sont enrichis en rendehl l'usage trèscommode.
parmi les personnages de Y Iphigénie chez les Tauriens. Dans les Bergers , pièce où le môme poète exposait les débuts et peut-être les causes de la guerre de Troie, le chœur devait sans doute être formé des compagnons de Péris. La mort de Penthée dans les Bacchantes , celle d’Alceste dans la pièce qui porte ce nom, sont encadrées au milieu de scènes champêtres. Dans Y Electre, le chœur se compose de paysannes, et ce n’est pas le seul trait pastoral de cette pièce, où Euripide, pour innover en un sujet déjà souvent traité de son temps, n’a pas craint d’ôter au meurtre de Clytemnestre son caractère d’héroïque grandeur, en transportant la scène dans un village, et en changeant la condition du principal personnage par une Cction aussi arbitraire que peu tragique.
Le simple titre d’un drame perdu pourrait souvent tromper sur le caractère du héros ou du sujet que l’auteur avait traité. Ces derniers exemples confirment donc utilement ce que certaines conjectures pourraient avoir de trop hardi en apparence. Mais, pour la comédie et le drame satyrique, les conjectures même sont inutiles.
L’analyse et quelques fragments du Sylée d’Euripide sont parvenus jusqu’à nous; nous lisons encore le Cyclope, et le Cyclope notoirement imité, en plusieurs endroits, du dithyrambe de Philoxène, offrait des pages entières de description toute pastorale. Là-dessus, je laissq la parole à un excellent juge, M. Patin' :
« L’arrivée des Cyclopes dansant gaiement la sicinnis... fait succéder au prologue un chœur bucolique, qui, par de rustiques agréments, par une grâce sauvage, annonce de loin les idylles de Théocrite. Ce morceau... n’est point sans rapport avec un autre que nous n'avons pas, mais dont quelques allusions bouffonnes d’Aristophane 8 nous permettent de nous
1 Etudes sur Us Tragiques grecs, t.c IV, p. 292 de la 2» édition.
* Plutus, vers 290 et suiv. Aristophane, dans ses allusions, semble
former Une idée. Philoxène, selon les seholiastes, y avait peint le cyclope Polyphème avec la besace du berger, conduisant au son de la lyre, d’une lyre bien grossière sans doute, son troupeau, et lui adressant, comme font ici les satyres, en chantant, de familières exhortations.
« Où donc, enfant de nobles pères, de nobles mères, où donc t’égares-tu? Là n’est point l’abri de l’étable', le vert fourrage, l’eau bouillonnante du torrent, reposant dans des auges le long de l’antre ; là ne sont point les bêlements de tes petits. Pst! pst’l Que vas-tu faire par là, sur cette pente humide de rosée. Oh ! je te lancerai une pierre, si tu ne reviens à l’instant, animal aux longues cornes, vers l’habitation de ton sauvage pasteur le Cyclope.
« Et toi livre à mes mains tes mamelles gonflées, que j’en approche les tendres agneaux, abandonnés surleur couche. Ils y ont dormi tout le jour, et maintenant te redemandent, te rappellent par leurs bêlements. Quitteras-tu bientôt l’herbe des champs pour rentrer à l’étable, dans les cavernes de l’Etna3?... »
Les drames de Chéremon montraient aussi quelquefois un caractère bien idyllique, à en juger par les vers de 1 ' Alphésibée, où l’auteur décrivait ainsi le portrait d’une belle femme :
« Son corps était figuré tout brillant d’une éclatante blancheur ; la pudeur le colorait et l’embellissait de son plus doux incarnat ; de blonds cheveux se jouaient au gré des
réunir au Cyclope de Pbiloxéne celui d’Euripide. Un peu plus bas, il esl possible qu’il se soit souvenu d’un aune drame salyrique sur Circé, de la Circé d’Eschyle, peul-élre. (M. Patin.)
1 Je suis, comme donnant un sens plus naturel, la correction et la ponctuation de Musgrave. (M. Patin.)
1 Vers 49 et suiv.. — Cf. Théocrile. Idyll. IV, 45 etsuiv. (où l’on remarque un trait tout semblable, sans qu’il y ait lieu, peut-être, de croire à une imitation); vers 100 et suiv. (M. Patin.)
5 Vers 41-63.
vents, sur son cou, comme sur celui d'une belle statue. » Tel est encore un morceau de V CE née, qui représente, comme sur un fond de paysage, un groupe de jeunes filles demi-nues et endormies; tableau dont quelques traits ne pourraient être traduits décemment dans notre langue.
Des Satyres, si je passe au théâtre comiquo, la Paix, d’Aristophane, m’offre une véritable scène pastorale, un dialogue mêlé de chants, où les paysans do l’Attique célèbrent l’heureuse fin d’une guerre qui les décimait et les ruinait. Là rien ne manque de ce que l’abbé Fraguier demande à l’églogue quand il la définit «une espèce de poème dramatique, où le poète introduit des acteurs et les fait parler. » Et qu’on ne croie pas que ce fût chez Aristophane un accident ou une exception ; car toute la pensée do ce dialogue se retrouve dans quatre vers d’une autre de ses pièces, aujourd’hui perdue, les Laboureurs :
« O Paix I mèrodes richesses, û ma douce paire de boeufs! Puissé-je, délivré de la guerre, creuser mon champ, couper mon bois ; ou, au sortir du bain, cueillir le raisin mûr, cm- . portant sous le bras mes raves et mon pain luisant! »
La même pensée reparaît encore dans ce fragment de la comédie intitulée les lies :
« Insensé ! insensé ! tous les biens sont là (dans la paix) : Vivro sans rien fairo, au fond de îon petit cbamp, loin du tracas et de la place publique, avec un bel attelage de bœufè qui seront bien à toi, pour entendre bêler tes petits moutons ou résonner doucement le vin nouveau tombant dans la cuve, manger sur table le pinson et les grives, et ne plus attendre du marché de méchants poissons, vieux de trois jours, qu’un poissonnier voleur a vingt fois maniés, pour te les vendre ensuite à prix d’or. »
Les Iles et les Laboureurs étaient, comme la Paix, des comédies politiques ; mais la politique est tout près de l'idylle chez un peuple d’artisans et de laboureurs, si souvent arraché
par la guerre aux occupations d’une vie industrieuse. Aristophane n’avait pas à chercher bien loin des scènes comme celles que" je viens de rappeler ; au contraire, pour ne pas les rencontrer, il eût fallu les fuir.
On lit trop peu les compilateurs ; ils ont mauvaise réputation, parce qu’ils vivent sur l’esprit d’autrui et parce qu’ils amassent souvent sans ordre des pages enlevées sans critique aux écrivains originaux. Et pourtant les compilateurs anciens ont aujourd’hui, pour nous, un grand mérite. Dans le naufrage qui a englouti tant de chefs-d’œuvre de l’antiquité, ils nous ont, quelquefois seuls, conservé des morceaux qui nous consolent un peu de tant de pertes, ou des renseignements utiles pour l’histoire littéraire. J’ouvre Athénée, et il m’apprend que les personnages de bergers n’étaient pas chose rare dans la tragédio grecque. Aux exemples que j’en citais plus haut il me permet d’ajouter le Thésée d’Euripide, une tragédie d’Agathon, une autre de Théodecte. Ce contraste de la simplicité des mœurs campagnardes avec les événements et les passions terribles que représente la tragédie était donc une pratique familière authéâtre attique. C’est encore Athénée qui nous apprend que les Détaliens d’Aristophane représentaient en un contraste amusant l’éducation grossière, mais honnête, d’un jeune campagnard, et l'éducation raffinée, mais corruptrice, d'un jeune .citadin. C’est lui qui atteste que le Paysan d’ Antiphane avait été remanié sous le titre de Butalion, et qui, de ces deux éditions, nous offre quelques extraits piquants : un éloge de Cérès et des plaisirs de la bonne chère à la campagne ; un souvenir d’Aristogiton et du péan qu’on chantait en l’honneur de ce trop illustre meurtrier d’Hipparque; enfin toute la petite scène qui suit entrejdeux paysans, dont l’un reçoit l’autre à sa table :
« A. Aujourd’hui, c’est moi qui vous servirai à manger; et toi, Pistos (il s’adresse à son esclave), tu vas aller au marché avec mon argent. — Pistos. Je suis trop honnête pour y
aller autrement. — A. Voyons, Philumène, quel plat est à ton goût? — Philumène. Tous. — A. Mais dis-moi en détail quel poisson tu mangeras volontiers. — Philumène. Un poissonnier nous apporta naguère des anchois et des mulets qui nous ont fort régalés. — A. Et tu en mangerais volontiers? — Philumène. Oui, et de tout autre petit poisson. Quant à tous ces gros-là, je les tiens pour des mangeurs de chair humaine. —A. Que dis-tu? Des mangeurs de chair humaine? — Philumène. Sans doute ; car, malheur à qui en mange l (c’està-dire qu’ils ruinent les gens par le prix qu’ils coûtent). »
Ces petites scènes assurément ne demandent pas beaucoup d’invention poétique ; mais elles peignent avec exactitude les mœurs du paysan grec, l’économie et la sobriété qui le caractérisent encore aujourd’hui. On a déterré jadis dans les ruines d’Athènes les débris d’un calendrier rustique, écrit vers le premier siècle après Jésus-Christ, et où se marquent naïvement les mœurs et les superstitions décrites par les poètes athéniens *. C’est précisément cette vérité dans la peinture des mœurs qu’un critique ancien signale comme un mérite commun de la poésie pastorale et de la comédie ’.
On ne s'étonnera pas de retrouver des scènes semblables dans le Cyclope d’Antiphane, où un personnage tournait en ridicule le luxe culinaire, décrit par le Sicilien Archéstrate dans un poiime célèbre sur la gastronomie. Deux autres pièces d’Antiphane, la Ravaudeuse, la Femme du barbier, et le Paysan d’Anaxandride offraient encore des tableaux du même genre. La dernière nous représente l’ébahissement d’un pauvre esclave, sans doute d’un esclave élevé à la campagne, devant un festin tel qu’il n’en avait jamais vu. Nous touchons là un de ces lieux communs renouvelés sous tant de formes avec tant de bonheur par les comiques d’Athènes, et qui ex-
1 Corpus Inscr. grœc., n» 5Î3.
* Uermogène, Traité des formes du style, l. III, p. 306 des Rhetores Grmci de Wall.
pliquent, en partie du moins, l’étonnante fécondité dont plusieurs d'entre eux ont fait preuve. Nous comprenons comment, dès le temps d’Aristote, le caractère du paysan avait été si souvent reproduit sur la scène, que ce philosophe, dans un de scs traités de morale, pût se référer, pour le définir, aux portraits tracés par les poêles comiques1.
Une autre compilation nous montre mieux encore ces procédés d’une poésie où, comme dans les grandes écoles de peinture, la tradition soutenait ot dirigeait le talent sans nuire à sa fécondité originale. Je veux parler de Y Anthologie de Stobéo, qui présente, par ordre de matières, tant de précieux extraits, en vers et en prose, des meilleurs écrivains de la Grèce. Qu'on ouvre, dans Stobée, les chapitres de la Paix et de l’ Agriculture , on y trouvera , oulro les deux beaux fragments d’Aristophane que j’ai traduits plus haut, mainte citation do Philémon et de Ménandre , qui prouve que la Nouvelle Comédie, fidèle héritière do la Moyenne, se complaisait aussi à peindre les peines et le3 joies du cultivateur.
« Les philosophes, disait un personnage du Pyrrhus de Philémon (c’était évidemment quelque pauvre homme qui n’avait pas fait ses études près de l’Académie et du Lycée), les philosophes cherchent, me dit-on, quel est le vrai bien; et aucun d’eux jusqu’ici ne l’a trouvé. C’est beaucoup d’embarras qu’ils se donnent en pure perte. Pour moi, en fouillant ici la terre dans mon champ, je viens de trouver ce qu’ils cherchent. C’est la Paix ; la gracieuse et bonne déesse, par Jupiter I Mariage, fêtes, parents, enfants, amis, richesses, santé, pain, vin et plaisir, voilà ce qu’elie donne, et sans quoi la vie de l’homme ne vaut pas mieux que la mort I »
Pyrrhus, voilà encore un titre qui n’annonçait guère do
i Morale à Eudême, ni, 2, où c’est surtout la grossièreté qu'il signale dans ce caractère. — De même, Théophraste, Caractères , c. xv.
pareilles tirades. De intime, on trouve avec surprise parmi les fragments des Adelphes de Ménandre :
« Salut, terre chérie 1 que j’aime à te revoir après une longue absence , et c’est ce que je ne dis pas au premier champ de terre, mais au mien seulement: car le champ qui me nourrit, je le tiens pour un dieu. »
Le Plocium, pièce toute pleine de petites intrigues et des misères d'un vieillard en dispute avec sa femme, contenait deux admirables vers, dont voici le sens :
« Il est donc vrai ! la campagne est pour un homme libre le meilleur maître de vertu. »
Maxime tant de fois développée par les sages, qui l’a été chez les anciens dans un charmant dialogue socratique de Xénophon, l’ Economique, dans quelque belles pages du traité de Cicéron sur la Vieillesse, et que tout récemment, chez les modernes, M. Guizot rajeunissait par des développements pleins d’une austère éloquence *.
Dans le Pot à l’eau on lisait :
« Quelle douce chose pour qui hait les méchants que la retraite! Qnand on n’a pas le cœur plein d’ambitions coupables, un coin de terre suffit aux besoins de la vie. Exciter l’envie de la foule, et remplir la ville de son fasto : plaisir qui brille, mais qui ne dure pas! »
Voyez aussi, à travers ces trop courts extraits, comme le ton s’élève sans emphase, comme la morale s’épure, d’Aristophane à Ménandre, sans jamais devenir pédantesquo. Dans le dernier morceau on croit entendre Virgile célébrant les calmes joies du laboureur :
O fortunaios nimium, sua si bona norinl,
Agricolas, quibus ipsa, procul discordibus armis,
Fundit humo facilem victum juslissima tellus ;
1 De la Démocratie (1849), cliap. v.
ou bien décrivant la modeste et jolie retraite du vieillard d’OEbalie :
Namqne sub OEbaliæ niemini me lurribus aliis,
Qua niger humectât Dorenlia culta Galæsus,
Corycium vidissc senem, cui pauca relicti Jugera rurls erant, etc.
Ce n’est plus la grossièreté des mœurs rustiques, c’est quelque chose de plus délicat; c’est l’élégie associée à l’idylle, avec une teinte de résignation et de mélancolie presque chrétiennes.
L’idylle et l'élégie sans amour? dira-t-on ; mais assuronsnous bien que, si aucun de ces morceaux ne nous parle d’amour, il n’y a là qu’un simple accident, un jeu du hasard pour nous faire illusion; car Ovide, qui, plus heureux que nous, lisait Ménandre tout entier, ne connaissait pas une comédie de ce poète où l’amour n’eût quelque rôle :
Fabula jucundi nulla est sine amore Menandri.
On a supposé aussi, et cela est assez naturel, qu’un peu de satire se mêlait parfois, chez les comiques, à ces peintures de la vie des champs. Ce qui reste des Laboureurs de Ménandre n’offre rien de bucolique, et du rapprochement qu’en fait une épigramme antique avec deux autres comédies de ce poète, dont le caractère est tout étranger à la pastorale, on a conclu que cette fois encore, sous un titre qui nous trompe, l’auteur avait peint l’aversion plutôt que le goût des Athéniens pour la vie des champs Peu importe, au fond, à notre thèse, car
1 Oh. Benoit, Essai historique et littéraire sur la Comédie de Ménandre, p. 80. L’auteur s'appuie, il est vrai, dans sa conjecture, sur ie témoignage d’une épigramme de Fronton (Analecta, éd. Brunck, t. Il, p. 3*6); mais un témoignage qui associe, seulement 5 titre de chefs-d’œuvre, celle pièce à deux autres comédies de Ménandre dont le sujet n’a rien de commun avec la vie des champs, n'autorise pas, je crois, suffisamment la conclusion qu’en a tirée M. Benoit.
nous ne prétendons nullement borner la pastorale, surtout la pastorale comique, à la description des plaisirs et des vertus champêtres. Il se peut même que le nom du campagnard (i^pouMç) ait eu quelquefois dans les comédies le sens du mot manant dans notre langue, et qu’il ait désigné un défaut plutôt qu’une condition.
