XIII. l’histoire
prend mieux, dans quelques biographes anciens, je ne sais quelle couleur poétique et romanesque, reflet éloigné d’une rédaction fabuleuse. Alors on ne crie plus, comme le fait M. de Sainte-Croix, au miracle, à l’imposture, en voyant, dès les premiers siècles du moyen âge, un prodigieux débordement de contes et de versions discordantes sur la vie du héros macédonien. Car ce n’est plus ni l’Arménien Moïse de Chorène, ni Léon l’Africain, ni tel ou tel autre, qu’il faut accuser de chaque interpolation, de chaque version mensongère. Ce n’est pas Callisthène ou son traducteur qu’il faut accuser d’avoir mené Alexandre ' en Italie, soixante ans après sa mort, au temps de la première guerre punique. Ils n’ont pas plus inventé l’ambassade envoyée par les Carthaginois pour implorer le secours du conquérant, et qui n’obtint de lui qu’une insolente réponse. Si de l’Italie Alexandre passe en Egypte par la côte d’Afrique, puis à Babylone, puis, en avançant toujours *, aux colonnes d’Hercule ; si des rives du Thermodon et du pays des Amazones il est conduit à la mer Rouge, au Tanaïs, aux extrémités du monde, à une île magique où plusieurs des siens doivent trouver la mort, la faute en est-elle à Valérius, à Callisthène, à l’auteur anonyme d’un fabuleux Itinéraire? Non. L’histoire d’Alexandre ne s’est pas changée un beau jour en poème, en roman. Les fables ont commencé en même temps que l’histoire ; le secret de leur développement est, pour une grande part, dans le travail poétique de l'imagination populaire sur les actions de l’homme qu’elle a choisi pour son héros. Alexandre a-t-il renié son père ? La tradition sera généreuse et lui en donnera deux : son père
1 On le confondait avec son parent Alexandre, rçi des Molosses. Voir Ang. Mai, notes sur Julius Valérius, i, 16.
! In ulteriora regionum intendens. Julius Valérius, m, 8t. Les colonnes d'Hercule sont ici confondues avec les colonnes d’Alexandre à rentrée des déserts de la Sarraalie Asiatique, Voir Strabon, t. V, p. 6, de la traduction française.
ET LA POÉSIE LÉGENDAIRE
sera tantôt le magicien Nectanébo, séducteur d’Olympias, qui lui transmet ses droits au trône d’Egypte, tantôt le roi de Perse, Dara ou Darius, dont il est ainsi l’héritier légitime. Alexandre a visité l’Océan, et l’ignorance des phénomènes du flux et du reflux a jeté le trouble parmi ses soldats, dont quelques-uns, surpris par les flots, sur des bas-fonds un instant découverts, ont péri victimes de leur imprudence. Un jour, on verra dans cet accident si simple la merveille d'une lie magique qui s'éloigne à mesure qu’on en approche, reçoit enfin des Macédoniens envoyés par leur chef, puis s’abîme avec eux dans la mer Alexandre avait écrit ou fait écrire pour son maître des relations sur les animaux de l’Inde et d’autres contrées lointaines * ; ce sera le sujet d’interminables broderies, et les rédactions de la Lettre à Aristote deviendront bientôt de volumineux ouvrages.
Le conquérant, avec son ardeur guerrière, son enthousiasme pour la science, a laissé partout de profonds souvenirs que chaque peuple traduit suivant ses préjugés et ses croyances. Ainsi, la Perse vaincue a sa tradition do vengeance et d’admiration tout à la fois. Faute de meilleure excuse, elle donne à son vainqueur des droits à la couronne de Perse et huit cent mille hommes pour les défendre contre les trois cent mille soldats de Darius. Elle lui reproche d’employer une ruse indigne pour enlever à l’Orient, au profit de la Grèce, la gloire de ses inventions philosophiques ; et, par forme de représailles, elle met dans la bouche d’Aristote les maximes d’un sensualisme tout oriental. Faible nation, qui n’aurait pu résister un seul jour au torrent de la conquête macédonienne, les Juifs courbent du moins devant la majesté de leur Dieu le front du destructeur de Tyr, et, par une fiction beaucoup
1 Comparez Arrien, Anabase, vi, 19; QuinteCurce, vi, 4, déjà plus déclamateur sur le même sujet; enfin, Julius Valértus,' m, 24, chez qui l'histoire a tourné au miracle.
