XII. INTRODUCTION A L'ÉTUDE
de sévérité, j’allais dire d’injustice. A ce point de vue d’observation impartiale et large, on reproche volontiers aux historiens grecs leur prédilection pour le monde hellénique ; on se plaint de ce qu’il n’ont pas compris d’autres civilisations que celles qu’ils représentent eux-mêmes et si noblement. Mais Hérodote ne nous disait-il pas tout à l’heure qu'il s’occuperait des barbares comme des Grecs, et n’a-t-il pas bien tenu sa parole, celui que plusieurs peuples de l’ancien monde ont aujourd’hui pour unique témoin et pour unique narrateur de leur histoire; celui qui, pour d’autres annales, comme celles des Egyptiens et des Perses, est resté jusqu’aux dernières découvertes de la scionco moderne l’autorité la plus abondante encore et la plus sûre ? Que l’on ne se méprenne pas, d’ailleurs, sur le sens attaché par les Grecs au mot barbare, et qu’on n’y attache pas (l'erreur serait grave) l’idée d’un mépris inhumain pour l’étranger1. Au contraire, je ne sais pas s’il y a eu dans le monde un peuple plus jaloux de connaître ses voisins, ni plus naturellement appelé à leur procurer la grande publicité de l’histoire*. Quel autre peuple, je le demânde, se serait donc chargé de cet office dans lè monde, si les Grecs ne l’avaient pris du droit de leur pàssion même pour là science ? Est-ce le peuple juif, fort jàloux de ses anciens titres de noblesse, dépositaire de traditions vénérables, mais qui, avant le christianisme, semble bien moins disposé à répandre les vérités contenues dans ses livres nationaux, qu’à les protéger contre tout mélange avec
1 Voir, là-dessus, un précieux témoignage du géographe Ératoslhène, cité par Strabon, liv. I, p. 66, éd. Casaubon. Hérodote (îx, il cl 55) nous apprend que chez les Spartiates on disait l 'étranger au lieu de
te barbare ; preuve nouvelle que celle dernière dénomination n’impliquait pas toujours une idée de mépris ou d'hostilité.
* Denys d'Halic., Lettre à Pompée, chap. vt, loue précisément Théopompe d’avoir décrit dans son livre, non-seulement les moeurs des Grecs, mais encore celles des Barbares.
DES HISTORIENS GRECS
les doctrines du dehors? Serait-ce le peuple persan, avec son orgueil et son esprit de conquête, qui n’était, certes, pas celui de la propagande paisible et delà civilisation ? Serait-ce les Egyptiens, si merveilleusement pourvus de tous les instruments qui servent à fixer le souvenir et à le perpétuer, mais si peu préparés par la perfection complexe de leur système d’écriture, si peu enclins par leur génie à se mêler aux autres nations ? Serait-ce ces Indiens dont je signalais, tout à l'heure, l’imagination puissante, mais étroite, pour ainsi dire, et comme égoïste dans sa richesse môme? Ou, enfin, ces Chinois, merveilleux collecteurs de dates et de faits, mais dont l’intraitable patriotisme n’a jamais accepté que comme une humiliation le moindre contact avec l’étranger; que le bouddhisme a pu convertir à moitié, sans les rendre plus sociables, et à qui nous sommes obligés d’imposer aujourd'hui, par l’éclatante supériorité de nos armes, le respect des plus vulgaires principes du droit international ? Tous ceux-là ont quelquefois subi comme une intrusion l’histoire même des peuples qui, de près ou de loin, les ont dominés, et c’est ainsi, par exemple, que les annales des Tartares font aujourd’hui partie des annales mêmes de la Chine. Mais sauf de rares et particulières exceptions, il n’est aucun de ces peuples ' qui ait aimé, qui ait recherché ses voisins, qui les ait conviés aux honneurs de l’histoire comme à une sorte d’hospitalité généreuse. Les Grecs sont évidemment le peuple historien par excellence, parce qu’ils sont, entre tous, le peuple voyageur, hospitalier et curieux.
Un livre, aujourd’hui perdu, représentait fort bien, à cet égard, l’intelligente et vive curiosité de la nation grecque, je veux parler des Républiques d’Aristote, où se trouvaient analysées et décrites les constitutions de deux cents
1 Je n’ai pas même mentionné les Arabes, parce qu’ils entrent beaucoup plus lard sur la scène politique comme sur la scène littéraire du monde.