Quelques vers de Philémon nous donnent une idée de cette satire discrète et fine qui s’attaquait à la manie de certaines gens pour le séjour de la campagne. On a conseillé sans doute le régime des champs à un riche Athénien qui se mourait de bonne chère et d’embonpoint dans sa maison d'Athènes; il a suivi ce conseil; mais voici qu’il commence à s’en repentir ;
« Je ne savais pas avoir dans mon champ un médecin. Il me nourrit, en effet, comme on nourrirait un malade, me servant des mets chétifs, et du vin juste pour l’odorat, avec quelques légumes qui poussent, comme tu vois, sur le rocher, câpres, thym et asperges, rien de plus ; au point qu’à force de maigrir, je crains d’être bientôt un squelette. »
D’autres fragments des pièces de Philémon nous montrent qu’il aimait à comparer ainsi les misères de la richesse et les avantages de la pauvreté, surtout do la pauvreté à la campagne ; et même ce vieux sujet de plaisanteries comiques, qui nous est bien connu par lo Plutus d’Aristophane, semble avoir pris plus d’intérêt chez les poètes de la nouvelle école, en passant de l’allégorie un peu froide du Plutus au drame proprement dit et à la comédie de mœurs.
Après la vie des campagnards, si l’on veut faire aussi rentrer dans l’idylle la vie des pêcheurs, je rappellerai combien la pêche et tout ce qui s’y rattache occupaient de place sur le théâtre attique. Glaucus, le héros d’un drame satirique d’Eschyle, est un dieu des pêcheurs, et trois pièces sous ce même titre sont citées dans le répertoire de la Moyenne Comédie : une d’Antiphane, une d’Eubulus, une d’Anaxilas.
Dans la Barbière d’Antiphane figurait un paysan riverain du lac Copaïs, laboureur et pêcheur tout à la fois *.
Sans sortir de la Sicile, Théocrite ne trouvait-il pas (on l'a depuis longtemps remarqué) dans les plus anciennes fables de ce pays maint sujet bucolique, et dans les œuvres de ses poètes nationaux l’ébauche, sinon le modèle du poème pastoral ? Stésichore d’IIimère, au cinquième siècle avant Jésus- Christ, avait laissé quelques compositions en ce genre*. Le célèbre Epicharme avait certainement mêlé des scènes champêtres à ses comédies. Il mentionnait dans son Alcyon et dans son Ulysse naufragé, et peut-être il avait inséré dans son Agroslinos (le Paysan?) le chant des bouviers1 * 3, une de ses nombreuses chansons populaires qui, dans la Grèce antique, égayaient la vie des ouvriers à la ville ou à la campagne, le bucoliasme, dont le nom soûl rappelle divers passages de Théocrite où des bergers s’invitent à chanter quelques morcoaux du même genre 4. Les Mimes de Sophron, petits drames du genre le plus familier, écrits en dialecte syracusain, se prêtaient mieux encore, s’il est possible, aux peintures de la vie des champs. Un de ces mimes était intitulé les Bergers. On sait d’ailleurs, et par des témoignages précis, que Théocrite a imité de Sophron deux pièces que nous comptons parmi les meilleures de son recueil, les Fêtes dh Adonis et l’Enchanteresse. On suppose avèc vraisemblance que l’idylle in-
1 Voir la thèse intéressante de M. Campaux : De Ecloga piscatoria qualem a veteribus adumbratam absolvere sibi proposuerit Sannazarius (Parisiis, 1858).
* \ oir M. Brunet de Presle, Mémoire sur les Etablissements grecs de la Sicile (Paris. 18*5), p. 585 et suiv.
3 Grysar, de Comœdia Doriensium, p. 208 ; cf. Ch. Benoit, des Chants populaires de la Grèce antique (Nancy, 1857). On retrouve des traces d’un grossier bucoliasme jusque chez les paysans voisins de Cyrène, en Libye, au temps de Synésius (Voir la Lettre 1 47® de cet auteur).
1 V, 14 et 60; VII, 36; IX, 1 : {3ci>xcXiâa$iiv pour [IouxoXigcÇeiv, d'oü PoBcoXiaopoî.
AVANT LES POETES Bt'COLIQt’E*. $59
titulée l'Amour de Cynisca était imitée du même poète, et les conjectures pourraient aller plu* loin encore, puisque, parmi les mimes de Sophron, il s’en trouve un intitulé le s Pêcheurs, précisément comme une célèbre idylle de ThéoCfitô *. Que dis-je î on a cru voir dans la septième idylle du poète syracusain un aveu reconnaissant et délicat des leçons qu’il avait reçues d’Asclépiade de Samos, et cela dans le genre pastoral a.
L’extrême popularité des sujets bucoliques ressort aussi d’un grand nombre de témoignages, moins directs peut-être que ceux qui précèdent, mais qui méritent pourtant d’être rappelés.
Telle est, par exemple, la légende qui attribue l’invention du poëme bucolique à des paysans laconiens, et qui la rapporte au temps des premières guerres médiques. Selon cette légende, dans le trouble causé par l’invasion de Xerxès, les jeunes vierges ayant manqué, dans Sparte, aux cérémonies religieuses en l’honneur d’Artémis Caryatide, des gens de la campagne étaient venus prendre leur place et avaient improvisé pour la fête un hymne qui resta comme un modèle du genre pastoral 3.
1 Dans le quarante et unième fragment de Sophron (Recueil inséré au t. Il du Muséum cantabrigiense), je trouve le titre d’un autre mime : ÙXuùs ri* «fpuoT«v, forme elliptique de quelque proverbe qui rapprochait la vie ou les moeurs du pécheur et celles du campagnard. Quelques autres débris du théâtre de Sophron laissent croire que ces mimes offraient peut-être une certaine analogie avec nos proverbes dramatiques, comme ceux de Gsrmofrtel et de Leclercq.
* Idylle vu, 39, où il faut lire la note instructive du scholiaste. Quant an* vers (le Mosehus (ft-fciraftpits Bîuvoç, vers 99 et sniv.) oft LjrcWas de Crète et Phllétas de Cos sont, en outre, cités comme prédécesseurs de Théocrlte, je ne m’en autorise pas Ici, M. N®ke ( Opuscula , i, p. 161) ayant bien démontré qu’ils sont une interpolation de la main moderne de Iffosttrus. Voir aussi: Sionis et Moschi Carmina, recensuit G. flermann (Upsi®, 1M9), p. 17.
5 Voir la Notice anonyme Ilepl foû wcü xat itiç tîipfSn xi pouxoXix* ,
Telles sont les fables ou apologues dont les plus anciennes versions portaient le nom d’Esope, et qui, en des scènes empruntées à la vie des animaux, représentent si souvent les mœurs des laboureurs et des bergers.
Telles sont encore, pour n’omettre pas même les moindres indices, beaucoup de peintures que nous offrent les vases grecs, et qui souvent commentent les scènes du drame dorien1. Dans ces petits tableaux, dont un assez grand nombre sont antérieurs au siècle d’Alexandre, les paysages abondent avec les dieux et les demi-dieux qui président à la vie rustique. La numismatique elle-même pourrait, sur quelques points, témoigner dans le même sens.
Ainsi, à tous les degrés, partout et de tous les temps, les mœurs pastorales, en Grèce, ont fourni aux poètes et aux artistes de nombreux sujets de composition. Que restait-il donc à faire en ce genre, lorsque parut Théocrite ? Bien peu de chose, en vérité. Avec un vif sentiment de la nature, avec le génie du style on pouvait encore, après tant de maîtres, acquérir une gloire solide; mais pouvait-on se donner le rôle et s'assurer les honneurs d’un poète original? Voilà ce qui nous reste à examiner.
Au temps d’Homère, tout est poésie en Grèce, et toute poésie a la forme épique. L’épopée comprend toutes les ex-
en lêtc du Recueil de Théocrile. C'est aux mêmes sources que paraissent avoir puisé Diomède, Grammatica, lib. III, p. 483, éd. Putsch; Servius, ad Virgilii Eclog. i, 1; cf. O. Muller, die Dorier, t. II, p. 338 de la S» éd. (Breslau, 1844).
1 Voir le livre de Grysar cité plus haut ; les précieux Catalogues publiés par MM. Lcnormant et de Witte, et surtout V Elite des monuments céramographiques, par les mêmes auteurs.
AVANT LES POETES Bl'COLIQUES. 261
pressions du sentiment, tous les aspects de la vie humaine. Avec le temps, à cette unité un peu confuse succèdent l’ordre et la division régulière des genres selon le talent dos poètes. Ainsi que l’observe finement Aristote, au début de sa Poétique, chaque genro trouve peu à peu le mètre qui lui convient, et les compositeurs (mir.nù) se partagent, d’après leur vocation, le domaine poétique. Archiloque, Pindare, Eschyle, Aristophane, chacun remplit le devoir de son choix, et s'en écarte à peine par de rares caprices. Les rôles du génie semblent aussi méthodiquement que naturellement distribués entre ces hommes d’une verve pourtant si féconde. Bien avant les préceptes et les Poétiques, la règle domine partout sans gêner le libre jeu de l’imagination : on dirait un puissant fleuve divisé entre quatre ou cinq cours d’eau, dont chacun coule avec force et majesté dans le lit qu'il s'est ouvert.
Mais dès le temps d’Alexandre et sous ses successeurs, quand la poésie grecque s’est épuisée à produire tant de chefs-d’œuvre, l’esprit littéraire s’efforce de suppléer à cette indigence par toutes les ressources de l’industrie. Il subdivise à l’infini le domaine que s’étaient généreusement partagé les écoles issues d’Homère . Au lieu de cinq professions poétiques, il y en a dix, il y en a vingt, exploitant chacune un mince filon de poésie. Cultiver avec soin l’hymne ou le poème didactique, ou seulement l’épigramme, peut suffire à l’honneur d’un poète et à l’emploi de sa vie. Si quelques-uns se sont exercés dans deux ou trois genres à la fois, c’est pur effort d’ambition, pure recherche des difficultés à vaincre. Callimaque a beau écrire des hymnes, des tragédies, des comédies, des poèmes techniques, il n’est pas pour cela un rival sérieux des poètes de l’âge héroïque ou du siècle de Périclès ; il n’est toujours qu’un facile et industrieux versificateur.
Dans cette active école des écrivains d’Alexandrie parait un jour le Syracusain Théocrite, tout ému des spectacles de
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la nature et des harmonies de la poésie populaire en Sieile, tout plein aussi des souvenirs d’une éducation savante; et il avise un ordre de sentiments et d'idées jusque-là subordonnés à l'unité des grandes compositions épiques ou dramatiques. Il s’en empare, il les isole pour les exprimer avec plus de soin et les mettre mieux en relief par leur isolement mémo. Il fait comme le peintre qui, dans les Nocei de Cana, dégagerait d'un vaste ensemble le groupe de fleurs ou bien le plat de fruits pour en faire un petit tableau de genre oh il épuiserait les ressources d’un pinceau habile et patient. C’était chose neuve à quelques égards, chose qui pouvait faire du bruit en un siècle où la littérature était à bout de grandes inventions. Théocrite fut donc un heureux et spirituel artiste, qui jugea bien son temps et qui sut habilement se ménager les succès d’écrivain original, en traitant d’une façon particulière des sujets depuis longtemps familiers à la poésie grecque1.
Ainsi l’histoire simplement racontée nous dispense d'attribuer l’origine du poème bucolique au besoin qu’éprouve l’homme civilisé de chercher dans le spectacle des mœurs champêtres une consolation à ses tristesses et même une distraction à ses plaisirs factices. Le contraste a pu souvent assurer au genre bucolique une sorte de faveur en certains temps de raffinement littéraire ou de lassitude morale ; mais il n'en explique pas la naissance, il n’en explique pas seul, oomme nous Vallons voir, la longue popularité. Les Grecs ont chanté la nature dans un temps où ils vivaient près d’elle, et bien avant d’avoir à en regretter les joies naïves, au mi-
* • Théoortie n’est point l'inventeur do )a poésie bueoliqun, vous l’aum t'owatqué en lisant les écrits sur ce genre de poésie dont je vous ai parlé ailleurs (t. III, p. 357); mais Théocrite s’y acquit une grande réputation, et on t’a regardé depuis comme le chef on du moins le principal do ceux qui s’y sont exercés. » (Goujet, Bibliothèque française, t. IV, p. SM.)
lieu des raffinements de la civilisation. L’invention la plus spontanée a produit de bonne heure chez eux les premiers essais et quelques excellents modèles de poésie pastorale. Ces modèles eux-mêmes ont suscité l’émulation ; et ainsi, tantôt une imitation directe do la nature, tantôt l'ambition de lutter avec les peintres habiles qui l’avaient fait revivre dans leurs vers, ont perpétué en Grèce une école de poésie bucolique, dont Théocrite n’a été que le maître le plus célèbre. Bion, Moschus et Méléagre, en poésie ; en prose. Dion Chrysostome, par sa charmante nouvelle de l'Eubéenne ; Longus, par son joli roman de Daphnis et Chloé ; le sophiste Alciphrou et le sophiste Élien, par leurs Lettres des Paysans et des Pêcheurs ; tous ces écrivains, de talent fort inégal, continuent, chacun à sa manière, l’œuvre du poète syracusain jusque dans les siècles de décadence. Serait-ce à dire, pour cela, que, pendant tant de siècles, l'amour des contrastes eût produit tant de compositions diverses sur le lieu commun des mœurs champêtres? Il est plus naturel de reconnaître là l’influence, trop peu étudiée, ce me semble, de la tradition en littérature.
Chez un peuple où les lettres sont fort cultivées, où l’esprit littéraire a beaucoup de loisirs, dès qu’un genre de composition a été fixé par des modèles, il se perpétue comme de lui-même. Tous les talents y contribuent pour leur part et d'une émulation commune. Cela devient, je n'ose dire comme une industrie toujours pratiquée , du moins comme une école d’art national que le goût public ne laisse pas dépérir.
Cette force de la tradition s’exerce même d'un peuple à l’autre. Quand les Romains connurent la littérature grecque (nous avons là-dessus l’aveu même d’Horace), leur pauvreté rougit devant tant de richesses, et ils se mirent à l’œuvre pour réparer le temps perdu. Les cultivateurs et les bergers du Latium avaient peut-être quelques grossières chansons pour se distraire de leurs fatigues. La religion, qui peuplait de faunes, de sil vains et de nym phes les campagnes de l’Italie,
le patriotisme qui s’attachait à l’agriculture comme à une école de vertu domestique et militaire, toutes ces mœurs de la vieille Rome supposent une étroite familiarité avec la nature; et pourtant les paysans romains ne pensaient guère à l’idylle proprement dite, quand la société élégante de Rome s’avisa d’imiter le poète sicilien. Virgile assurément fut un des génies les mieux nés pour sentir la nature et pour la faire revivre en de beaux vers. Qui pourrait nier cependant que, chez Virgile, l’éducation politique et littéraire ait précédé 1 inspiration pastorale ? Le désir de donner à Rome des poèmes qui pussent rivaliser avec les chefs-d’œuvre de Théocrite, et surpasser les humbles essais d’Hésiode, telle fut la première muse de Virgile. Cela importe peu sans doute à la gloire d’un tel poète, mais cela importe à la vérité de l'histoire. VÊnéide non plus, les Annales même d’Ennius ne sont pas la création spontanée d’une poésie qui s’inspire uniquement des souvenirs et du patriotisme d’un grand peuple. Ennius racontait, au début de ses Annales, que l’ombre d’Homère lui était apparue en songe pour lui suggérer ce généreux dessein d’une Iliade romaine; et quand l’Iliade d’Ennius eut vieilli à son tour, quand Rome attendit de ses poètes un monument plus digne de rivaliser avec celui d’Homère, la même pensée d’émulation féconda le génie épique de Virgile, les mêmes sentiments saluèrent V Enéide à son apparition :
Nescio quid majus nasciiur Iliade.
s’écria Properce, qui, lui aussi, luttait, pour sa part et dans d’autres voies, avec les maîtres de la poésie grecque.