* Sainte-Croix, Examen critique, p, SOI.
xm. l’histoiie
plus mesquine, ils essayent de convertir Aristote à la religion de Moïse.
Mais c’est en Europe qu’il faut suivre surtout les destinées poétiques d’Alexandre. Ramené chez ses compatriotes par le Grec Callisthène, qui ne lui garde pas rancune des mauvais traitements dont il fut jadis victime, ou par Esopus, qui pourrait bien être le vieux fabuliste, caries fabulistes d’alors avaient la vie longue , ou par un certain Ethicus Hister, dont on ne sait guère que le nom, introduit dans le pays de langue latine par Julius Valérius, autre inconnu récemment inscrit dans l’histoire de la littérature latine, ou par Solin Y historiographe, le même peut-être que le géographe1, Alexandre est accueilli dans le monde chevaleresque avec l'admiratioh et l’enthousiasme dus à ses grandes prouesses. Les beaux génies du temps, dont quelques-uns, par malheur, sont restés anonymes, vont le promener de castel en castel, offrant aux nobles dames et à leurs chevaliers l’exemple de ses faits d'armes et de sa courtoisie, le tout pour récréer l’entendement humain, en exaulsant la famé des haulx princes qui glorieusement ont régné en ce monde soubz dame llenommée. Dès le douzième siècle, à Valérius etàSolin succède le moine anglais Radulfe de Saint-Alban, ou un certain Gu<erus, qui habille son paladin d’une façon plus merveilleuse encore et plus guerrière*. Au treizième siècle, il renêontre à la fois trois poètes, un Espagnol, un Français, un Latin. Celui-ci, qui s’appelle Quilichinus (nom mal sonnant pour un successeur de Virgile), a mis en vers élégiaques l'ancien texte de Valérius. L’Homère français se nomme Lambert li Cors (le Court). C’est celui même que nous connaissons, depuis bientôt un siècle, par l’analyse assez malveillante, il est vrai, que nous a donnée
1 Manuscrit latin, n» 8520 de la Bibliothèque Impériale.
5 Dans la version latine plusieurs fois imprimée sous le litre de Vita Akxandri Magni de prteliis.
ET LA POÉSIE LÉGENDAIRE. 351
île son poème un laborieux académicien1. Quant au poème espagnol, dont l’âge et l’auteur sont encore mal connus, on est en droit de le croire une traduction fort libre de l’une des précédentes épopées, s'il est vrai que le poète y parle d’Hélène et de la guerre de Troie, qu’il invoque le témoignage d’Homère, et représente Achille renfermé, par la tendresse do Thétis, dans un couvent de Bénédictines.
Pour compléter, autant que possible, une esquisse anticipée de ce vaste cycle alexandrin, il y faut ajouter l’auteur du Livre de toute chevalerie , l’ignorant, le plagiaire, le charlatan Thomas de Kent, comme l’appelle Legrand d’Aussy dans un accès de colère difficile à expliquer; car, après tout, le pauvre Anglais n’a d’autre tort que de piller sans en avertir, selon l’usage assez commun alors, le poème de Lambert le Court, puis de nommer avec emphase, comme ses autorités, Denise, Mégasthène, Solin et Trogue-Pompée ; deux crimes qu’on est convenu de pardonner aux honnêtes conteurs du moyen âge *.
Entre les mains de pareils poètes et de leurs traducteurs dans toutes les langues, on pense bien qu’Alexandre ne pouvait pas rester le héros de Callisthène. Sans doute, il fait encore le tour du monde ; mais le monde s’est agrandi de tout l’Occident chrétien, y compris la France, qu’Alexandre appelle quelque part un pays difficile à conquérir 3. Cela n'a pas manqué d’étendre beaucoup le cercle de ses connaissances.
