‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 80 sur 153 · II · texte numérisé non relu

II

En examinant, il y a quelque temps, le Napoléon et les théories de M: Edgard Quinet, M. Sainte-Beuve renouvelait sous une forme piquante l’oraison funèbre, déjà tant répétée, de la poésie épique. Après avoir recueilli un petit nombre de traditions populaires, premiers rayons de l’auréole poétique que le temps et la gloire forment déjà, mais avec peine, autour de la plus grande figure des temps modernes, il semblait reculer indéfiniment l’époque où le héros du dix-neuvième siècle tomberait dans le domaine de l’épopée. Le Moniteur, dépositaire de là vérité officielle, est, aux yeux de M. Sainte-Beuve, l’invincible ennemi delà poésie épique.

Nous redoutons moins cette influence prosaïque, et ce qui nous rend quelque espoir dans les destinées de la poésie épique, c’est le spectacle que nous a offert la légende d’Alexandre le Grand, depuis les derniers siècles de l’antiquité jusqu’aux premiers siècles des temps modernes*. Nous osons

1 Journal de T Instruction publique du 20 février 1839; morceau écrit à propos des publications de M. B. de Xivrcy que je cite dans la note 2.

5 L'histoire poétique d'Alexandre était mal connue jusqu’ici. L’édition incomplète de J. Valérius et de VJtincrarium, publiés par M. Mai, un excellent article de M. Fabre, dans la Bibliothèque universelle de Genève, reproduit plus lard, avec des développements, dans ses Mélanges d'histoire littéraire (Genève, 1856, in-8) ; une notice de Legrand d’Aussy sur Lambert le Court et Thomas de Kent, au tome VII des Notices et extraits des mss. ; quelques éditions, aujourd'hui rares, de la rédaction intitulée de Prœliis et de la version française en prose, étaient nos seules ressources pour l’étude de cette curieuse épopée. Aujourd'hui nous la pouvons étudier plus complètement. Tous les nouveaux textes contenus dans les Traditions tératologiques de M. Berger de Xivrey

ET LA POÉSIE LÉGENDAIRE

croire que, malgré l’imprimerie et la presse quotidienne, l’imagination populaire n’est pas encore perdue. Arrêtée ou ralentie quelquefois dans son travail, elle triomphe tôt ou tard de la science positive, et elle répand sur les faits, sur les figures historiques les plus nettement dessinées, les nuages et les lueurs fantastiques du merveilleux.

Quoique l’on n’imprimât pas, au temps d’Alexandre, s’il est une époque de l’antiquité qui offre des garanties à la critique, c’est, à coup sûr, le siècle d'Aristote et de Démosthène. Toutes les sciences exactes y étaient fondées; l’histoire même commençait à devenir philosophique, sans étouffer les vieilles libertés de la poésie nationale. En partant pour la Perse, Alexandre, en qui la fougue du génie militaire s’unissait à la politesse d’un savant disciple d’Aristote, Alexandre emporte avec lui un précieux exemplaire de l’ Iliade : voilà pour les besoins du guerrier-poëte ; mais, en môme temps, il emmène à sâ suite une foule d’historiographes et de savants : voilà pour les besoins de l’esprit sérieux, du conquérant civilisateur. Quels hommes composaient cette nouvelle

(Paris, 1836, in-8) sont des fragments de la tradition épique d’Alexandre, sans excepter le de Monslrii'el le de Beltuis, qui offrent plus d’une trace de la même origine. I.a Notice publiée par le même savant, dans le mme XIII des Notices et extraits des mss., ajoute à ces matériaux : 1° une bibliographie raisonnée des manuscrits et des éditions du roman d’Alexandre dans toutes les langues de l’Europe; î° douze extraits inédits (de Callisthène, de Julius Valérius, cl de la rédaction en prose française), dont les plus intéressants sont les premières pages de Julius Valérius, et la rédaction contenue dans un manuscrit de Leyde de la Lettre à Olympias, dont les Traditions tératologiques offrent déjà deux textes différents. Enfin le roman d’Alexandre, en vers alexandrins, publié en 1846, par M. Michelant, pour la Société littéraire de Stuttgart, a suscité en France une intéressante élude de M. Talbot : Essai sur la légende d 'Alexandre le Grand, dans les Romans français du douzième siècle, Paris, 1850, in-8; livre auquel on peut utilement ajouter la dissertation de C. Kluge, de Itinerario Alexandri Uagni, Vralislaviæ, 1861, in-8.

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