Ce qui est vrai des Romains imitant les Grecs l’est aussi des modernes imitant les Grecs et les Romains. Si l’on cherche l’origine de notre idylle classique et les causes qui ont produit en Occident tant de pastorales depuis le seizième siècle, on les trouvera surtout dans la tradition de l’antiquité
grecque et latine. Après ce qu’on peut appeler sans médire le désordre littéraire du moyen âgo, quand les chefs-d’œuvre antiques furent publiés, répandus, méthodiquement étudiés, en France, en Italie, en Espagne, la littérature, dans ces divers pays, lendit, ici avec ensemble, là plus capricieusement, à se rapprocher de ces modèles consacrés par une admiration séculaire. L’antiquité nous offrait des épopées, des tragédies, des comédies, des idylles ; on voulut en avoir sur le même patron ; et c’est à quoi s'occupèrent avec plus d’ardeur que de sagesse les Ronsard, les Garnier, les Vauquelin de la Fresnaye, qui furent chez nous, après la Renaissance, ce qu’avait été, chez les Romains, Ennius au temps des Scipions. Après celte première génération d’imitateurs souvent malheureux, est venue celle des grands poètes qui devaient fixer la langue et fonder à leur tour une tradition. Or, pour ne parler ici que de la pastorale, qui peut dire que, sans Virgile et Théocrite, Racan et Segrais eussent même songé à mettre en scène des bergers et des bergères';' Est-il sûr, du moins, qu’ils eussent trouvé tout seuls ou seulement cherché la régularité de composition, la gracieuse élégance de langage qui les fit applaudir par les beaux esprits de leur temps *?
L’idylle n’est pas étrangère à notre littérature romane, qui précède ce retour aux traditions antiques ; mais elle y a des allures plus libres, des formes plus populaires et moins correctes. Sans la Renaissance, c’est cette idylle, un peu naïve, même en ses échappées de malice, qui eût prévalu dans notre littérature, comme elle s’est maintenue chez divers peuples, nos voisins ; quelques personnes s’en réjouiraient peut-être, et je ne suis guère éloigné, pour ma part,
> Voirie tome III du Cours de Littérature dramatique de M. Saint- Marc Girardiu, consacré presque lout entier à l'étude des passions dans l’idylle et dans le drame pastoral; surtout le chapitre i, qui traite delà Pastorale dans Segrais, Mme Deshoulières et FonteneUe.
de leur sentiment. Car nulle poésie ne répugne autant que la pastorale aux préceptes d’un art savant ; plus elle se fait de règles, plus elle semble s’éloigner de son vrai génie. A cet égard, les poétiques modernes, en traçant avec trop de rigueur, d’après les exemples de Théocrite et de Virgile, les lois classiques de l’églogue, ont à la fois égaré bien des imitateurs et faussé le jugement des lecteurs de ces antiques modèles. Le seul critique ancien qui ait touché (et il l’a fait trop rapidement) à la poétique de l'églogue, Hermogène *, caractérise par une extrême simplicité (àç«AM«) le ton qui convient à ce genre de composition. Ce seul précepte dit assez, pourvu qu’on sache le comprendre et l’appliquer; mais l’application en est délicate. Boileau est, au fond, d’accord avec Hermogène, dans les vers célèbres de Y Art jjoétique :
Telle qu’une bergère, aux plus beaux jours de fête,
De superbes rubis ne charge point sa tête,
Et, sans mêler à l’or l’éclat des diamants,
Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornements.
Telle, aimable en son air et simple dans son style,
Doit éclater sans pompe une élégante idylle, etc.
Mais, je ne Sais pourquoi, voilà des vers qui déjà m’effarouchent par leur correcte parure. Passe encore pour l’ode, la tragédie et l’épopée : Boileau en parlera, comme elles doivent parler elles-mêmes, avec une certaine pompe de langage. Quant à l’idylle, c’est autre chose, et je tremble de la voir à l'école de Boileau. Il -faut bien qu’elle sache un peu lire et écrire ; mais je redoute pour elle l’air qu’on respire à la cour et à l’Académie. La tradition savante qui a perpétué jusque chez nous le genre bucolique n’en a-t-elle pas insensiblement altéré le caractère et compromis lo succès ? A force de culture, elle ne lui a presque rien laissé de sa
1 Hermogène, Traité des formes du style, t. III, p. 306 de la collection des rhéteurs grecs de Walz.
AVANT LES POSTES PCCOMQüKS. 267
beauté naïve et champêtre ; elle en a fait une plante de serre chaude, un bouquet de salon. Aujourd’hui, si quelque poète a pu, commo le Sicilieu Meli, ce compatriote moderne de Théocrite, secouer le lourd bagage des préceptes et l'esclavage des exemples pour renouer un oommerce direct avec la nature, celui-là me parait un plus sage disciple des anciens que ne le sera leur trop servile imitateur. Déjà Théocrite n'écrivit guère, hélas! qu’à Alexandrie, tout près de ce Musée où les littérateurs favoris des Ptolémées étaient, selon le mot d’un satirique leur contemporain, « do beaux oiseaux dans une volière *. » Mais, du moins, Théocrite ne passa pas toute sa vie dans cette dangereuse atmosphère ; il venait de Syracuse, et je m’assure qu’il retourna souvent au pays natal. L’art des grammairiens le dirige, mais c’est la Sicile qui l’inspire. Ses meilleures pièces sont celles où l’on retrouve encore quelque chose de la simplicité des bergers siciliens. Poêle de cour, flatteur des Hiéron et des Ptolémée, il a du moins eu le bon esprit de ne pas enfermer sa muse dans les palais, et de lui garder toujours une petite retraite à la campagne.
En résumé, ce serait, je pense, une erreur de prendre Théocrite pour un Homéride égaré au milieu de la savante et industrieuse Alexandrie, et de présenter comme un chef d’école celui qui fut le disciple de tant de maîtres. Inventeur et novateur, choses bien différentes et qu’il ne faut pas confondre, Théocrite innova en poésie, mais il n’inventa pas ; c’est un Alexandrin, ce n’est pas un Homéride. Parler de génie, à propos de ses idylles, semble un peu trop de complaisance. Mais on ne saurait sans injustice lui refuser le talent, un talent rare et délicat *. L’auteur du Traité du Su-
1 Timon le Sillographe, cilé par Athénée, Banquet des Sophistes, I, I* 22
* Voir l'ingénieuse appréciation de Théocrite, par M. Sainte-Beuve, dans le volume intitulé : Derniers Portraits littéraires; le jugement du
blime 1 ne s’y est pas mépris, quand il rapproche « l’exquise habileté de Théocrite dans l’églogue, et la parfaite correction d’Apollonius dans l’épopée, » mais qu’en même temps il oppose ces deux écrivains à la génération des grands et féconds inventeurs qui ont porté si haut l’honneur du génie grec en poésie.
même critique sur Méléagre dans le tome III des Portraits contemporains et divers ; et les Mémoires svr Théocrite par M. Hamel, dans le Recueil de l’Académie de Toulouse.
1 Longin, cbap. xxxill.
Quand la prose passa-t-elle, chez les peuples dont nous sommes les héritiers et les disciples, de la pratique irréfléchie à une culture savante ? et comment devint-elle un art particulier dans la littérature ? Question longtemps négligée par la critique, parce que la critique se borna longtemps à distinguer et à subdiviser des genres de composition littéraire, puis à tracer les règles de chacun d’eux d’après des principes abstraits; question pleine d’intérêt aujourd’hui que la critique tend de plus en plus à s’allier avec l’histoire, en étudiant les principes du goût dans leurs phases diverses et toujours relatives au génie des siècles et des nations.
Quand le Bourgeois de Molière découvrait, en 1670, que depuis son enfance il avait, sans le savoir, fait de la prose, il soulevait fort innocemment un problème de philosophie historique auquel personne alors ne songeait guère : c’est celui même que nous nous proposons d’examiner ici.
Parmi les beautés de la littérature grecque, il en est une qui me semble surtout attrayante pour les esprits sérieux, c’est ce que l’on me permettra d’appeler le caractère rationnel de son développement ; ce caractère aussi la rend singulièrement propre au rôle qu’elle a depuis longtemps dans notre enseignement classique. Sans doute, il n'est aucun
Publié en 1S60 dans la Revue européenne.
peuple dont la vie ne mérite d’être observée par le philosophe. A titre d’hommes, les sauvages de l’Amérique ont droit à notre intérêt comme les ^Romains ou les Hellènes. Mais si ces derniers ont eu le bonheur que leur littérature, comme leur vie politique, reflète clairement les diverses phases de l’esprit humain; si, plus que tout autre peuple, ils ont eu conscience de ce progrès régulier et de ses causes, n’est-ce pas une raison pour accorder aussi, dans l’éducation de l’esprit moderne, une place privilégiée aux souvenirs et aux monuments littéraires de la Grèce ?
La littérature grecque a, comme presque toutes les autres, commencé par la poésie ; mais, ce qui vaut mieux, c’est qu’en passant de la poésie à la prose elle s'est fort bien expliqué ses propres transformations, et qu’elle y a fait à merveille le compte de ses avantages et de ses pertes.
Platon et Aristote savaient et disaient déjà très-nettement tout ce qui s’était caché de sagesse sous les vieilles fables chantées par les poètes de l’école homérique. Platon évidemment les regrette, et s’il écarte de sa République le grand imitateur (c’est-à-dire Homère), ce n’est pas du moins sans le couronner de fleurs *. Aristote congédie plus résolùment encore les fictions poétiques, après en avoir dégagé le peu de vérité qu’elles renferment, selon lui, sur la nature des choses et sur celle des dieux Trois siècles plus tard, un voyageur, un géographe, témoin d’autant plus précieux pour nous qu’il n’est pas philosophe de métier et qu’il représente ainsi des
1 On nous permettra de renvoyer, sur ce sujet, à notre Essai sur l'histoire de la critique chez les Grecs , chap. il, § *.
* Métaphysique, xu, 8.
DANS tA LITTÉRATURE GRECQUE. 271
opinions plus vulgaires, Strabon, nous dit que les fables sont la première sagesse des peuples, comme le vers est la première forme de cette science naïve, et il le montro à sa manière, en dégageant des témoignages d’Homère ce qu’ils renferment de notions positives, soit en histoire, soit en géographie *. Un siècle après Strabon, voici Plutarque qui, cherchant à s'expliquer pourquoi, de son temps, la Pythie ne s’exprime plus en vers, rattucho d'une façon originale l’explication de ce changement à l’histoire môme du monde, et semble y signaler l’effet d’une loi de la Providence. Il faut citer cette page, un peu chargée do couleurs, mais empreinte d’un sentiment si profond et si vrai. Plutarque a été lui-môme un grand prosateur ; on aime à l’entendre décrire ainsi les origines de l’art où il a excellé :
« Ces âges anciens produisaient des natures et des tempéraments portés à la poésie comme d’un élan facile; des âmes où naissaient comme d’eux-mêmes la passion, l’entraînement, des instincts qui n’attendaient plus qu’une légère excitation du dehors, qu’une secousse de l’imagination, non-seulement pour pousser à l’astronomie ou à la philosophie des génies prédestinés à ces études, mais pour jeter les âmes dans une émotion et dans une ivresse telles que le moindre sentiment de joie ou de pitié pouvait, en s’y glissant, faire de ces hommes comme d’harmonieux oiseaux... Et pourtant, si nous considérons Dieu et sa providence, nous verrons que la révolution qui suivit fut une révolution bienfaisante. Le langage est comme une monnaie d’échange, qu’on accepte quand elle nous est familière et connue, et qui n’a pas môme valeur dans tous les temps. Il y eut donc un temps où la monnaie du langage, c’était le vers, le mètre lyrique et chanté ; où toute histoire et toute philosophie, toute passion, pour ainsi
• Géographie, I, I.
dire, et toute action voulaient être exprimées par un langage plus relevé, par un langage poétique et musical. Car ce qu’aujourd’hui entendent à peine quelques hommes, alors tout le monde l’écoutait : bergers, laboureurs, oiseleurs, comme dit Pindare, tous se plaisaient aux chants des poètes. Bien plus, grâce à une heureuse facilité pour la poésie, la plupart savaient exprimer, par les chants de la lyre les préceptes de la morale, les épanchements du cœur, les exhortations : ils persuadaient par des fables et des proverbes en vere; c’est en vers qu'ils célébraient, qu’ils priaient, qu’ils honoraient les dieux, ceux-ci par un don heureux de la nature, ceux-là grâce à l’habitude. Aussi le dieu (de Delphes) n’enviait pas alors à ses devins cette grâce et cette beauté de la poésie ; il ne chassait pas loin de son trépied la Muse partout ailleurs honorée; il appelait à lui, au contraire, et il excitait, comme d’un bienveillant aiguillon, les natures poétiques; il fécondait leur imagination, et, du même coup, il leur inspirait une majestueuse éloquenco, comme la mieux faite pour ravir les cœurs. Mais quand les mœurs changèrent avec la fortune et le caractère des hommes, l’usage, écartant tout luxe superflu, détacha de leur chevelure les agrafes d’or, de leurs épaules la tunique de fin tissu, accourcit les Hères chevelures, délia les cothurnes ; on apprit à lutter de coquetterie par la simplicité contre la magnificence, et à mettre son honneur plutôt dans l’étroite modestie du costume que dans le faste et la recherche. De même, alors, le langage changeant avec les mœurs et dépouillant sa parure, l'histoire quitta la forme métrique, comme on descend d’un char, et c’est en prose qu’elle distingua nettement la vérité de la fable ; la philosophie préféra une clarté persuasive à l’éclat des images, et c’est eu prose que désormais elle chercha le vrai ; alors aussi le dieu fit renoncer la Pythie... à son langage en vers, plein de mots étranges, de périphrases et d’obscurité ; il lui apprit à parler le langage des législateurs devant leurs concitoyens,
celui des rois devant leurs peuples, celui des maîtres devant leurs disciples, et à se faire comprendre pour persuader »
» Ainsi, de l’aveu des anciens eux-mêmes, la culture de la prose n'est pas l’effet d’un simple caprice du goût. 11 ne fut pas loisible à l’homme do choisir l’une ou l’autre forme pour exprimer sa pensée; vers et prose, chacune des deux a nonseulement ses convenances, mais encore sa date et seS conditions de naissance comme de progrès. Permis à Voltaire d’écrire simplement : « Les mêmes choses bien dites en vers et bien dites en prose sont aussi différentes qu’un vêlement d’or et de soie l’est d'une robe simple et unie ; mais aussi la médiocre prose est encore plus au-dessus des vers médiocres quo les bons vers ne l'emportent sur la bonne prose, etc. » Permis à La Harpe de renouveler ce parallèle entre la poésie et l'éloquenco, comme si c’étaient là deux instruments mis en même temps par la nature entre nos mains pour l’expression de notre pensée. En plein dix-huitième siècle, à la bonne heure; mais au siècle de Pisistrate il en fut autrement. Il n’y avait alors qu’une littérature, la poésie, et presque qu’une poésie, celle qui parlait eu vers épiques ; et la poésie régnait seule, parce que seule elle pouvait vivre alors. Avec l’inspiration qui produit et la mémoire qui conserve, on a des hymnes, on a des légendes poétiques, on a des épopées môme, et certains peuples ont produit de bien longues épopées dans ces conditions ; mais sans l’écriture on n’a point d’œuvres littéraires en prose, on n’en peut avoir, et l’on n’y songe même pas. Ailleurs, la prose assujettie à un rhythme, même assez grossier, comme dans ce que les anciens Romains appelaient carmen et dont leur législation primitivo nous offre quelques exemples, la prose, dis-je, pouvait se transmettre assez fidèlement d’âge en âge. Chez les rhapsodes de tous les
1 Des oracles de la Pythie, cha|>. xxm.
pays connus, la mémoire, s’appuyant sur le mètre, a fait des merveilles : elle a conservé des milliers de vers, et parfois de véritables chefs-d'œuvre. Sans le mètre, la parole humaine manque, pour ainsi dire, de prise sur le souvenir ; si mar- » quée qu’olle soit de l’empreinte du génie, elle ne peut se transmettre longtemps avec fidélité à travers les figes, à moins, toutefois, qu’un respect religieux ne la protège et ne la conserve *.