1 Je ne rapporterai qu’une de se» citations, avec la réflexion qui raccompagne :
M'espee rouert de fain et ma lance de toi (soif),
« Cette pensée sent un peu l'Iroquoiset le Huron ; mais elle est belle,» dit Legrand d’Aussy.
1 Voir les observations et les analyses de M. P. Paris, t. XXII de l Histoire littéraire de France, p. Î59 et suiv.
* France la renommée, ke a conquerreest male (page 52F de l'édition de ce poème publiée par M. Micheiant).
xin. l’histoire
A la table du roi chante, pour le distraire , le ménétrier Elinand ou Hélinand , fort soupçonné d'être mort moine, en 1209, à l’abbaye de Clteaur. Ainsi que Charlemagne, qui faisait, vers le même temps, son voyage en terre sainte, Alexandre a douze pairs, dont les principaux sont Perdiccas, Tholomée, Antigonus, Floridas et Licanor; et, comme les avantages d’une telle institution avaient dû frapper le plus grand publiciste de la Grèce, c’est Aristote qui donne à son élève le conseil de fonder une pairie. Après son entrée à Babylone, où l’on adore Apollin et Mahom (Apollon et Mahomet), Alexandre, en bon chrétien, fait célébrer un service et chanter la messe ; pendant la cérémonie, quelques-uns de ses douze pairs soutiennent la couronne sur sa tête, tandis qu’un autre, faisant les fonctions de connétable, tient une épée devant lui. Maître de la terre, il lui faut maintenant des exploits moins vulgaires; aussi la tradition grecque le montre-t-elle déjà descendant au fond de la mer, dans une cloche à plongeur, pour y voir la bataille des pisons, dit le vieux translateur; puis, s’élevant dans le ciel sur une boîte de cuir qu’il remplit d’une provision de chair fraîche et à laquelle il attache des grillons; mais une chaleur excessive le force bientôt de redescendre. Dans tous ces voyages, et surtout celui de l’Inde, le héros de la tradition chrétienne voit bien plus de merveilles qu’on n’en pouvait imaginer dans sa pauvre Macédoine, augmentée même de l’Attique, du Péloponèse et des îles. A tout ce que fournissaient les œuvres de monseigneur saint Isidore, le Propriétaire du souverain Aristote, et Démosthène le grand philosophe d'Athènes, et le docteur Plinius , et monseigneur saint Jérôme, viennent s’ajouter une foule de récits contenus dans les grandes encyclopédies scientiliques du moyen âge, qui, tour à tour, empruntent et fournissent aux romanciers la matière de leurs récits. De là la Lettre sur les prodiges de l’Inde, rédigée, copiée, imprimée plusieurs fois comme un ouvrage à part, et dont le cadre flexible s’est prêté
ET LA POÉSIE LÉGENDAIRE
pendant plusieurs siècles à l’insertion de toutes les fables inventées par l’imagination et accréditées par l’ignorance.
Enfin, comme les autres romans du moyen âge, le poème d’Alexandre ne s’allonge pas seulement par l'extension irrégulière de quelque partie, par le développement monstrueux de quelques-unes des idées primitives; il reçoit encore des épisodes que chaque auteur y rattache par un lien plus ou moins grossier. Ainsi le lai de Narcisse, alors très-célèbre, est mis dans la bouche du chanteur Hélinand. Les Accomplissements et mariages des pucelles, qu’on trouve tantôt réunis au roman, tantôt séparés, sont dus à un légier compaignon, dicteur de chansons et de virelais, qui était de la ville d’Avaisne. Il avait trouvé sans doute fort naturel de compléter l’histoire du héros par celle de toutes les dames et de tous les chevaliers de sa suite. Jean de Vénelais, qui écrivit la Vengeance <f Alexandre, sorte de Posthomerica d’environ deux mille vers, nous apprend lui-même l’occasion qui l’inspira : il raconte qu’étant chez lui, un gai et joyeux chanteur vint lui dire quelque chose d’Alexandre ; fort attristé par ce récit, il déclara que sa peine serait extrême, si le héros n’était vengé ; et alors il commença un poème où il lui donne pour vengeur un fils qu’il avait eu, dit-il, de Candace, veuve du roi Porus.
