XII. INTRODUCTION A L'ÉTUDE
reçut tant d’hommages d’une imitation superstitieuse jusqu’à la puérilité, mais au dix-septième siècle, mais encore dans lçs premières années du dix-huitième. C’est Fénelon', c’est Voltaire * qui, peu à peu, nous ont inspiré des scrupules sur cet abus consacré par de séduisants modèles et protégé par une sorte de prescription séculaire. Voltaire surtout a fait triompher en ce genre l’esprit de la véritable critique,.et, qui plus est, il a su appuyer la théorie nouvelle par ses exemples.
Mais, hélas 1 il faut bien l’avouer, les exemples mêmes de Voltaire ne nous ont pas consolés autant que nous a convaincus sa critique ingénieuse et vive. Ni l’exquise vérité de narration qui nous charme dans la Vie de Charles XII , ni l’heureuse variété du Siècle de Louis' XIV, n’ont complètement répondu à l’idée que les anciens nous donnent d’un tableau complet de la vie des grands hommes et des peuples. Les historiens successeurs de Voltaire n’ont guère mieux réussi que lui à nous rendre ce caractère de majestueuse unité qui nous frappe dans les anciens chefs-d’œuvre de l’art historique. Voilà plus d’un siècle que nous avons banni de l’histoire tout discours qui n’est pas le texte même ou l’analyse fidèle et clairement avouée d’un document authentique. Le vide que nous avons fait, par cette exclusion, est bien large, et nous ne savons plus comment le remplir. Nous sentons que la réalité se compose de deux choses, les actions et les paroles, et que c’est la rendre d’une manière incomplète, que de représenter seulement les attitudes et les mouvements successifs des personnages. En présence de ces peintures muettes, de ces récits inanimés, comme les appelle hardiment un ancien rhéteur1 11, nous ressentons quelque chose de l’impression que
1 Lettre à l'Académie, g 8.
* Dictionn. philos., au mot Histoire.
s Marcetlinus, Vie de Thucydide, § 58, oit il parle des prédécesseurs d'Hcrodole, qui se bornaient au simple récit et n’osaient pas faire parler leurs personnages.
DES HISTORIENS GRECS. 333
parfois on éprouve devant un tableau d’histoire, où toutes les perfections du dessin et du coloris ne rachètent pas l’inévitable mutisme des personnages. Voilà un tribun penché sur la foule, où sa voix a fait circuler toutes les émotions de l’enthousiasme ou de la colère ; voilà un général à la tête de ses soldats, en face de l’armée ennemie contre laquelle il les entraîne. J’admire la beauté dramatique de leur pose, le feu de leur regard, mais j’attends le son de leur voix, et, malgré moi, je regrette les scrupules de l’écrivain qui laisse sa peinture muette plutôt que de faire tort à la vérité de l’histoire en ne la complétant que par la vraisemblance.
Il m’a été donné (c’est un bonheur et un honneur dont je garderai toujours le pieux souvenir) d’assister de très- près aux derniers travaux d’un grand historien, Augustin Thierry. J’ai vu ce génie à la fois patient et passionné aux prises avec les difficultés nouvelles de l’art historique, tel que la sévérité moderne s’obstine à le concevoir et à le pratiquer. Il voulait écarter sans pitié de l’histoire la fausse rhétorique ; mais il sentait bien que la vraie mérite d’y garder une place, et cetle vraie rhétorique, il s’efforçait de la retrouver dans les moindres vestiges des témoignages anciens ; il savait souvent la restituer avec une merveilleuse industrie, tantôt développant une simple et rapide indication des chroniqueurs, tantôt rapprochant deux formules qui se complétaient l’une par l’autre, ou déplaçant de quelques années un texte oratoire dont la forme pouvait sans mensonge se prêter à quelque substitution de circonstances ou de nom propre. C'était un labeur scrupuleux, c’étaient des artifices inexprimables de divination , de composition et de style, pour rendre à des récits puisés dans Grégoire de Tours ou dans Frédégaire leur saine et vive originalité, en les dégageant de la rouille qui souvent les obscurcit, ou des faux et maladroits ornements qui les défigurent plus encore.