Platon est encore ici un historien éloquent et ingénieux de l’humanité, dans l’apologue où il nous montre les joies de l’homme prenant possession de l’écriture, et aussi les regrets, qui, pour lui, compensent la joie de cette conquête :
a On dit que près de Naucratis, en Egypte, il y eut un dieu, l’un-des plus anciennement adorés dans le pays, et celui-là même auquel est consacré l’oiseaU que l’on nomme ibis. Ce dieu s’appelle Theuth. On dit qu’il inventa le premier les nombres, le calcul, la géométrie et l’astronomie, puis les jeux d’échecs, de dés et enfin l’écriture. L’Egypte tout entière était alors sous la domination de Thamus, qui habitait dans la grande ville, capitale de la haute Egypte... Theuth y vint, montra au roi les arts qu’il avait inventés, et lui dit qu’il fallait en faire part à tous les Egyptiens... Quand ils en furent à l’écrituro : « Cette science, ô roi, lui dit Theuth, a rendra les Egyptiens plus savants et plus capables de soua venir. C’est un remède que j’ai trouvé contre la difficulté « d’apprendre et de savoir, n Le roi lui répondit : « Indus- « trieux Theuth, tel homme est capable d’enfanter les arts, n tel autre d’apprécier ce qu’ils ont de mauvais ou de bon a pour ceux qui s’en serviront; et toi, père de l’écriture, par a une bienveillance naturelle, tu juges ton ouvrage tout
1 Les Yédas et leurs antiques commentaires en sont un exemple remarquable. Voir M. Ad. Régnier, Eludes sur la Grammaire Védique ; Prdtiçdkhya du liig-Véda; Paris, 1857-1859, in-8.
« autre qu’il n’est ; il ne produira que l’oubli dans l’esprit # do ceux qui apprennent, en leur faisant négliger la mé- « moire. En effet, confiant dans l’écriture, ils compteront,
« pour se rappeler les choses, sur des caractères étrangers « plutôt que sur eux-mêmes. Tu n’as donc pas trouvé un a moyen pour la mémoire, mais seulement pour la rémiuis*
« cence, et tu n’offres à tes disciples que le nom de la science, a sans la réalité; car pour avoir recueilli beaucoup sans « rien apprendre, ils se croiront bien savants, tout ignorants « qu’ils seront pour la plupart , et leur faux savoir les « rendra désagréables daus le commerce de la vie*. »
Mais qu’est-ce que l’art d’écrire? Connaître et employer quelques signes de la pensée ou des sons qui expriment la pensée, est-ce là tout cet art que l’industrioux Theulh enseignait aux Egyptiens, et que ceux-ci, par les Phéniciens, transmirent à la Grèce
L’écriture est quelque chose de plus complexe. Ce fut beaucoup déjà pour les Hellènes de pouvoir graver sur les tombeaux les noms des morts, de pouvoir résumer sur la pierre ou le bronze les dates et comme des sommaires journaliers de leur vie publique, ou même quelque traité de paix ou quelque formule religieuse. Le progrès fut plus notable encore et plus efficace quand sur une peau, dûment préparée à cet effet, le roseau put tracer avec de /'encre de longues lignes d’écrituro. Alors le commerce épistolaire devenait presque facile ; les généalogies, les listes de magistrats et de prêtres, premiers instruments de la chronologie, les brefs axiomes de la sagesse, purent circuler d’une ville à
1 PlatoD, Phèdre, chap. lix. .
1 L’origine égyptienne de l'alphabet phénicien, attestée par Tacite (^finales, xi. H), ressort chaque jour avec plus de clarté des recherches entreprises sur ce sujet par les égyptologues et particulièrement par notre confrère M. le vicomte Emm. de Rongé.
l’autre et traverser les mers. C’est là qu’en étaient, à ce qu’il semble, les Hellènes de l’Asie Mineure au huitième, au septième siècle avant l’ère chrétienne. Mais, à la fin de ce septième siècle, un prince égyptien, pour mieux triompher de npmbreux compétiteurs, appela à son secours des soldats cariens, et, pour prix des services qu’ils lui rendirent, il leur ouvrit les ports de l'Egypte, leur permit de remonter le Nil et d'établir sur ses deux rives de véritables comptoirs de commerce. On lit sur un colosse d’Ipsamboul *, aux limites mômes de l'Egypte et de la Nubie, quelques lignes péniblement tracées en caractères grecs d’une très-vieille écriture, antérieure peut-ôtre au règno do l’Athénien Pisistrate. Ce sont les signatures de quelques-uns de ces aventuriers venus jusqu'à Eléphantine avec le roi Psammetikus; deux Grecs y figurent à côté d’un Egyptien et d’un autre étranger. Ces Grecs-là méritent peut-ôtre de compter parmi les bienfaiteurs de notre civilisation, car ils ont contribué à établir entre l’Egypte et leur patrie des rapports tout nouveaux, et à faire répandre vers le nord et l’occident du monde alors connu une invention dont l'influence équivalut peut-être, en son temps, à celle de l’imprimerie dans les temps modernes.
Depuis bien des siècles déjà l’Egypte possédait un système d’écriture complexe et difficile, mais régulier, avec lequel elle couvrait ses monuments des souvenirs durables de son histoire ; depuis mille ans et plus elle avait inventé l’art de transformer l’écorco d’un roseau indigène dans la vallée du Nil en feuilles flexibles et solides, sur lesquelles courait facilement le calatne : le papyrus était devenu cette substance commode qui en a gardé le nom, le papier. On possède aujourd’hui encore des rouleaux do ce papier égyptien qui remontent aux temps de Moïse et au delà. Chose singulière, une denréo si précieuse pour un peuple civilisé, cette den-
1 Corpus inscriptionum grœcanim, »" 5126.
rée, dont l'usage se confond presque, selon une belle expression de Pline, avec l’histoiro môme et avec la civilisation le papyrus, ou n'avait pas franchi les limites de l’Egypte avant le sixième siècle, ou s’était fort peu répandu en Grèce jusqu’à cette époque. Mais, dès le temps de Pisistrate, on le voit en usage sur les divers points du monde hellénique, et alors, pour la première fois, on entend parler de véritables livres (SStpxl*) ; alors des collections de livres, sous le nom de bibliothèques, commencent à se former, soit dans les édifices publics, soit chez les particuliers. Ce n'est pas que le papyrus eût tout à fait remplacé les autres matières plus ou moins propres à recevoir l’écrituro ; on gravait et l’on grava longtemps encore des lois et des actes publics do tout genre sur des plaques de pierre ou de bronze; on écrivait môme certaines pièces de comptabilité sur des planchettes de bois, moins coûteuses alors que le papier, et cet usage se perpétue sous nos yeux dans plusieurs pays de l’Orient * ; mais do plus en plus le papyrus se répandit et s’appropria aux besoins de la littérature. La pensée grecque possédait enfin un véhicule plus commode et plus sûr que la mémoire : le rhapsode était détrôné par l'écrivain et le copiste.
Or, il se trouve que vers le même temps la littérature grecque nous offre, pour la première fois, des philosophes, des historiens, des médecins, qui composent sans le secours de la versification, des prosateurs, en un mot. Cette coïncidence serait-elle un pur effet du hasard ? Il est facile et il est plus juste d’y reconnaître l’influence indirecte et pourtant puissante d’une de ces inventions qui, en transformant la matière, accélèrent du même coup les progrès de l’esprit humain.
Le génie grec était mûr pour la science, quand il reçut de
1 Quum chartes «su maxime humanitas vitœ constet et memoi ia (Hist. nat., XIII, cliap. xm, § 27).
- Voir notre Lettre à M. Didot sur le prix du papier dans l'antiquité, avec la réponse de ce savant typographe (Paris, 1857).
l’étranger un instrument qui lui devenait nécessaire. Avec la diffusion du papier de papyrus, la prose entra dans la littérature, précisément à l’heure où la science en avait besoin pour se dégager des voiles de la fable et pour parler aux hommes un langage digne des vérités qu’elle allait exposer.
Ce langage nouveau ne se forma pas en un jour. Homère avait eu des maîtres en poésie ; Hérodoto, Thucydide et Platon eurent des maîtres dans l’art de la prose. Malheureusement les œuvres des premiers prosateurs ont péri dans le naufrage de la littérature grecque ; il n’en reste que de rares et informes débris ; mais à ces débris on peut ajouter quelques pages éparses sur les monuments môme de l’ancienne Grèce. C’est bien peu ; c’est assez cependant pour nous permettre de suivre les essais timides et les premiers débrouillements d’un art transmis par les Grecs aux Romains et par les Romains à tout l’Occident civilisé. Le labourage, comme la prose, est chose aussi simple que bienfaisante. Si nous avipns encore aujourd'hui la charrue de Triptolème, de quel j^spect une telle relique ne serait-elle pas entourée ? Eh bien, nous avons encore quelques produits grossiers de l’industrie qui s’exerçait, au temps de Solon et de Thémistocle, à remplacer la phrase poétique et à régler l’harmonie, alors nouvelle, de la prose ; c’est pour ces grossiers produits que je demande à mes lecteurs un peu de l’attention pieuse et de l’indulgence qu’on ne refuse guère aux moindres commencements des choses destinées à grandir.
Un maître en fait de style, P.-L. Courier l, a vivement senti
* Fragments d'une traduction nouvelle d'Hérodote (Préface). Il ne faut pas relire aujourd'hui cet essai sans tenir grand compte des ingénieuses
le caractère de cette prose antique, dénuée des charmes du vers et non pourvue encore des qualités qui la rendront, un jour, aussi belle que la versification.
« Les premiers essais furent informes, dit-il; il nous en reste des fragments où se voit la difficulté que l'on eut à composer sans mètre, et se passer de cette cadonce qui, réglant, soutenant le style, faisait pardonner tant de choses... Ils (les historiens avant Hérodote) n'eurent point de style à proprement parler, mais des membres de phrase, tronçons jetés l’un sur l’autre, heurtés sans nulle sorte de liaison ni de correspondance, commo témoigne Démétrius ou l’auteur, quel qu’il soit, du livre do l'Elocution. » «Los membres d’une période, ajoutait l’auteur de l’excellent manuel que cite Courier, sont comme les pierres d’une voûte qui s’appuient l’une sur l’autre et se soutiennent. Les membres de la phrase coupée (celle des vieux prosateurs) sont comme des pierres dispersées sur le sol et sans attache... Voilà aussi pourquoi l’ancien style a quelque chose de maigre et d’étroit, comme sont les statues archaïques, dont tout l’art semble se réduire à une sorte do maigreur alerte. Le style du second âge, au contraire, ressemble déjà aux ouvrages de Phidias, qui ont à la fois l’ampleur et la justesse ». »
Le moyen de rendre sensible dans une traduction, avec une langue aussi régulière que la nôtre et aussi exigeante en sa régularité, le moyen d’imiter, sans devenir barbare, ces façons de langage incorrect et gauche, ou cette roideur qui est le cachet de l’archaïsme ? Si difficile que soit la tâche,
objections que M. Villemain (Mélanges littéraires, t. Il) a jadis adressées à l'auteur.
i Comparez de Anes observations d’Hermogène sur le rhythme qui convient à la prose, dans ie Traité des formes du style, i, tî ( t. III des Rhetores grœci de Walz).
nous l’essayerons pourtant, après avoir averti nos lecteurs que bien des traits de l’original seront plus ou moins effacés dans nos copies.
Parmi les plus anciens monuments de la prose grecque sont, je crois, autant qu’il est permis de dater avec précision de tels débris :
1° Le traité de paix entre les villes d’Héræa et d’Elis dans le Péloponèse, traité dont le texte se lit sur une plaque de bronze, retrouvée en 1813 dans le lit de l’Alphée 1 ;
2" Le serment par lequel les Grecs s’engagèrent à repousser de toutes leurs forces la première invasion médique ’ ;
3° Une formule d’imprécation qui se lit sur une plaque de marbre découverte parmi les ruines de Téos s.
Le premier de ces actes est en dialecte dorien ; le second, en quelque dialecte qu’il ait été rédigé d’abord, nous est parvenu avec les formes du dialecte attique ; le troisième est ionien par la langue comme par l’écriture. Voilà déjà, dans ces courts documents, une image ou tout au moins un indice des divisions naturelles de la littérature grecque, dont aucune littérature moderne ne saurait nous donner une idée. La traduction française dissimulera nécessairement ces nuances sous l’uniformité d’une prose d’où ont disparu depuis longtemps les différences du génie provincial et celles qui pouvaient rappeler la diversité de nos origines. Nous tâcherons, au moins, de saisir par un calque fidèle tout ce qui peut être saisi des caractères de ces vieux textes.
Voici d’abord le traité des Héréens et des Eléens, traduit aussi brièvement qu’il est possible et aussi clairement que le comportent certaines obscurités de l’original :
« Le pacte (ou plutôt : la parole) aux Héréens et aux Eléens.
i Corpus inscript, grœc. n» 11.
* Cité par Lycurgue l'orateur, dans son discours contre I.éocrate, §19.
3 Corpus inscript, grœc., n° 30W.
Qu’il y ait alliance de cent ans, et qu’elle commence ici ; et s’il est quelque besoin de parole ou d’action, que l’on s’unisse les uns aux autres, tant pour la guerre que pour le reste ; que, si l’on ne s’unit pas, on paye à Zeus Olympios un talent d’argent pour amende sacrée ;?). Que, si quelqu’un détruit l’écrituro, soit citoyen, soit magistrat, soit peuple, il soit tenu à l’amende ici inscrite *. »
Le monument de Téos a quelques traits d’une ressemblance générale avec celui d’Elée ; on y sent la même austérité religieuse, mais la phrase y est déjà plus ample. Comme si la pensée elle-même se sentait plus à l’aise sous ce vêtement nouveau de la prose, on dirait qu’elle le soulève et le porte avec une sorte de noblesse. La période s’allonge, un peu monotone, il est vrai, mais d'une monotonie qui n’est pas sans grandeur.
«... Que tout citoyen de Téos qui désobéira à l’euthyne ou à l’æsymnète 2, ou qui se révoltera comme l’æsymnète, périsse lui et sa race. Quiconque, gouvernant à titre d’æsymnète, à Téos ou sur le territoire de Téos, tuera quelqu’un contre la loi, contre les intérêts de la ville et du territoire de Téos ; quiconque trahira dans une lie (dansl’île?), sur mer, ou, plus tard, dans la campagne, un des citoyens qui ont survécu à la peste ; quiconque exercera le vol ou la piraterie, ou recevra sciemment ceux qui l’exercent et qui emportent
* Dans les archives diplomatiques de, l'Europe, un seul texte remonte plus haut que celui qu’on vient de lire; mais c'est un texte égyptien, celui d’un traité entre Ramsès Méiamoun et le prince des Scliéta, dont nous «levons la connaissance à M. de Rougé. Il serait curieux d'y recueillir le détail des formules usitées, dès ces époques reculées, dans les chancelleries de l’Orient; mais nous devons résister ici à la tentation de cette curiosité.
1 Noms de magistratures dont il n’importe pas ici de déterminer les attributions particulières.
quelque chose du territoire ou de la mer de Téos, ou formera avec préméditation quelque projet contre les Téiens, soit avec les Hellènes, soit avec les barbares, qu’il périsse lui et sa race.