C’est avec ce bizarre cortège de fictions qu’Alexandre a comparu, au quinzième siècle, devant la critique naissante. Alors il lui fallut beaucoup rabattre de ses prétentions cosmopolites et féodales, et tout d’abord, un Portugais, nommé Vasquez de Lucène, serviteur de Charles le Téméraire, mais qui semble inspiré par l'esprit positif de Louis XI, réduisit des trois quarts les proportions du colosse, et voulut en donner, d’après Quinte-Curce, un portrait passablement humain. Il annonce qu’on ne verra pas chez lui Alexandre voler en l’air avec des quartiers de mouton, ni descendre au fond de l’Océan dans un tonneau de verre, ni parler à des arbres enchantés. Depuis ce temps, la critique a fait bien d’autres
354 XIII. l'histoibb et la poésie eécendaire.
progrès aux dépens de la poésie, jusqu’à M. de SaintarCroiy, pour qui l’historien Quinte-Curce n’est guère plus qu’un romancier. A cela , nous ne regrettons qu’une chose , e’est le chagrin que causent su savant académicien les fables grossières dont l'imagination a encombré l’itinéraire do son héros ; c’est la peine qu’il prend d’en réfuter sérieusement quelques-unes. L’imagination est une folle ; pourquoi raisonner avec elle? Sachons l’emprisonner, s’il le faut, mais qu’il nous soit permis du moins de l’écouler gaiement à travers les barreaux de sa prison *.
1 L'Histoire du roman et de ses rapports avec l'histoire de l'antiquité grecque et latine, noçipqire de ty. E. Gliassang, couronne 00 1859 par l’Académie des inscriptions et belles-lettres (Paris, 1862, in-8), offre une étude approfondie des plus anciennes traditions légendaires sur Alexandre le Grand (voir p. 102-11T, sur les écrivains grecs de la première période; et p. 303-346, sur Quinte-Curce et sur le faux Cal lis— llièue); sj l’oi) compare les pages ci-dessus et le livre de Ssipte-Crgix ?vpc les chapitres qui y correspondent dans le |ivpe de U, Chpssaug, ou pourra mesurer le progrès accompli de notre temps par la critique en ces matières.
LA PROFESSION D'AVOCAT >
Il est souvent curieux d’observer combien, dans l’histoire, les faits s’altèrent en se simplifiant, à la distance de plusieurs années, surtout à la distance de plusieurs siècles.
L’éloquence a fleuri près de trois cents ans h Athènes, et les Athéniens ont eu d'innombrables orateurs, dont environ soixante nous sont encore connus aujourd’hui soit par leurs ouvrages, soit par les témoignag&s plus ou moins explicites de l’histoire. Mais de bonne heure les Grecs, avec l’esprit de critique et d’ordre qui les caractérise, ont choisi dans cette nombreuse famille dix personnages d'élite, en qui se résumait, à leurs yeux, le génie de l’éloquenoe sous ses formes principales, avec ses qualités essentielles. Ce sont les seuls orateurs dont il nous soit parvenu des ouvrages. Le choix
! Lu dans la séance publique annuelle de l’Académie des belles-lettres, le 7 décembre 1860. Vers ce temps même, un de mes anciens élèves à l’Ecole normale, M. Beauvallet, se préparait à examiner la même question en vue d’une thèse pour le doctorat, et il me consultait sur son projet. Une mort prématurée l’enlevait quelques mois plus lard à l’estime de ses maîtres et de ses collègues. Les notes qu’il avait recueillies en vue de ce travail m’ont été communiquées par sa famille, et elles m’ont fourni quelques renseignements utiles pour la révisiou du présent mémoire. Je saisis celle occasion de rappeler ici, avec uu sentiment d’aiTâctueax regret, le souvenir de ce jeune et laborieux professeur.
