‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 81 sur 153 · XIII. l'histoire · texte numérisé non relu

XIII. l'histoire

cour ? C'étaient, pour ne citer que les plus célèbres, les philosophes Anaximène de Lampsaque et Callisthène d’Olynthe, neveu d’Aristote; c’étaient Onésicrite d’Egine, Clltarque, Ephippus ; parmi les généraux, Néarque, Aristobule, Ptolémée, et jusqu’à deux arpenteurs, Bæton et Diognète, chargés de mesurer le chemin à faire ou de fournir aux historiens, leurs collègues, la mesure exacte des marches accomplies par les différents corps de l’armée. Enfin, Diodote et Eumène de Cardie avaient à rédiger les Éphémérides ou journal du prince, dont plusieurs fragments se sont conservés jusqu’à nous. Certes, jamais Louis XIV ne partit mieux accompagné pour une de ses campagnes.

Immédiatement après la mort d’Alexandre, Hégésias ouvre la longue série des auteurs qui se consacrèrent à mettre en usage les matériaux amassés par tant de contemporains, de témoins oculaires, de rédacteurs officiels. Cependant, un siècle à peine s’est écoulé qu’Eratosthène est forcé de soumettre à une révision sévère les documents de cette histoire encore toute neuve. Les faits viennent seulement d’être écrits, et déjà il est question de fables, d’erreurs grossières et de tout genre. Tel a inséré dans son livre une anecdote romanesque tel autre s’est donné pour l’amiral d’une .flotte où il n’était que premier pilote, et cela quand le véritable amiral publiait lui-même le journal de sa navigation * ; Callisthène assiste à la bataille d’issus pour en faire une description, que, deux siècles plus tard, Polybe convaincra d’ignorance et même d’absurdité. Ptolémée était absent pour une mission, quand Alexandre faillit périr dans la ville des Oxydraques : un contemporain le compte parmi les sauveurs du jeune prince. Ici, la haine ou la faveur; là, l’insouciance, presque partout l’amour du merveilleux, ont corrompu les témoi-

1 Athénée, Dipnos., xv, p. 575, aventure de Zariadès et d’Odalis.

1 Sainte-Croix, Examen critique des historiens d'Alexandre le Grand, p. 38. Cf. Slrabon, xv, 1, § 28.

ET LA POÉSIE LÉGENDAIRE

gnages : c’est le jugement formel de Strabon sur tous les historiens compagnons d’Alexandre, et ce jugement n’a rien d’exagéré. Plutarque ne trouve-t-il pas cinq autorités en faveur de la liaison d’Alexandre avec Thalestris, reine des Amazones? Dans ce nombre figure Onésicrite, officier de Néarque, lequel osa même réciter un jour, à Lysimaque, le passage de son histoire où cette fable était racontée ; le prince éclata de riro et s’écria : « Où étais-je donc alors? » Et c’est l’aventure qu’Arrien et Plutarque réfutent sérieusement par le témoignage de Ptolémée, d’Aristobulo et par le silence de Xénophon sur l’existence des Amazones !

Après tout, si la fable s’empara si vite de ses actions et do sa gloire, Alexandre y contribuait lui-même par d’étranges complaisances. Il avait à ses côtés le neveu de son précepteur, le fils de sa nourrice, de vieux généraux, de vieux amis de son père, et c’est lui qui leur donne l’exemple du mensonge, en se divinisant lui-même ou en se laissant diviniser par la flatterie des prêtres égyptiens. Ainsi, le représentant de la civilisation occidentale, le disciple d’Aristote, l’auteur de si % vastes projets pour le développement des idées helléniques, Alexandre, est le premier complice des altérations que le temps doit apporter à son histoire. En vain il s’efforce de s’assurer des historiens sérieux ; la flatterie d’abord, puis l’ignorance, auront bientôt corrompu les traditions les plus authentiques de sa biographie. L’erreur a ses racines dans le même sol que la vérité.

Quand on remonte ainsi à l’origine de toutes ces fables, dont le réseau embrasso l’histoire ontière d’Alexandre, et qu’on en trouve les premiers inventeurs dans le camp même des Macédoniens, on cesse de s’étonner que leurs successeurs n’aient pas échappé à cette singulière séduction 1 ; on com-

' C'est la réflexion que fait déjà Strabon, au commencement de son quinzième livre.

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