« Les magistrats en charge qui ne feraient pas, autant qu’il est en eux, l’imprécation susdite à l’assemblée des Anthestéries, des fêtes d'Héraclès et de Zeus, y seront compris euxmêmes. Que celui qui brisera les tables sur lesquelles l’imprécation est gravée, ou qui en fera sauter les lettres’, ou qui détruira ces tables, périsse lui et sa race.
« Que celui qui composera des poisons nuisibles aux Téiens, à tous ou en particulier, périsse lui et sa race. Que celui qui, par dol ou intrigue, empêchera l’importation du blé dans la terre des Téiens, soit par la voie de mer, soit par celle de terre, périsse lui et sa race. »
Sous une monotonie à pou près pareille et que d’ailleurs il était difficile d’éviter en de telles compositions, le serment des guerres médiques laisse percer comme un souffle d’éloquence. Ces formules d’engagement solennel et patriotique n’étaient pas seulement écrites pour être lues ; elles devaient être prononcées devant les autels, et il semble que quelque chose y soit resté du geste oratoire qqi les accompagnait et de l’émotion qui soulevait les cœurs en les prononçant.
« Je ne préférerai pas la vie à la liberté. Je ne quitterai pas mes chefs ni vivants ni morts ; et les alliés morts dans le combat, je les enterrerai tous. Après avoir vaincu les barbares, je no détruirai aucune des villes qui auront combattu pour la Grèce ; mais, celles qui auront pris le parti des barbares, je
1 Les letires sont désignées ici d’un nom plus significatif, les [ lettres ] Phéniciennes, qui témoigne de l’origine que les Grecs attribuaient euxmêines à leur écriture. Voyez plus haut p. 375, note 3.
les décimerai toutes. Je ne reconstruirai pas un seul des temples brûlés et renversés par les barbares, mais j’en laisserai subsister les ruines pour témoigner de leur impiété auprès de nos descendants. »
Il est remarquable que nous trouvions ainsi un serment politique et militaire parmi les premiers monuments de la prose grecque, comme le serment de 842 est le premier monument do notre prose romano.
La formule du serment civique usité chez les Athéniens remontait peut-être plus haut encore que celle qu'on vient de lire ; mais, dans la rédaction qui nous en est parvenue *, elle lui ressemblait fort. C’est le même ton de mâle et austère énergie, c'est la même simplicité antique.
« Je ne déshonorerai pas les armes sacrées ; je ne quitterai pas mon compagnon de rang. Je combattrai pour tout ce qui est saint et sacré, et seul et avec de nombreux compagnons. Je, ne rendrai pas [à mes descendants] ma patrie moindre que je ne l’ai reçue, mais plus grande et plus forte. J’obéirai sagoment aux juges en fonction ; je me soumettrai aux lois établies et à celles que pourra établir la volonté unanime du peuple. Si quelqu’un détruit ces lois ou les enfreint, je les vengerai et seul et avec mes concitoyens, et j'honorerai la religion de mes pères. »
On ne peut faire remonter moins haut le serment des H6liastcs ou juges au tribunal de l’IIéliæa que Démosthène a transcrit dans son Discours contre Timocrate * et qu’il envprunte probablement aux Lois de Solon.
On devrait rapprocher de ces deux formules celle du serment que se prêtaient l'un à l’autre les membres du Conseil
• Anthologie de Stobée, xmii, 48.
i § 149, texte eu partie (aspect selon M. Voemel.
amphictyonique. Mais l’orateur Eschine, qui nous l’a fait connaître1, ne nous en fournit qu'une rédaction sous forme indirecte. Précieux pour le fond des idées, un tel texte n’a pas pour la forme assez d’autorité pour que nous l’insérions ici. Nous avons plus de confiance dans le serment professionnel des médecins, connu sous le nom de serment des Asclèpiades, et que nous ont transmis les manuscrits de la collection hippocratique. Là tout atteste et les vieilles mœurs et les vieilles superstitions de la Grèce ; une certaine ingénuité de style et quelques archaïsmes particuliers de syntaxe nous montrent la prose grecque bien près des premiers essais qu’elle fixa par l'écriture. Je ne sais pas d’artifice qui puisse simuler à ce point ce qu’un ancien critique appelle si justement a une noble rouille de vétusté*. » Comparez les prétendus fragments que le recueil de Stobée nous donne comme extraits du préambulo des Lois de Zaleucus et du préambule des Lois de Charondas ; vous serez frappé de la différence.
« Je jure par Apollon médecin, par Asclépios, Hygie et Panacée, et je prends à témoin tous les dieux, toutes les déesses, d’accomplir, selon mon pouvoir et ma raison, le serment dont ceci est-le texte : d’estimer à l’égal de mes parents celui qui m’a enseigné' cet art, de faire vie commune, et, s’il est besoin, de partager mes biens avec lui; de tenir ses enfants pour mes propres frères, de leur enseigner cet art, s’ils ont besoin de l’apprendre, sans salaire ni promesse écrite ; de fairo participer aux préceptes, aux leçons et à tout le reste de l'enseignement mes fils, ceux du maître qui m’a instruit, les disciples inscrits et engagés selon les règlements de la profession, mais ceux-là seulement. J'appliquerai les régimes, pour le bien des malades, selon mon pouvoir et mon jugo-
• Discours sur Iss prévarications de l’Ambassade.
1 Denys d'Halic., lettre à Pompée, chap. il ; sur Démosthène, chap. v.
ment, jamais pour faire tort ou mal à personne. Je ne donnerai à personne, pour lui complaire, un remède mortel, ni un conseil qui l'induise à sa perte... Mais je conserverai purs et ma vie et mon art l... Dans toute maison où je viendrai, j’y entrerai pour le bien des malades, me tenant loin de tout tort volontaire et de toute séduction, et surtout loin des plaisirs de l’amour avec les femmes ou avec les hommes, soit libres, soit esclaves ; ce que dans l’exercice ou en dehors de l’exercice et dans le commerce de la vie, j’aurai vu ou entendu qu’il no faille pas répandre, je le tiendrai en tout pour un secret. Si j’accomplis ce serment avec fidélité, qu’il m'arrive do jouir de ma vie et de mon art en bonne réputation parmi les hommes et pour toujours ; si je m’en écarte et l’enfreins, qu’il m’arrive le contraire, b
Mais quelque intérêt qui s’attache à des documents d’un tel caractère et d’une antiquité si vénérable, la prose s’y montre encore bien ()eu libre, pour ainsi dire, en ses mouvements. Le texte de la loi, la formule sacramentelle résument la pensée d’un peuple ou celle d’une corporation ; ils n’exprimont pas encore le génie personnel ou lo talent d’un écrivain de profession. Il est temps de chercher quelques exemples où la prose grecque se présente sous ce nouvel aspect.
Les premiers écrivains qui ont pris, en Grèce, le nom do prosateurs (logographes), sont dos historiens. Nous savons leurs pénibles efforts pour éclairer lo chaos des fables longtemps amassées par les poètes; nous savons comment ils ont
1 Les points répondent ici à quelques lignes d'un intérêt tout technique, et qui d’ailleurs seraient obscures sans l’aide d’un commentaire.
débrouillé la chronologie, comment ils ont appliqué la critique au choix et à l’examen de diverses traditions du passé, comment ils ont, en un mot, fait de. l’histoire une véritable science; nous savons moins comment ils ont écrit. Parmi les innombrables citations que l’on trouve de leurs ouvrages chez les géographes et les compilateurs, fort peu sont textuelles ot assez étendues pour nous donner une idée du style des auteurs originaux. Hécatée de Milet, Xanthus de Lydie, Hellanicus de Lesbos ont été, pour leurs successeurs, des érudits surtout et fort peu des artistes. On alléguait leur autorité sans trop songer à leur langage, sur lequel nous ne possédons, d’ailleurs, que des jugements fort courts de quelques anciens critiques *. Voici pourtant quelques lignes assez authentiques pour êtro recueillies aujourd’hui avec confiance, assez caractéristiques pour tenir place dans ce musée d’une espèce nouvelle où nous essayons de remettre en lumière les tableaux morcelés des vieux maîtres de la prose.
C’est d’abord le début de l’ouvrage d’Hécatée, début que cite, à titre d’exemple, ce rhéteur Démétrius dont j’invoquais plus haut le témoignage.
«Hécatée de Milet raconte ainsi. J’écris ces choses comme elles me semblent être vraies ; car les propos des Grecs sont nombreux, et, comme il me paraît, ridicules. »
C’est ensuite un récit naïf, comme on sait qu’il s’en trouvait à chaque page dans ce livre où la critique se montre encore bien timide.
«. Orestheus, fils de Deucalion, étant venu en Étolie pour y régner, sa chienne accoucha d’un bâton, et lui, il ordonna qu’on enfouît le bâton en terre, et il en sortit une vigne char-
1 Denys d’Halicarnasse, lur Thucydide, chap. v etxxui; Hermogène, Traité des forvies du style, il, lï, § 6 ; etc.
gée de grappes. De là vient qu’il appela son fils Phytius (c'està-dire Planteur). Ce Phytius eut pour fils QEnée, qui tirait son nom de la vigno ; car les anciens appellent les vignes etv*;. Or, le fils d’OEnée fut Étolus. »
On distingue comme une lueur d’art dans la phrase suivante que l’auteur du Traité du Sublime emprunte au logographe milésien comme un exemple do la figure qui consiste à passer du style indirect au style direct.
a Céyx, souffrant beaucoup de la chose, ordonna aux Héraclides... car je ne suis pas de force à vous défendre. Ainsi, pour ne pas périr vous-môme et me faire tort, allez- vous-en chez quelque autre peuple *. b
Quelques-uns de ces brusques détours, de ces anacoluthes, comme on les appelait en grec, sont restés dans l’usage, et ils comptent mémo parmi les recettes de l’élégance attique. Mais ils ont, dans ce premier âge de la prose, un air de négligence qui choque et trouble un peu l’esprit. Il faudra du temps et beaucoup d’habileté pour que de pareils moyens arrivent à faire régulièrement partie de l’art d’écrire.
Même teneur de langage facilo, insouciant, presque décousu, dans une page qu’Athénée * emprunte au deuxième livre des Annales de Lampsaque, par Charon, vieil historien natif de cette ville. La singularité même de l’anecdote ajoute ici au charme antique do la narration.
« Les Disaltes firent une expédition en Cardie et vainquirent. Le chef des liisaltos était Onaris. Cet Onaris, étant enfant, avait été vendu en Cardie, et dovenu esclave chez un Cardien, il y faisait le métier de barbier. Or, il existait un
* Longin, chap. xxvn. 11 y a un exemple tout semblable dans les Actes des Apôtres, ehap. i, v. i.
- Banquet des Sophistes, Xtl, p. 520.
oracle, annonçant aux Cardiens que les Bisaltes marcheraient contre eux, et les gens assis dans la boutique du barbier disputaient beaucoup là-dessus. Et lui, s’étant échappé de Cardie, revint dans sa patrie; et il conduisit les Bisaltes contre les Cardiens, ayant été nommé général par les Bisaltes. Or, les Cardiens, de leur part, apprenaient à tous leurs chevaux à danser au son de la flûte dans les festins, et, se tenant sur leurs pieds de derrière, ils suivaient avec leurs pieds de devant le jeu de la flûte. Sachant cela, Onaris fit acheter une Cardienne qui était joueuse de flûte; celle-ci, venue chez les Bisaltes, y instruisit beaucoup de joueurs, avec lesquels Onaris partit en expédition contre Cardie. Et quand le combat fut commencé, il ordonna que la flûte jouât les airs que savaient les chevaux des Cardiens ; et quand les chevaux entendirent la flûte, ils se dressèrent sur leurs pieds de derrière et ils se mirent à danser. Or, toute la force des Cardiens était dans leur cavalerie, et ainsi ils furent vaincus. »
Après ces rares morceaux échappés au naufrage de la littérature historique avant Hérodote, nous pourrons suivre les progrès de l’art, et chez le conteur ionien qu’on ajustement nommé le père de l’histoire, et chez l’Athénien Thucydide, son contemporain, mais sorti d’une école si différente. Hérodote continue et rappelle encore la méthode de ses maîtres, les logographes. Lisez le début de son üvre :
« Hérodote d’Halicamasse raconte ici ce qu’il a appris, afin que les actions des hommes ne soient pas effacées par le temps, et que les faits grands et merveilleux aecomplis tant par les Grecs que par les barbares ne restent pas sans gloire ; puis aussi la raison pourquoi ils se sont fait la guerre entre eux. »
C’est presque le préambule d’Hécatée, mais avec un fond
de pensée déjà plus sévère, et sur un ton de style déjà plus soutenu, quoique fort simple encore. On sentira les mêmes analogies et, pour ainsi dire, la même mesure de progrès, si, à côté des fragments de récits de Charon et d’Hécatée, on relit quelqu’une de ces belles pages d’Hérodote, où, tantôt le sentiment religieux et moral, tantôt le patriotisme, tantôt l’esprit critique animent, doucement le style partout empreint d’une gracieuse ingénuité. Pour ne citer que de courts exemples, telle est, d’abord, cette conclusion de sa préface :
« Voilà ce que racontent les Perses et les Phéniciens. Pour moi, je ne dirai pas si les choses eurent lieu de cette façon ou d’une autre. Ayant marqué celui que je crois avoir le premier fait la guerre aux Grecs, je continuerai mon discours, en parcourant également les petites villes et les grandes. Car de celles qui jadis étaient grandes la plupart sont devenues petites; et celles qui, de mon temps, sont grandes, étaient petites autrefois. Sachant donc que le bonheur des hommes n’est jamais stable, j’aurai même souvenir des unes et des autres. »
Tel est ce résumé de la grandeur d’Athènes républicaine :
« Ainsi croissait la puissance d’Athènes, et cela fait voir combien à tous égards la liberté est excellente. En effet, aussi longtemps que les Athéniens obéirent à des tyrans, ils ne furent supérieurs en guerre à aucun de leurs voisins, tandis qu’à peine affranchis de la tyrannie, ils les surpassèrent de beaucoup. C’est que lorsqu’ils étaient esclaves, ils se comportaient mal à dessein, comme travaillant pour un maître, au lieu qu’un fois libres, ils firent des merveilles, parce que chacun travaillait pour soi ‘. »
Dans le genre narratif, je ne sais vraiment quel morceau
1 Hérodote, liv. V, cbap. lxxvui.
choisir parmi tant de petits chefs-d’œuvre : la triste aventure de Périandre et de Lycophron, Crésus sur le bûcher, la mort tragique de Cambyse, celle du satrape Orétès, l' histoire des Hyperboréens. Le célèbre apologue du pêcheur jouant de la flûte, apologue conté par Cyrus aux Ioniens, se rapproche surtout du récit de Charon sur les Bisaltes par la simplicité antique du tour et de l’expression. Citons pourtant de préférence un morceau moins connu, et citons-le dans une traduction du seizième siècle, celle de P. Saliat, qui, légèrement retouchée, vaut souvent mieux que toutes les traductions modernes, tant notre langue alors avait une ressemblance naturelle avec celle d’Hérodote. 11 s’agit dans ce passage, d’un fils d’Eétion et de Labda, prédestiné à renverser la domination des Branchiades, et que ceux-ci voulaient faire périr pour échapper aux menaces de l’oracle :
« Les Branchiades ne firent semblant de rien, encore qu’ils proposassent faire périr toute lignée qui viendrait d’Eétion. Quand la mère eut fait l’enfant, soudain ils envoyèrent dix des lours au quartier où demeurait Eétion, pour en faire le massacre. Arrivés à la Pierre (c’était le nom du quartier) et entrés dans la cour d’Eétion, ils demandèrent l’enfant. Labda, qui ne savait pourquoi ils étaient venus, et pensant que pour la bienveillance du père ils demandassent l’enfant, l’apporta et le mit aux mains de l’un des dix. Or, avaient-ils concln en chemin, que le premier qui tiendrait l’enfant le jetterait et froisserait contre terre. Labda donc apportant et baillant son enfant à l’un d'eux, fortune voulut qu'il jetât un ris à celai qui le prenait ; ce que voyant, il eut pitié de le faire, et, mû de compassion, le remit au second, le second au tiers, et ainsi passa-t-il par les mains des dix, nul n’ayant le courago de le tuer. Pour quoi le rendant à sa mère, ils sortirent du palais, etc.1. »
1 Hérodote, llv., V, ebap. xcn. La traduction de Saliat, malgré ses
Si , maintenant, nous ouvrons Thucydide, l’Athénicn, l'élève des philosophes et des rhéteurs, le laborieux et habile artisan de style, quel contraste arec Hérodote ! Récits, descriptions, discours, analyses et résumés philosophiques des événements, tout semblo dater d'un siècle, de deux siècles après le conteur ionien. Chez celui-ci, l’humanité est jeune et fraîche encore ; souvent on dirait des héros d’Homère, sauf l’emploi du vers épique; le plan môme de l’ouvrage, avec ses digressions fréquentes, rappelle encore l'Iliade et l’Odyssée. Lee critiques anciens avaient déjà signalé cette ressemblance. Au contraire, Thucydide ouvre une ère toute nouvelle, où l’austérité savante de la composition et du langage répond merveilleusement à celle de la pensée. A celte simple philosophie des vicissitudes humaines que tout à l’heure Hérodote résumait en quelques ligues, comparez ce douloureux tableau des discordes de la Grèce '.