fait par les critiques anciens s’est trouvé un arrêt d’exclusion contre tous ceux qui n’avaient pas mérité oun’avaient pas obtenu l’honneur de ligurer dans la pléiade officielle. Chez les modernes, malgré le zèle, souvent impartial jusqu'à l’excès, des philologues éditeurs, le goût public a fait encore un choix parmi les astres de cette pléiade : il n’y a guère distingué que quatre ou cinq noms, Lysias, Isocrate, Démosthène, Eschine, Hypéride ; encore ce dernier ne doit-il qu’à des découvertes récentes un retour de popularité tardive. Dans les œuvres même de ces cinq maîtres nous n’étudions guère que les discours d’apparat et les discours politiques. Ainsi, de ruines en ruines et d’oublis en oublis, nous en sommes venus à connaître peu et à comprendre assez mal ce que fut chez les Grecs l’éloquence civile. Nos manuels d’histoire littéraire nous en parlent brièvement d’ordinaire et avec peu de netteté. Fénelon1 et Rollin*, d’ailleurs admirateurs si judicieux de Démosthène, passent à côté de ses discours judiciaires comme sans les connaître. Le seul ouvrage où soient décrites dans leur ensemble la vie journalière et les institutions de l’ancienne Grèce, l’AnacAarsis de Barthélemy, ne nous offre qu’une image infidèle et incomplète des tribunaux athéniens, des règlements qui les gouvernaient, des formes qu’y prenait la parole pour l’accusation ou pour la défense des citoyens”. Les savants et intéressants tableaux de mœurs publiés, sous le titre de Chariklès, par M. A. Becker, même dans leur dernière édition 4, ne contiennent pas un chapitre sur ce sujet; et les traités techniques, comme celui de Meier
' Lettre sur tes occupations de l'Académie, eliap. iv.
* Delà manière d'étudier tes belles lettres, iv, 1, § 1.
3 Chap. xviii, où il dit en quatre lignes : « La plupart ne récitent que ce que des bouches éloquentes leur ont dicté en secret. Tous peuvent, après avoir cessé de patler, implorer le secours des orateurs qui ont mérité leur conliance, ou de ceux qui s'intéressent à leur sort. »
* Leipzig, ISai, :i vol. in-S, édition revue et augmentée par K - F. Hermann.
LA PROFESSION D’AVOCAT
et Schômann sur le Procès chez les Athéniens, ne satisfont guère que la curiosité des juristes. Or, au point de vue littéraire, l’éloquence judiciaire, chez les Athéniens, est précisément une des expressions les plus originales et les plus vives de cet atticisme, si difficile à définir comme à imiter, que Cicéron admirait tant et dont il désespérait presque de faire sentir les beautés à ses compatriotes', que nous autres Français nous sommes aussi loin de bien connaître 1 2 3. A un autre point de vue, celui des institutions, cette même éloquence nous doit intéresser plus encore, s’il est possible, par le contraste qu’elle nous présente avec tout ce que nous sommes habitués à désigner sous le même nom dans notre langue. En général, ce sujet m’a paru être assez peu familier même aux amateurs de la littérature grecque, pour qu’il fût utile, encore aujourd’hui, de le traiter dans un mémoire académique.
Rien n’est trompeur comme les mots qui se perpétuent dans l’usage, avec des changements de sens dont notre ignorance ou seulement notre inattention nous expose à ne pas tenir compte. Le mot politique («oXrnxot) est de ce nombre. Chez les Grecs il s’applique à tous les rapports des citoyens (jtoxïtoi) soit entre eux, soit avec l’Etat; pour nous, il n’a plus que cette deuxième signification, et, si on la considère seule, maint témoignage des annalistes et des rhéteurs anciens devient presque inintelligible, par exemple ce commencement d’une rhétorique anonyme, récemment publiée pour la première fois par M. Séguier de Saint-Brisson : « Le discours politique ou judiciaire se divise en quatre parties, etc.’. » Le
1 Voir surtout lu morceau intitulé de Optitno genere oratorum, qui servait üc préface à sa traduction des deux discours de Démosthène et d'Eschine sur la Couronne.
5 Voir sur ce sujet l'excellente dissertation de M. Jules Girard, Des caractères de l’atticisme dans l'éloquence de Lysias (l’aris, 1854).
