XII. INTRODUCTION A L’ÉTUDE
maine. Nulle part, dans les pays grecs, on no trouve rien qui rappelle cet insolent usage des triomphes, où toutes les richosses de l’art comme de l’industrie, violemment arrachées aux vaincus, étaient promenées en un long cortège pour l’enivrement d’une foule orgueilleuse ; nulle part surtout on ne trouve cette guerre faite à la langue des peuples devenus sujets. Au contraire, dans l’Occident et partout où ne s’est pas rencontrée une civilisation assez puissante pour maintenir sa langue à côté de celle des conquérants, ce fut le dernier effort de la conquête romaine de substituer aux divers idiomes des vaincus celui du peuple vainqueur*. Nous le savons, nous autres Français, par une douloureuse expérience, quand, sous un sol tant de fois remué par les révolutions, nous cherchons si laborieusement quelques vestiges des monuments élevés par nos premiers pères, et quand, sur le fond de notre langue éminemment latine, nous dégageons avec peine quelques traits fugitifs de la langue des druides et de Vercingétorix, tant Rome avait bien réussi à nous imposer la sienne avec sa religion et ses lois I
Les historiens modernes ont sur les anciens un autre avantage : ils sont plus sévères dans la critique et dans l’emploi des documents sur lesquels repose la narration historique ; et, entre autres actes de sévérité, ils ont exclu de l’histoire ces harangues de pure invention, dont les Thucydide et les Tite-Live avaient fait un si bel usage, dont tant d’écrivains médiocres avaient fait un abus si puéril. Mais à cet égard, il est vrai que l’illusion remonte bien haut et qu’elle a été bien difficile à dissiper.
Pendant la période qui s’étend entre la première agression des Orientaux contre l’Europe et l’expédition d’Alexandre, l’éloquenco grecque a'produit, dans tous les genres, une foule de chefs-d’œuvre ; au point que, parmi les nombreux ora-
1 Saint Augustin, Cite de Dieu, xix, 7. Cf. Plutarque, Questions platoniques, x, 3.
DES HISTORIENS GRECS
leurs qui avaient illustré la tribune politique et le barreau, on avait pu en choisir dix pour former comme une pléiade d’orateurs modèles. Or. pas une page de ces orateurs ne figurait dans les récits des historiens leurs compatriotes et souvent leurs contemporains. Que si un personnage historique, célèbre par son éloquence, devait être introduit dans quelque scène de débats sur la place publique, au sénat ou dans les tribunaux, même quand les discours qu'il avait prononcés existaient encore, il était de règle, chez les Grecs, de ne présenter de ce discours qu'une analyse ou plutôt une rédaction écrite du style même de l'historien. A plus forto raison, si les discours originaux n’existaient pas, l'historien ne se faisait poinlscrupule de recomposer (bien entendu, avec une science et un sentiment plus ou moins justes des vraisemblances) le fond comme la forme des harangues qu’il prêtait à l’orateur politique. Ainsi, lorsque Périclès prend la parole au milieu des récits d’un annaliste grec, ce n’est pas sa véritable voix épie nous entendons; c’est celle de l’annaliste lui-même, accommodée seulement au personnage et aux circonstances ; rien de plus. En cela les Romains ont fidèlement imité les Grecs : ni Tite-Live n’ose conserver à Caton son énergique et vieux langage, ni Tacite n’ose laisser prononcer à Claude le discours, parfeis étrange et naïf, dont nous avons encore une rédaction originale sur les célèbres Tables de Lyon. Tous ont pensé quo l’histoire était un tableau et qu’il fallait qu’elle fût d’une seule main. Tous ont revendiqué, tous ont pratiqué ce droit et ce devoir difficile de faire parler les orateurs les plus illustres, en leur prêtant des harangues proportionnées pour l’étendùe et appropriées pour le langage aux convenances de leur propre récit.
De tels exemples ont fait loi non-seulement à travers le moyen âge, où le maigre talent de maint chroniqueur a voulu s’essayer à l’éloquence sur le patron du Conçûmes classique ; non-seulement au siècle de la Renaissance, où l’antiquité