« ... Dans la suite, l’ÏTellade entière fut ébranlée par les dissensions qui s’élevèrent, les démocrates voulant appeler ceux d’Athènes, et les oligarques ceux de Lacédémone, et n’ayant dans la paix ni prétexte ni moyen prêt pour le Taire, tandis que la guerre fournissait aux ambitieux de chaque parti l’occasion facile do so renforcer par des alliances, au détriment du parti contraire. Et de là pour les villes des déchirements qui se voient et se reverront toujours, tant que la nature humaine ne changera pas, mais plus ou moins terribles et de formes diverses selon la variété des circonstances où les révolutions se produisent. Dans la paix, en effet, et dans la prospérité, les Etats comme les particuliers ont plus de sagesse, n’ayant pas à subir do Tristes nécessités. Mais la guerre, en épuisant les ressources de la vie, est une école de
défauts, mériterait les honneurs d'une révision et d'une réimpression.
’ Livre III, chap. txxxii-lxxxui ; morceau dont Denys U’Ilalicarnitsse (wr Thucydide, chap. xxrx et suiv.) n’a vu que les défauts, peutêtre accidentels, et dont il a completemen t méconnu tes beautés.
violence qui forme les âmes à l’image des événements. Les cités étaient donc livrées à la discorde, et celles qui s’ébranlaient après les autres, comme instruites par l'exemple, n’en allaient que plus loin dans les excès de l’innovation, dans les raffinements de l’audace, dans l’énormité des vengeances. Une morale nouvello changeait le sens des mots : l’ardeur effrénée passait pour courage et dévouement, la lenteur circonspecte pour lâcheté décente, la modération pour faiblesse de cœur, toute prudence pour incapacité d’agir; l’ardeur d’une passion folle s’appelait un élan viril, et la prudence réfléchie passait pour un prétexte spécieux d’inaction. Les conseils violents comptaient comme preuve de fidélité, et l’opposition était suspecte. Réussir dans un coup de main, c’était faire preuve d’habileté ; le prévoir, de plus encore. Savoir se passer de tels moyens, c’était rompre les liens de parti et trembler devant ses adversaires. En général, on louait celui qui avait su prévenir les coups d’un ennemi ou bien pousser à l’action celui qui n'y songeait pas. Les liens du sang étaient moins estimés que ceux de l’association, car ceux-ci donnaient des complices prêts à oser sans réflexion ; or, ce n’était pas pour la défense des lois établies qu’on formait de telles sociétés, mais pour combattre au profit de l’ambition. Les gages réciproques de fidélité ne reposaient pas sur la loi divine, mais sur la communauté des attentats. Si l’on admettait quelque bonne pensée d’un ennemi, ce n’était pas par générosité, mais parce que, avec les avantages de la force, on se croyait à l’abri ; d’ailleurs, le plaisir des représailles passait avant celui de n’être pas même attaqué. S’il y avait quelquefois des traités et des serments, ils duraient autant que le danger qui seul y avait réduit les deux adversaires; et, à l’occasion, celui qui, voyant son ennemi sans défense, le surprenait par un coup d’audace, se plaisait à profiter ainsi des serments pour préparer en secret sa vengeance, jouissant à la fois, et du péril évité et du succès d’une ruse
habilement conduite. En général, il est plus facile aux méchants de faire louer leur adresse, qu’aux inhabiles leur honnêteté : on rougit de l’une, on se pare de l’autre.
« Et la cause de toutes ces misères, c’est l’ambition du pouvoir et des honneurs; c’est les rivalités qui s’ensuivent. En effet, les chefs d’Elat, chacun sous des noms spécieux, ici défenseurs de l’égalité, là d’une sage aristocratie, sous couleur de dévouement à la chose publique, n’en faisaient qu’un prix à leur émulation, et luttant de tous leurs moyens à qui l’obtiendrait par un surcroît d’audace ou d’obstination dans la vengeance, ne s’arrêtaient pas où le voulaient la justice et l’intérêt commun, mais où les avait poussés leur passion du moment, également prêts, dans leur ambition, à saisir le pouvoir et par les injustes arrêts du suffrage et par la violence. De part et d’autre, égal mépris de l’honnête ; pourvu qu’en faisant le mal on sauvât les apparences, on avait pour soi l’opinion, et les citoyens neutres étaient sûrs de souffrir, soit pour refus de concours, soit pour s’être fait des jaloux en échappant aux misères de la lutte.
« C’est ainsi que la dissension multiplia les désastres parmi toute l’Hellade, que la simplicité de cœur, inséparable de la vertu, disparut sous le ridicule, tandis que l’esprit de faction prenait d'incroyables avantages. Car il n’y avait pour concilier les partis ni raison assez forte, ni serment assez terrible ; et, vainqueurs, leur raison allait à compter plutôt sur l’imprévu qu’à se confier dans la fidélité des hommes. D’ailleurs, les plus médiocres esprits l’emportaient d’ordinaire ; car, craignant que leur faiblesse ne les exposât à succomber sous l’éloquence et l’habileté politique de leurs ennemis, ils se hâtaient de les prévenir par des coups de main ; les autres, au contraire, dédaigneux de prévoir et de prendre par l’action l’avantage que leur pouvait donner la prudence, n’en étaient que plus sûrement vaincus. «
Avec l'éloge que fait saus réservo Hérodote de la libre constitution d’Athènes , nous comparerons de même une page où Thucydide juge cette démocratie à l’œuvre et sous la main puissante de Périclès qui la maîtrise, et sous la domination éphémère des successeurs de ce grand homme.
« Tant que Périclès était resté chef de la république en temps de paix, il l’avait doucement conduite et sagement préservée du péril ; et elle avait grandi sous sa direction. La guerre une fois commencée, il avait aussi justement prévu de quoi Athènes serait capable. Il y survécut deux ans et demi, et quand il fut mort, on put mieux apprécier toute sa prévoyance. Il avait dit qu’en se tenant paisible, en soignant leur marine, sans chercher à s’agrandir dans la guerre, et sans risquer le salut d’Athènes, ils auraient le dessus. Les Athéniens firent tout le contraire ; ils firent ce qui n’était point dans les nécessités de la guerre, et pour des ambitions et des intérêts privés, ils entreprirent, à leur détriment comme au détriment de leurs alliés, des choses dont le succès ne pouvait honorer ou servir que les particuliers, tandis que l’irréussite était pour l’Etat tout entier un échec dans la lutte.
« Cest que Périclès, puissant par la considération, par le génie et par une intégrité bien connue de tous, savait dignement contenir la foule et la mener, loin d’être mené par elle ; c’est que, ne devant son pouvoir à aucun moyen déshonnête, il n’avait point à flatter et trouvait au besoin en lui-même la force de heurter les passions populaires. Lors donc qu’il les voyait animés à contre-temps d’une confiance insolente, sa parole les réduisait à la crainte, et, d’autre part, s’il les voyait effrayés sans raison, il savait leur rendre la confiance. C'était ainsi, de nom, une démocratie, et, de fait, le pouvoir du premier citoyen dans Athènes. Après lui les démagogues, plus égaux entre eux et tous jaloux du
premier rang, se tournèrent à gouverner plus mollement les choses pour le plaisir du peuple1. »
Chez Thucydide, les narrations aussi sont de ce ton ferme et sévère ; elles sont surtout rapides et précises, à peine égayées çà et là par quelques-uns de ces traits qu’un vieui commentateur appelle assez heureusement « des sourires du lion*. » En somme, toutes les vertus du style ne sont pas réunies chez cet éminent écrivain On y cherche une clarté plus soutenue, une construction moins laborieuse et plus simple, quelque chose de plus naturel dans l’élégance comme dans la force, des qualités, enfin, que le progrès du temps et un heureux génie ont fait paraître bientôt après dans la prose de Xénoplion. Mais on sait que Thucydide mourut avant l’achèvement de son livre, et il semble que devant cette œuvre, même imparfaite, il a bien pu se rendre avec justice le témoignage par où finit sa préface :
a L’absence des fables rendra mon récit moins agréable à entendre; mais si ceux qui voudront y chercher la vérité pour le passé, et, autant qu’elle est permise à l’homme, une conjecture probable de l’avenir, jugent ce livre utile, je serai content. C’est ici un monument à toujours, et non pas une pièce de concours, une œuvre de circonstance. »
Quelle vigueur, en effet, et quelle noblesse d’accent!
* Livre II, chap. txv. Dois-je avertir que le mot irréussite est de Vauvenargues?
* « Ici le lion a souri, » dit le scholiaste, à propos d’un passage du premier livre (chap. cxxvl). En comparant sa note avec le teste, on trouva que ce sourira est encore bien triste. Aussi est-il plus probable que la note ci-dessus fut d'abord écrite à propos de quelques lignes du deuxième livre, chap. xixx, sur l'aventure fabuleuse de Procné. (C’est, en effet, ce que semble indiquer un commentateur d’Hermogène, t. VI, p. 504 des Rhetores grœei de Walz. ) Elle aura été transposée plus lard.
comme la pensée s’enferme justement dans ces longues périodes, si fermement liées ; comme elle se grave sur le bronze encore mal poli de cette prose qui devait être immortelle selon le vœu de son auteur !
On aimerait à connaître par leurs œuvres les sophistes et les rhéteurs dont les leçons et les exemples contribuèrent, plus ou moins directement, à former le talent de Thucydide. Les sophistes ne sont guère connus que par des analyses de leurs exercices oratoires, par les spirituelles réfutations de leurs méthodes dans les dialogues socratiques, enfin, par quelques fragments qui sont d’une authenticité douteuse. Peut-être n’avons-nous qu’un pastiche de Gorgias dans les lignes suivantes, attribuées à une oraison funèbre de guerriers morts pour la liberté d’Athènes ; en tout cas, composée dans un temps où les traditions de cette école n’étaient pas encore éteintes, cette page est pleine d’intérêt pour nous ; elle doit nous offrir au moins le reflet fidèle des qualités et des défauts qui caractérisaient ces premiers professeurs d’éloquence :
« Que pourrait-on désirer en eux de ce qui convient à des hommes ; que pourrait-on regretter qui fît tort à des hommes? Je pourrais dire ce que je veux, mais je voudrais ne dire que ce qu’il faut, pour échapper à la jalousie des hommes et pour ne pas éveiller la vengeance des dieux... Ces guerriers, en effet, eurent une vertu divine dans un corps mortel... ayaDt surtout exercé deux facultés : la prudence par les conseils, la force par les actions ; prêts à servir le juste malheureux et à punir l’injuste qui prospère ; audacieux quand l’intérêt le demande ; ardents pour les nobles pensées, opposant à la folie le calme de la raison, rendant l’injure pour l’injure, les égards pour les égards ; courageux contre les hommes de courage, terribles dans les dangers terribles. En témoignage de ces vertus, ils ont, vainqueurs de l'ennemi, élevé un tro-
phée en l’honneur de Jupiter et en souvenir de leur reconnaissance, etc. »
Je n’ai guère le goût d’achever la citation. On perd patience à transcrire ces puériles antithèses, bonnes tout au plus à faire voir ce que peut un certain rhythme pour remplacer dans la prose l’harmonie propre à la versification.
Telle était l’éloquence vide et sonore qu’enseignaient les Gorgias et les Thrasymaque. Plus sérieuse assurément fut celle d’Antiphon, dont il reste des monuments authentiques. A défaut d’éclat, les plaidoyers d’Antiphon ont du moins le mérite d’une composition régulière et sobre ; on y sent toute la gravité d’un homme d’affaires ; on comprend que Thucydide ait pu se former à cette école, et comme orateur et comme politique. Ce n’est pas qu’Antiphon ait beaucoup parlé en public ; au contraire, ainsi que la plupart des anciens orateurs, il écrivit plus qu’il ne parla. C’était alors l’usage que, dans un procès, chaque plaideur prononçât en personne le discours d’accusation ou de défense composé pour lui par un rhéteur de profession. Mais cela même obligeait le rhéteur à se plier aux. convenances très-diverses de l’âge et de la condition des plaideurs ; cela donnait à l’observation des mœurs une importance extrême qu’elle n’a plus dans notre barreau moderne '. Il fallut dès lors assouplir la prose à des effets très-variés ; l 'écrivain de discours, comme on l’appelait chez les Athéniens’, avait d'ordinaire tout loisir pour ce travail, où l’atticisme gagna peu à peu ses fines qualités d’élégance et d’harmonie, toujours alliées, chez les maîtres du moins, au plus heureux naturel. Ecoutons quelques instants Antiphon sous le personnage d’un jeune orphe-
< Ces observations sont développées plus bas, sous le numéro xm, dans le présent volume.
* Le mot iogographe avait donc alors un sens différent de celui qu'il a quand on l'applique aux premiers historiens grecs.
lin qui soutient une accusation de meurtre. Il nous fera bien comprendre par quel progrès méthodique le style oratoire marchait vers sa perfection.
« Jeune encore et sans expérience des débats judiciaires, c’est pour moi, juges, une chose cruelle et embarrassante, d’une part, si lorsque mon père m’a recommandé de poursuivre ses meurtriers, je ne les poursuis pas, de l’autre, si, les poursuivant , je rencontre pour adversaires ceux qui devraient le moins l’être, et des frères germains et la mère de mes frères. Le sort et ces gens mêmes m’ont réduit à engager un débat avec ceux qui devaient et venger la mort et seconder l’homme qui poursuit cette vengeance. Maintenant, au contraire, les voilà en même temps mes adversaires et les meurtriers, comme je lo soutiens et l’ai déclaré par écrit. Je vous prie donc, ô juges , si je démontre que leur mère, traîtreusement et avec préméditation, a causé la mort de mon père et qu’elle a été, non une fois, mais plusieurs fois, surprise en flagrant délit de machinations criminelles contre sa vie, d’abord de venger vos lois nationales, ces lois qui leur sont communes avec vous et que vous avez reçues des dieux et de vos ancêtres ; puis de venger le mort, et en même temps de me prêter appui dans mon isolement et ma détresse. Car j’ai besoin de vous; puisque ceux qui devaient être les vengeurs du mort et mes appuis ont été ses meurtriers et sont mes adversaires. Or, où chercher des appuis, où trouver un refuge, si ce n’est auprès de vous et de la justice ? »
Ce dernier trait est d’une beauté pleine d’énergie, sans pourtant excéder le ton qui convient au langage du jeune orateur. Mais je remarque plus encore combien, dans tout ce morceau, les idées et les sentiments se pressent avec ordre et clarté. Chez Antiphon, comme chez Gorgias, le tissu de la période est complexe, et volontiers il se charge d’antithèses.