3 Réimprimée pur I.. Spengel, Hhetores greeci (1853), l. 1, p. 427; voir
mot civil (de civilité qui correspond eti latin à l’adjectif grec îraXhuio'ç) prête* s'il est possible* à plus de confusion encore ; car, dans notre législation et devant nos tribunaux, il sert à distinguer un ordre spécial d’affaires, par opposition aux causes d'un ordre différent* distinction étrangère à l’usage chez les Grecs et ches les Romains* , Ce n’est pas tout : l’idée d’un plaidoyer, au civil et au criminel, rappelle, cher nous, celle d’un avooat, substitué au plaideur pour la défense dô sa cause ; elle se rattache étroitement à l’idée d’un barreau proprement dit, d’une corporation de défenseurs spécialement préparés et voués à oet office, ou tout au moins à l’idée d’une profession où le talent de la parole, discipliné par des études spéciales, s’exerce devant- des juges et prête aux plaideurs une voix digne d’être entendue par un auditoire d'élite. En ce dernier sens, on peut dire que lés Romains ont eu dé bonne heure des avocats, sinon un véritable barreau; car de bonne heure, choc eux, le patron officieux du plaideur, celui qui l’appuyait de ses conseils avadt l’audieuce, de sa présence devant le tribunal, s’est substitué au client pour la plaidoirie. Quand la jurisprudence èut rompu le secret des antiques « formules d’action, » le droit et l’usage furent bientôt d’acoord pour laisser la parole, devant le préteur, ses assesseurs ou ses délégués, au citoyen pour qtti Pavantage du talent et de l’éducation en faisaient un privilège naturel *.
d’autCes textes dans Ernesti, Lexicon technologie rhetorum grœcorum ali «tôt itsXiTixo’c. Ce n'est qu’assez lard qu’on trouve ce mol opposé à «rTpkTtwTixo{ dartS lé traité anonyme d’urt rhéteur byzantin sur l'éloquence militaire, publié, en 1856, à Leipzig, par M. II. Kôcbly (in-l).
1 Voir le mot civitt» dans le Lexique du même Ernesti pour la technologie des rhéteurs latins, dans les lexiques spéciaux de la latinité de Cicéron et Quintilien, et dans le Manuale latinitatis fonliumjuris civilis Bomanorum de Dirksen (Berlin, 183T).
* Il me suffit de renvoyer, pour tout ce qui concerne les Romains, à l'ouvrage spécial de M. Grellet-Dumazeau, intitulé : Le Barreatt ro-
t.\ PHOFBSSION D’AVOCAT.
Tel n’est pas, il s’eti faut de beaucoup, l’aspect d’une aüdiehce dans les tribunaux d’Athènes ; très-différentes sbnt les conditions dans lesquelles s’exerce l’éloquence sur co théâtre où elle a jeté tant d’éclat. Quiconque abordera, en pensant trop à la France ou même aux Romains, la lecture des plaidoyers qui nous sont parvenus de l’école attique ou celle des théories d’Aristote sur le genre judiciaire, y trouvera, parmi beaucoup d’obscurités, l’occasion de fréquentes méprises.
Pour le dire tout de suite en deux mots : devant un tribunal athénien, quelle que soit d’ailleurs la nature du débat, l’orateur légal n’est pas un orateur en titre, parlant au nom de la partie, c’est le plaideur lui-même1. Qu’il soit jeune ou vieux, riche ou pauvre, habile oü inexpérimenté, citoyen d’Athènes ou de quelque autre ville, la loi n’en fait nulle différence. Seulement, comme il y aurait quelquefois dans cette rigueur une véritable injustice, la loi autorise les juges à permettre qu’un parent, un ami ou un membre de la même tribu* prenhé, au besoin, la parole pour le plaideur, surtout après lui et pour la réplique (îiuresoXo^*)3, comme cela se voit, par exemple, dans plusieurs discours de Lysias, et, mieux qu’ailleurs, dans ces dernières lignes du discours composé par Hypéridè pour Lyeophron, et dont une découverte inattendue nous rendait récemment la moitié :
a Ce què vous pouviez entendre de moi pdur ma propre défense, ô juges, je l’ai dit OU à peu près. Mais, puisque mon accusateur, homme exercé à la parole et habitué à ces luttes judiciaires, s’est associé pourtant des soutiens en Vue de
main, Réchèrches et études sur té barreau de Rome, depuis son origine jusqu’à Justinien et particuliérement au temps de Cicéron (îe éd., Paris, 1858).
