XII. introduction a l’étude
ses lois ; et c’est ainsi qu’ils l’ont voulu pratiquer depuis le premier éveil de la science dans leur littérature jusqu’au tempsoùcette littérature va s’éclipser sous l’humiliation d’une longue servitude. Il y a là .presque vingt siècles d'une tradition continue et souvent brillante, à travers toutes les vicissitudes d’une destinée pleine de malheurs et de gloire.
Dans la pratique, sans doute, les Grecs sont restés audessous de leurs belles et fortes théories.
Un satirique romain a dit, et combien de fois n’a-t-on pas répété après lui :
Quidquid Græcia inendax Aude! in hisloria ’.
Quintilien écrivait avec plus de mesure : Græcis historiis plerumque poeticœ similis est licentia *. S’il est vrai de quelquesuns, et s’il est vrai en de certaines limites, le reproche est-il juste en un sens général? Deux mille années durant, les Grecs ont tenu la plume (qu’on me pardonne le commode anachronisme de cette métaphore) pour recueillir et consacrer le souvenir des choses humaines. Ils ont écrit l’histoire sous tontes les formes, dans toutes les dimensions. Histoire des hommes ou des choses, des grandes nations ou des moindres municipes, annales universelles ou particulières, mémoires politiques, mémoires militaires, mémoires littéraires, il n’est rien qu’ils aient oublié, rien qu’ils aient négligé ; et une bibliothèque historique, au temps d’Auguste, à Athènes
1 J uyénal, Satire x, 17t.
! Institution oral., II, 4, 19.
DES HISTORIENS GRECS
ou bien à Alexandrie, offrait peut-être toutes les divisions, toutes les diversités, sinon toute l’abondance de richesses que peut offrir aujourd'hui une grande bibliothèque à Paris ou à Berlin. Que dans cette école d.’une activité si vive et si féconde, il se soit glissé plus d’un romancier ou d’un rhéteur peu scrupuleux ; qu'à la sincérité de la tradition se mêle souvent, chez eux, soit la fable trop complaisamment recueillie dans les souvenirs populaires, soit la fable inventée tout exprès pour embellir le récit ; que la mythologie, autrefois reine dans la littérature, que le roman en prose, espèce de mythologie bourgeoise, introduit plus tard, ne soient pas toujours restés dans le domaine qui leur était propre et se soient, par surprise, introduits dans la place qui n’était pas toujours défendue par l'austère vigilance d’un Thucydide, a-t-on le droit de s’en étonner? Les Romains euxmêmes devaient-ils infliger aux Grecs do tels reproches, quand un de leurs plus grands historiens nous déclare que Rome peut imposer ses vieilles fables aux peuples vaincus, du même droit qu’elle leur a imposé son pouvoir1 ; quand un autre nous apprend naïvement qu’il est d’usage, parmi ses confrères, dans le bilan des batailles, de ne pas donner le compte des pertes subies par les armées de la République Et nous autres modernes, avant de nous indigner des mensonges qui altèrent et défigurent si souvent la vérité dans les récits que nous oDt transmis les Grecs, ne devrions-nous pas, avant tout, et pour être équitables, faire en ce genre aussi la revue de nos erreurs et de nos fautes *?
L’esprit chrétien, par sa générosité même, qui ne distingue ni les races ni les civilisations et qui ne voit partout que des hommes, nous dispose envors les Grecs à une autre sorte
1 Tile-Live, préface de ses Histoires.
1 Tacite, cilé par Paul Orose, Histoire, vu, 10.
* Voir le piquant morceau de M. Aug. Thierry, intitule : Notes sur quatorze historiens antérieurs à Mézeray.