Mais, chez l’un, l’antithèse ne recouvre qu’un fond de subtilités misérables ; chez l'autre, elle ne fait qu'exprimer les oppositions naturelles et vraies de la pensée. On dirait que, le premier, Antiphon met des idées dans la phrase où les sophistes n’avaient mis que des mots.
Les rhéteurs n’ont pas seuls contribué au progrès de l’art d’écrire en prose. Après le sophiste Protagoras, Périclès écoutait le philosophe Anaxagoras; et Platon, on le sait, doit beaucoup aux exemples des pythagoriciens.
Depuis un siècle environ la philosophie s’exerçait à écrire en prose, et c’est un spectacle curieux entre tous que celui de ses efforts pour se dégager des séductions comme des entraves de la poésie.
Longtemps la Grèce n’avait connu d’autre sagesse que eelle qui s’exprime par des symboles ; les noms de ses dieux étaient eeux mêmes des forces de la nature ou ceux des facultés morales de l’homme ; leurs luttes étaient l’histoire même du monde et l’histoire intérieure de l’Ame humaine. Quand la raison, plus maîtresse d’elle-même, écarta fermement le symbole pour atteindre à la pure vérité, quand elle souffla sur tous ces fantômes pour chercher la réalité mêmedes essences dont ils n’étaient qu’une image, il lui fallut se créer une méthode et une langue nouvelles; ce ne fut pas l’œuvre d’un jour. Chez les premiers philosophes, quelque secours, d’ailleurs, qu’ils eussent trouvé (nous n’avons pas à le chercher ici) dans les écoles et dans les sanctuaires de l’Orient, il y eut un véritable héroïsme à vouloir tant et à tant entreprendre. Cicéron, qui se connaissait, je pense, aux choses du
génie, admirait Démocrite écrivant fièrement, au début d’un livre sur la nature : « Voici ce que j’ai à dire sur l’univers, Hœc loquor de uni ver sis1. » Tel fut, en effet, le problème que se posèrent les Démocrite, les Héraclite, les Philolaüs, les Parménide, les Anaxagoras, nos maîtres dans l’art difficile d’interroger et d’expliquer le monde : ils ne divisaient pas la nature, pour la mieux étudier; ils l’embrassaient dans son ensemble d’une intuition profonde, et ils lui demandaient d’un seul coup tous ses secrets. Leurs livres étaient intitulés : Sur le tout. Sur In nature du tout , Sur V Univers, et l’on y trouvait réunis tous les sujets de spéculation, depuis la théorie des atomes et celle des sphères célestes jusqu’aux lois de la génération. L’hexamètre épique convenait peu à l’exposition de telles recherches et à la rigueur de tant d’idées qui fuyaient le symbole comme un mensonge poétique. Cependant les premiers philosophes n’osèrent pas tous s’affranchir de la forme consacrée par l’ancienne poésie religieuse des Hellènes. Xénophane, Empédocle et Parménide écrivirent en vers ; Empédocle garda même, au milieu des abstractions de la science, le ton et les allures d’un hiérophante des temps homériques. Mais le préambule du poëme de Parménide, qui nous est parvenu, montre déjà combien l’esprit sévère de la prose envahit une poésie qui veut être philosophique. L’auteur s’y représente comme enlevé sur un char vers la demeure de la Vérité par de jeunes vierges, qui sont les filles du Soleil, du dieu de la lumière, et, quand il est parvenu au trône de la déesse, c’est-à-dire dès la deuxième page du poëme, voici le discours que lui adresse la Vérité :
« Jeune homme accompagné de tes guides immortelles, sur le char qui t’amène en notre palais, salut. Ce n'est pas
' Académiques, liv. II, cbap. xxiii : t Quem cum eo conferre possumus, non modo ingenii magnitudine, sed eliam animi,qui ila sitausus ordiri ? *
an méchant destin qui t’a fait suivre cette route, loin de celle que bat le pied de l'homme : c’est la loi et la justice. Il faut maintenant que tu apprennes tout, et le ferme cœur de la vérité qui persuade, et les opinions des mortels, qui ne reposent pas sur une solide croyance, mais sur le mensonge ; et tu seras instruit de tout cela pour savoir comment tu dois d’un sûr jugement aller au fond des choses. »
Et elle continuait sur ce ton :
« Eh bien, je vais te dire (emporte avec toi mes paroles) quels sont pour ton esprit les deux seuls chemins de la recherche. C’est, d’une part, que l’être est et que le non-être n’est pas : de ce côté est le chemin de la persuasion, que la vérité accompagne ; d’autre part, c’est que l’être n’est pas et qu’il faut qu’il ne soit pas, etc. »
Et ainsi se déroulaient, en une langue qui n’a vraiment de poétique que le moule du vers et quelques réminiscences du vocabulaire homérique, les formidables abstractions du système de Parménide.
Plus poète, sans doute, dans la profondeur de sa pensée, Empédocle poursuivait aussi cette rigueur d’une théorie de Dieu et du monde, qui ne dût rien aux fictions antiques, et qui rompit avec toute illusion des sens. « Chasse, disait-il dans un vers énergique, chasse la foi de tes membres (c’està-dire celle qui repose sur le témoignage des sens) et conçois chaque chose en son évidence absolue. » Sublime conseil, mais qui demandait, pour être appliqué, des âmes bien grandes aussi et bien fortes. Ils avaient, ces hardis penseurs, ils avaient fait le vide dans les espaces jadis peuplés par tant de chimères qui, gracieuses ou terribles, occupaient au moins l’imagination quand elles ne charmaient ou ne soutenaient pas le cœur; et le vide une fois fait, l’âme se sentait isolée
jusqu’au désespoir dans ces déserts do la science abstraite,
« Je pleurai, s’écriait ailleurs Parménide (le hasard a fait parvenir jusqu’à nous ce cri de sa douleur), je pleurai, je gémis en voyant ces plages nouvelles pour moi. » On croirait entendre Pascal s’écrier dans sa solitude « en regardant tout l’univers muet » : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraye 1 ' »
Dans ce temps, les législateurs même et les moralistes employaient encore le mètre (comme fit Solon, comme fit Théognis), au moins pour écrire leurs mémoires ou résumer en de courtes sentences l’expérience de leur vie; ce qui reste en prose, sous le nom de Zaleucus et de Charondas, parait l’œuvre de quelque ancien faussaire. Interrogée dans le silence de toute poésie, la nature répondait aux uns par les inspirations d’un subtil matérialisme, aux autres par celles d’un idéalisme ambitieux, a d’autres enfin par celles d’une théologie qui dégageait l’intelligence de la matière sans la réduire pourtant à une simple abstraction.
Et voilà les idées auxquelles il fallait enfin trouver, en prose, une expression vraiment digne d’elles. D’ailleurs» quand même la poésie eût déjà réussi à sa manière dans l’expression de telles idées, la prose avait encore à les reprendre pour les redire avec un surcroît de précision ».
Démocrite, le créateur de la théorie des atomes, y avait, dit-on, réussi jusqu’à garder une place tout près de Platon, môme aux yeux des juges les plus délicats en matière de
1 Quelque chose de cet accent douloureux se retrouve dans les vers de Lucrèce (in, 28), s'adressant à Epicure :
His ibi me rebus quædam divins voluplas Percipil atque horror, quod sic Natura tua vi Tam miniresia païens ex omni parte retecta est.
* Cesl ce que remarque judicieusement Quintitien (X, V, § i) : « Verba poetica libertate audaciora non proesumunt eadem proprie dteendi h>cultaiem. *
langage 1 ; mais rien ne nous est resté de son œuvre qui puisse Gtre apprécié dans notre langue.
L’idéalisme des pythagoricien» dédaigna ou craignit longtemps de confier à l’écriture ses formules savantes. Philolails, un des maîtres de Platon, est aussi le premier qui rédigea et publia les doctrines de son école; on peut, jusqu'à un certain point, comprendre la beauté de sa prose doriertne à travers les obscurités de ce morceau que nous a conservé de lui un ancien compilateur *.
« Il faut considérer les effets et l'essence du nombre selon la puissance qui est dans la décade ; car la décade est grande et complète et tout efficace; elle est le principe et le guide (ou le principe directeur) de la vie divine, de la vie Céleste, de la vie humaine... (Lacune assez longue.) Sans elle tout est indéfini, obscur, invisible; car le nombre est, par sa nature, une loi, une direction, un enseignement pour tous de ce qui est douteux, de ce qui est inconnu (ou : de ce qui nous embarrasse ou nous échappe); car aucune chose ne serait claire pour personne, ni eu elle-même, ni relativement à une autre, si le nombre n’existait pas et l’essence du nombre. Le nombre, au contraire, s’alliant dans l’àme à la sensation, rend tout connaissable et abordable, comme le gnomon % donnant tut corps et des dimensions distinctes à la conception de chaque chose, soit infinie, soit finie (ou bien : définissante). Et vous
* Voyez Cicéron, de Oratore, i, 11; Urator, cap. xx.
* Stobée, Eclogœphysicœ, 1, u, § 3. Ce fragment est jugé par l'éminent critique M. A. Bœckh comme l'un des pins authentiques qui nous soieut parvenus sous le nom de Philolaàs. On sait que le plus grand nombre des morceaux qui portent te nom des premiers pythagoriciens sont l'oeuvre d'anciens faussaires.
3 Gnomon a ici, comme t'a bien vu M. Bœckh, le sens qu’il a chez les mathématiciens (voir Aristote, Physique, ni, 4; et Jamblique, Arithm., p. 83, éd. Tenir.) ; il désigne les nombres dont l'addition successive forme les nombres polygonaux.
verrez la nature et la puissance du nombre se montrer nonseulement dans le monde des démons (des astres) et des dieux, mais encore et partout dans les œuvres et les conceptions humaines, et dans tous les travaux de l’art, et dans la musique. »
Une rencontre heureuse nous permet aussi de saisir dans sa première et presque naïve expression le spiritualisme d’Anaxagoras. Nous avons encore le début de son livre sur la Nature, une page entière qui ne devrait pas être éloignée de ce début et quelques autres fragments. Le temps a, par endroits, bien défiguré les ruines même qu’il a laissées vivre, et l’obscurité des lignes qu’on va lire tient en partie à ces dégradations aujourd’hui presque irréparables. On peut croire, néanmoins, que la prose originale d’Anaxagoras ne différait pas beaucoup, en général, de ce qu’elle nous parait être aujourd’hui. Le philosophe commençait ainsi :
« Toutes choses existaient à la fois, infinies en nombre et en petitesse ; car le petit était infini ; et tandis que toutes choses existaient à la fois, aucune n’était apparente, à cause de sa petitesse. Car l’air et l’éther enveloppaient tout, étant l’un et l’autre infinis; or, l’air et l’éther sont les plus grandes choses en nombre et en grandeur qui soient dans le tout. »
On dirait les impressions, encore confuses, d’une vue qui plonge dans les profondeurs de l’univers, et qui n’en saisit encore que la mystérieuse et immensurable richesse. Mais la lumière va luire peu à peu dans ce chaos, avec l’apparition d’une force intelligente qui organise et domine la matière.
« Les autres choses ont une part distincte du tout ; mais l’esprit est infini, indépendant, il ne se mêle à aucune chose,
DANS LA LITTÉRATI'HE GRECQl'E. 303
et seul il De relève que de lui-même. Car, s'il ne relevait pas de lui-même et s’il se mêlait à autre chose, une fois mêlé à quelque autre chose, il participerait de toutes (car en tout est une part de tout, comme je l’ai dit plus haut), et le mélange l’entourerait, de manière qu’il ne pourrait maîtriser aucune chose, comme lorsqu’il est seul dépendant de lui-même. Car il est la plus subtile de toutes les choses et la plus pure, il a toute notion de toute chose, et il a force suprême. De ce qui renferme une âmé, soit grande, soit petite, il n’est rien que l’esprit ne maîtrise. C’est aussi l’esprit qui a maîtrisé le mouvement circulaire, pour qu’à l’origine il y eût mouvement circulaire. Et d’abord il fit circuler un peu les choses ; puis il les fit circuler davantage, et il les fera circuler davantage encoro. Le mouvement des choses, et la séparation et la distinction des choses, l’esprit a conçu tout cela. Ce que chaque chose allait devenir et ce qu’elle était, ce qu’elle est maintenant ' et ce qu’elle sera, l’esprit en a réglé l’ordre, comme aussi ce mouvement circulaire dont se meuvent les astres, et le soleil, et la lune, et l’air et l’éther, séparés comme ils sont; et c’est le mouvement qui les a fait se séparer, qui sépare le dense et le rare, le froid et le chaud, l’obscur et le lumineux, l'humide et le sec. Bien des choses ont leur part distincte, et pourtant aucune chose ne se sépare absolument d’une autre, si ce n’est l’esprit. Et tout esprit est de semblable nature, grand ou moindre. Aucune autre chose ne ressemble ainsi à une autre chose ; mais la chose qui l’emporte en nombre dans un être a fait ot fait encore qu’il paraît un. » (Fragment 8e.)
Plus loin, revenant sur sa pensée, comme pour la saisir d’une étreinte plus vivo, Anaxagoras redisait ce que nous venons de lire déjà sous une forme peu différente :
1 Ju lis, avec M. Mnilacli, âaaxau lieu ileôoaque lionne Sim |>1 ici us, à cet euüroitilu moins. Cf. Anaxagorœ fragmenta, >:d. Scüaubacb, |>. 110.
ii Quand l’esprit eut commencé à mouvoir, par ce mouvement toutes choses se distinguèrent; et autant l’esprit mouvait, autant se distinguaient toutes choses; et plus le mouvement s’opérait en séparant les choses, plus il devenait puissant à les séparer. »
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu’on suit avec un intérêt qui est presque de l’émotion ces bégayements d'une langue novice à l’expression do la pensée philosophique, Cette pensée elle-même est bien indécise encore ; elle pressent la vérité plutôt qu’elle ne la perçoit ; elle la touche comme à tâtons plutôt qu’elle ne l’embrasse. Le vos? ou l'intelligence, qu’Anaxagoras introduisait sur la scène du monde (l’antiquité tout entière lui en a fait honneur), n’était pas encore, aux yeux du philosophe, un personnage déterminé, complet par ses attributs, un Dieu vivant, en un mot. Il n’avait pas suffi de répudier le vieil anthropomorphisme qui résumait dans la personne du Jupiter Olympien le triomphe de l’esprit sur les forces brutales de la nature ; à la conception homérique il en fallait substituer une qui satisfit la raison et qui, en même temps, répondît à un éternel besoin de l’âme humaine en lui présentant son Dieu comme upe personne digne d’amour et do respect. Après ces pages du philosophe athénien où s’exprime avec une sorte d’éloqyence le rêve ardent d’une religion et d’une cosmologie toute rationnelle, relisons la belle page où Buffon définit la matière en regard de l'esprit qui l’anime, la nature en regard de Dieu.
« La nature est le système des lois établies par le Créateur pour l’existence des choses et pour la succession des êtres. {4 nature 11’est point une chose, car cette chose serait tout ; la nature n'est point un être, car cet être serait Dieu ; mais on peut la considérer comme une puissance vive, immense, qui
embrasse tout, qui anime tout, et qui, subordonnée à celle du premier être, n’a commencé d’agir que par son ordre, et n’agit encore que par son concours ou son consentement. Cette puissance est de la puissance divine, la partie qui se manifeste ; c’est en même temps la cause et l'effet, le mode et la substance, le dessein et l’ouvrage : bien différente de l’art humain, dont les productions ne sont que des ouvrages morts, la nature est elle-même un ouvrage perpétuellement vivant, un ouvrier sans cesse actif, qui sait tout employer, qui travaillant d’après soi-même, toujours sur le même fonds, bien loin de l'épuiser, le rend inépuisable : le temps, l’espaoe et la matière sont sos moyens, l’univers son objet, lo mouvement et la vie son but.
« Les effets de cette puissance sont les phénomènes du monde ; les ressorts qu'ello emploie sont les forces vives, que l’espace et le temps ne peuvent que mosurer et limiter sans jamais les détruire ; des forces qui se balancent, qui se confondent, qui s’opposent sans pouvoir s’anéantir : les unes pénètrent et transportent les corps, les autres les échauffent et les animent ; l'attraction et l’impulsion sont les deux principaux instruments de l’avion de cette puissance sur les oorps bruts; la chaleur et les molécules organiques vivantes sont les principes actifs qu’elle met en œuvre pour la formation et le développement des êtres organisés.
« Avec de tels moyens, que ne peut la nature? Elle pourrait tout, si elle pouvait anéantir et créer; mais Pieu s’est réservé ces deux extrêmes de pouvoir : anéantir et créer sont les attributs de la toute-puissance ; altérer, changer, détruire ; développer, renouvelor, produire, sont les seuls droits qu’il a voulu céder. »
N’y a-t-il pas bien, en effet, vingt siècles de distance entre ces doux conceptions philosophiques et entre ces deux langages ? Quel effort de travail l’esprit humain n’a-t-il pas
dû faire pour atteindre à cette précision savante dont Buffon nous offre le plus parfait modèle 1 Entre Buffon et Anaxagoras il y a la prose de Platon et celle d’Aristote ; il y a celle de Cicéron, celles de Descartos,de Pascal et de Malebranche, qui marquent, pour ainsi parler, les nuances et les degrés de l’art d’écrire en prose sur ces matières d’une difficulté suprême pour l’artiste comme pour le penseur.
Descartes, Pascal et Malebranche nous sont familiers comme prosateurs français. Platon et Cicéron, qui ne les connaît ou ne croit les connaître? Au moins en avons -nous lu assez pour savoir ce que vaut l’éloquenco au service de grandes idées. Mais Aristote n’est pour nous qu’un philosophe. Tant de force et do subtilité dans la pensée, une si longue et si impérieuse domination exercée par la doctrine, ont fait un peu oublier qu’Aristote aussi savait écrire, et que les anciens lui donnaient une place parmi les modèles. Ce n’est pas sans quelque surprise aujourd'hui que nous entendons Cicéron signaler dans ses écrits « la finesse, la douceur, le poli du langage, les ornements même et l’abondante variété de l’éloquence, » et que nous retrouvons dans Quintilien à peu près les mêmes éloges1. Nous sommes curieux de savoir ce que les livres subsistants du Stagirite nous apprennent, à cet égard, de son talent. Aristote écrivain I Pour bien des personnes, aujourd’hui, c’est presque un paradoxe ; rien n’est plus vrai cependant. Aristote est un écrivain de premier ordre, et il a si peu besoin de ce mérite pour rester un immortel génie, qu’on n’est pas suspect de complaisance en rattachant ce fleuron de plus à sa couronne. Les anciens, d’ailleurs, ne l’ont pas seuls fait avant nous. Un des esprits les plus élégants du dix-septième siècle n’a-t-il pas loué dans Aristote « la beauté, la pureté, la netteté très-attique et je ne sais
1 Cicéron, Acadcmica, II, eliap. xxxvm et xlvi ; de Oratore. I, cbap. xi ; Hrutus, chap. xxxi ; ad AU., II, i ; Topica, chap. i. Quintilien, X, I, § 83.
quelle douceur de son style' ? » Arrêtons-nous donc quelques instants sur la prose d’Aristote pour y marquer au moins les principaux degrés par où la prose, en philosophie, s’élève de la sécheresse didactique à une sorte d’élégance austère, et quelquefois, dans l’austérité même, à des mouvements presque sublimes.
Qui veut observer dans Aristote les tâtonnements d’une langue obligée à chercher des formules pour les plus profondes et les plus abstraites conceptions, d’une langue souvent indécise encore, sujette aux répétitions, aux synonymies enibarrassantes, qu’il ouvre presque au hasard la ;l/étaphysique et la Physique : c’est presque Anaxagoras, mais Anaxogoras avec un ton plus ferme et une plus franche allure, comme on le verra dans le passage suivant, qui est classique chez les historiens de la philosophie :
« La pensée paraît être la plus divine des qualités que nous voyons ; mais comment elle nous semble telle, c’est ce qu’il n’est pas facile d’expliquer. Si Dieu ne pense rien, où est sa dignité? une telle vie ne serait qu’un sommeil; et s’il pense, mais qu’une autre pensée que la sienne le domine (or, en ce cas, la pensée n’est plus son essence même, mais une puissance), alors il n’est plus la suprême essence ; car c’est dans la pensée que réside toute sa valeur. En outre, soit que son essence consiste dans la pensée en puissance ou dans la pensée en acte, que pensera cette pensée? Elle se pensera elle-même ou une autre chose, et, si une autre chose, toujours la mémo ou tantôt l’une et tantôt une autre. Or, est-il indifférent qu’elle pense le bien ou n’importe quoi? n’y a-t-il pas même telle chose qu’elle ne saurait penser? Il est donc évident que l’être divin et noble par-dessus tout pense et
i Pellisson, Mémoire sur quelques travaux à proposer aux gens de lettres. (CEuwys, t. II, p. 352.)
310 XI. DES OMGIXES DE LA PBOSE
pense une pensée toujours la même ; il ne pourrait que perdre à changer, ce qui est déjà un mouvement. Et d’abord si la pensée n’était pas son être môme, mais une simple puissance, il est naturel qu’en se continuant elle devienne une fatigue. Ensuite il y aurait évidemment quelque chose de plus noble que la pensée, son objet; car le penser et la pensée subsistent même devant le plus vil objet ; et si nous voulons échapper à cette conséquence (car mieux vaut ne pas voir du tout que voir certaines choses '), la pensée (en elle-même) ne saurait être excellente : l’être divin se pense donc lui-même, puisqu’il est excellent, et sa pensée est la pensée de la pensée *.»
Qui veut suivre, comme pas à pas, à travers les détours d’une phrase claire, mais lente et un peu technique, la marche scrupuleuse d'un observateur de la nature, qu’il lise \' Histoire des animaux, et particulièrement, au huitième livre de cet ouvrage, lo résumé de l'idée juste et féconde d’une gradation dos êtres depuis le minéral jusqu’à l’homme, ou bien encore ces ingénieuses analyses qui remplissent la Morale a Nicomaque , surtout les livres VIII et IX, et, entre autres, le morceau qui traite des deux égoïsmes. La philosophie ancienne n’a rien de plus subtil ni de plus froidement exact. Mais le ton s’anime aussi quelquefois dans ces sortes de spéculations morales. Il ne se peut que l’homme, aux prises avec les épreuves de la vie, laisse tout à fait insensible celui qui l’observe pour le décrire. Aussi, écoutez, dans la page suivante, l’observateur que l’émotion saisit au spectacle de ce noble jeu de nos facultés :
« L’activité de l’homme, dirigée selon la vertu, est souveraine maîtresse de son bonheur. Rien, en effet, dans les
■ le corrige ici, par la simple transposition du mot fna, le texte grec, qui me parait fautif.
1 Métaphysique, XII, IX.
n.KSS LA LITTERATURE GRËCQl’K. 311
œuvres de l’homme n’a un caractère aussi stable que les œuvres vertueuses : il semble qu’elles durent plus que la science même. De ces œuvres même, les plus méritoires sont les plus durables, parce que ce sont elles qui assurent le plus continuel bonheur ; et voilà pourquoi apparemment elles ne sont pas sujettes à l’oubli. L’homme vraiment heureux aura donc ce qu’il désire, et sera heureux toute sa vie, parce que toujours ou mieux que personne il tendra do ses actes et do sa pensée vers la vertu, parce qu il supportera mieux que personne les vicissitudes du sort, toujours maître de lui et des mouvements de son âmo : je parle du véritable sage, de cette vertu que rien ne peut ébranler ni atteindre. Maintenant, parmi les nombreux et divers événements qu'amène la fortune, il est clair que les petits malheurs, comme les petites prospérités, oht sur la vie peu d’influence. Mais les biens de fortune, s’ils nous viennent souvent et en grand nombre, rendront la vie plus heureuse, et parce qu'ils l’embellissent naturellement, et parce qu’on en peut faire un bel et honnête Usage. D’un autre côté, les trop grands revers pèsent sur le bonheur et l’altèrent, apportant avec eux des afflictions et créant des obstacles à notre activité. Et pourtant, alors même, la vertu brille, lorsqu’on sait bien supporter de nombreuses et grandes infortunes, non point par indifférence, mais par noblesse et grandeur d'âme. Si donc l'activité est maîtresse de la vie humaine, comme nous l’avons dit plus haut, aucun des vrais heureux ne peut devenir misérable, car il ne fera jamais rien do méchant et de bas. Je crois, en effet, que l’homme réellement honnête et sensé supporte dignement les coups de la fortune et sait tirer le meilleur parti des événements »
Il y a cependant un spectacle qui passionne plus vivement encore Aristote, c’est celui de la vie contemplative, étran-
1 Morale à Nicomaque, I, xi.
gère aux devoirs et aux intérêts du monde, consacrée tout entière aux choses impérissables ; on sent que le philosophe est là sur son vrai domaine et qu'il s’y complaît.
« Si, entre les actions vertueuses, celles de la vie politique et militaire sont les plus belles et les plus considérables ; si cependant elles ne sont pas désintéressées, mais tendent à une fin, et ne sont pas désirables pour elles-mêmes, l’activité de l’esprit, au contraire, paraît l’emporter, parce qu’elle est toute contemplative, ne poursuit aucune fin qu’elle-même, renfermo un plaisir qui lui est propre, s’augmente sans secours étranger, enfin parce qu’elle semble réunir, autant que cela est permis à l’homme , l’indépendance, le désintéressement, le calme, et tout ce qui fait la béatitude... Une telle vie est peut-être au-dessus de l’humanité, car ce n’est pas à litre d’hommes que nous en jouissons, mais à cause de ce qu’il y a en nous de divin '. Autant le divin l’emporte sur la nature complexe de l’homme , autant son activité l’emporte sur celle que toute autre vertu fait naître. Si donc l’esprit est, par rapport à l’homjne, quelque chose de divin, la vie selon l’esprit est divine par rapport à la vie humaine ; et il ne faut pas, comme voudrait la maxime vulgaire, se réduire, parce qu’on est homme, ’à des pensées humaines, ou, parce qu’on est mortel, à des pensées mortelles 1 ; mais, au contraire, s’immortaliser, autant qu’il est possible, et tout faire pour vivre selon la plus noble partie de nousmêmes3 ; car si elle tient peu de place, elle est d’une force et d’un prix bien supérieurs à tout le reste. On pourrait même dire qu’elle constitue la personne de chacun, en étant la maîtresse partie et la meilleure. Il serait donc étrange de ne pas
1 Mêmes pensées dans Platon, République, IX, p. 589. s Cf. Métaphysique , I, ï; Rhétorique, II, 21 ; el Euripide, Bacchantes, vers 393.
* A comparer avec saint Paul, aux Gâtâtes, VI, 8.
vivre selon notre être, mais selon ce qui n’est pas nous '. »
Bossuet avait remarqué ce cri d’éloquence s’échappant des profondeurs d’une méditation austère*, et Buffonn’on reproduit qu'un bien faible écho dans ces lignes où pourtant il exprime, au fond, la même pensée qu’ Aristote.
« Le bonhew est au dedans de nous-mêmes ; la jouissance de notre âme est notre seul vrai bien... Content de son état, lo sago ne veut être que comme il a toujours été, ni vivre que comme il a toujours vécu ; se suffisant à lui-même, il n’a qu’un faible besoin des autres, il ne peut leur être à charge; occupé à exercer continuellement les facultés de son âme, il perfectionne son entendement, il cultive son esprit, il acquiert do nouvelles connaissances et se satisfait à tout instant, sans remords, sans dégoût ; il jouit de tout l’univers en jouissant de lui-même. Un tel homme est sans doute le plus heureux de la nature 3. »
Qui est ici le plus égoïste pour le sentiment, et, par uno conséquence naturelle, le plus froid dans son langage ? ne serait-co pas Buffon? Il y a quelque chose do hardi et de noblement inspiré dans l’ambition d’Aristote, et cette ambition donne à son style une grandeur forte et sereine. La science est pour lui un moyen de s'immortalise? ; Buffon semble n’y voir que la meilleure recette pour vivre tranquillo au milieu d’une bibliothèque et. près d’un muséum.
Ainsi, ces maîtres de la pensée comme du style ont souvent gardé sur leurs disciples non-seulement l’avantage des premiers exemples, mais l’avantage aussi des beautés durables ; et voilà qu’ Aristote « de sa main puissante, mais peu
* Morale à Nicomaque, X, vu.
* Analyse de la Morale à Nicomaque, publiée pour la première fois par IU. Nourrisson, en 1851.
3 Discours sur la nature des animauç.
soigneuse, » comme l’a dit heureusement un de ses derniers traducteurs *, se trouve avoir tracé des tableaux que nul art moderne ne surpasse. La raison en est simple, et BufTon luimêmo nous la dira. Si « le style n’est que l’ordre et le mouvement qu’on met dans ses pensées, » le philosophe pour qui science et méthode ne furent qu'une seule chose devait, malgré certaines défaillances, être un grand écrivain. Il fallait bien que ce génie si original se créât, môme sans y songer, une langue à son image, langue très-naturelle et très-simple par le choix des mots comme par celui dos tournures, trèsjalouse de la clarté qu’elle n’atteint pas toujours, çà et là relevée par des traits d’une vigueur saisissante ou d’une grâce aimable, très étrangère surtout aux artilicesde la rhétorique (que nul pourtant n’a mieux définis qu’Aristote), uniquement séduisante par je ne sais quel éclat mystérieux du sentiment et de l’idée qu’elle exprime. La sincérité sans apprêt, tel est, en effet, le principal devoir de l’écrivain philosophe, et Aristote, ne nous eût-il jamais donné d’autre leçon que celle-là, resterait encore, à ce seul titre, un des plus utiles précepteurs de l’esprit moderne.
Je me laisserais volontiers aller à poursuivre cette étude, en caractérisant par des exemples choisis les plus remarquables variétés de la prose grecquo selon les temps et les écoles. Môme en nous bornant aux écoles philosophiques, il serait cürieux de voir la prose grecque se guinder et se tendre sous l’effort du stoïcisme ; se relâcher et s’amollir jusqu’à la platitude chez les épicuriens 2 ; se ranimer avec Plutarque, chez qui elle reflète et la naïveté d’une imagination charmante et d’incroyables richesses de lecture; puis s’enrichir d’un faux luxe et d’une poésie suspecte sous le souffle du mysticisme alexandrin, et cela au temps môme où le christianisme s’em-
* M. Barthélemy Saint-Hilaire.
1 Cela se volt bien maintenant par les nombreux morceaux de philosophie épicurienne que nous ont rendus les papyrus grecs d’Herculauum.
pare do cet instrument vieilli, le retrempe, l’assouplit et lui rend une force nouvelle. Je serais môme tenté de suivro, dans une autre voie, les progrès de la prose grecque. Dans lè genre épistolaire, par exemple, où l’on a jusqu’ici fort négligé de l’étudier, elle offre le curieux phénomène d’une littérature qui commence par la sophistique et qui finit par le naturel. Les plus anciennes lettres qui nous soient parvenues sont toutes apocryphes, ou peu s’en faut, toutes œuvres do faussaires plus ou moins habiles ; jusqu’au deuxième siècle de l’ère chrétienne, nous ne rencontrons guère que des collections épistolaires fabriquées par des rhéteurs, qui même n’ont pas toujours caché leur vrai nom. C’est avec la décadence du paganisme que commencent les recueils de lettres authentiques ; alors ils se multiplient, et ils comptent parmi les consolations de l'homme de goût au milieu des ruines d’une grande littérature que le christianisme ranimait, sans réparer pourtant toutes ses pertes.
Mais, pour aujourd'hui du moins, il vaut mieux nous arrêter. Le lecteur ne nous suivrait pas sans fatigue à travers cette autre partie de l’histoire. J’ai déjà même dépassé les limites du cadre où je voulais seulement réunir quelques faits et quelques vues sur les origines d’un art que les littératures classiques ont porté si haut.