1 Quintilien, fnstit. or., h, 15, § 30, qui sera transcrit plus bas.
* Andocide, Des Mystères, § 150.
5 Meier und Schômanu, der Attische Process (Halle, 18M), p. 711.
•JtiO XIV. SI LES ATHÉNIENS ONT CONNU
perdre un citoyen contre toute justice, je vous prie, pour ma part, et je vous supplie de permettre que j’appelle aussi des personnes qui puissent me soutenir en un débat si grave, et d’écouter avec bienveillance celui de mes proches ou de mes amis qui viendra secourir un homme, votre concitoyen, mais homme simple et sans habitude de la parole, ayant à lutter ici, non pour sa vie, ce qui serait peu de chose, à vrai dire, mais pour n’être point jeté en exil, et pour être du moins enterré en Attique après sa mort. Si donc vous le permettez, juges, voici que j’appelle quelqu’un à mon secours. Monte ici, Théophile, et dis ce que tu peux en ma faveur ; le tribunal permet. » (Les juges, sans doute, avaient consenti du geste à la demande de Lycophron.)
C’est là un texte qui parle clairement, à lui seul, et qui n’a pas besoin de commentaire. S’il en avait besoin, Hypéride le commenterait lui-même dans son discours pour Euxénippe', où il justifie précisément cet usage d’une défense officieuse.
Quelquefois aussi le plaideur ne disait que quelques mots, ne pouvant faire davantage, et ses amis s’empressaient de prendre sa place pour suppléer à son insuffisance : cela se voit clairement au début même du discours que composa Démosthène pour Phormion ; et cela se devine sans peine dans le fameux procès sur la Couronne , où le premier tour de parole revenait évidemment à Ctésiphon, mais où Démosthène figure ensuite avec un éclat si triomphant.
Enfin, quand la partie était une femme, les femmes ne pouvant pas même intenter personnellement une action*, il fallait bien qu’un autre plaidât pour elle. Ainsi se multipliaient les cas d’une intervention étrangère, souvent inévi-
1 § 10, |>. 6, éd. Schueidewin.
- Meier et Schômann, livre cité, 550 et suiv. Cf. tsocrate, E g inétique, § 4, où l'abbé Auger traduit tmv TtfaTroVro» tmip aurn; par ses avocats.
LA PROFESSION D'AVOCAT
table, bien qu’elle fût, en principe, toujours condamnée ou tenue pour suspecte. L’ami officieux qui parlait pour le plaideur était d’ordinaire, on le devine, quelque praticien et professeur d’éloquence, volontiers prêt à passer de l’auditoire de son école à celui du tribunal. Plus d’une fois il avait dû composer le premier discours comme il faisait la réplique ; c’est ce que nous voyons dans les deux plaidoyers contre Nééra, qui portent le nom de Démosthène. Mais une législation soupçonneuse ne lui permettait pas d’avouer sa profession, ni dans l’un ni dans l’autre rôle; elle lui défendait plus sévèrement encore d’en tirer profit en se mettant au service de quelque intérêt privé*. L’orateur athénien pouvait être employé, il était même- rétribué par l’Etat pour certains services d’un caractère tout national. Par exemple, il avait, comme ou aûsSixo?, à défendre les lois anciennes
contre l’auteur d'une proposition tendant à les détruire ou à les modifier ; ou bien, avec le même titre, il assistait devant le peuple l’auteur d’une accusation dirigée contre le citoyen qui avait trahi sa patrie1; ou bien, il allait soutenir la cause d’Athènes devant les tribunaux étrangers ; mais, devant les tribunaux de sa patrie, il ne pouvait intervenir que d’une façon secondaire, dans la deutérologie ; ou d’une façon indirecte, en prêtant au plaideur le discours dont il avait besoin.
1 Lycurgue, Contre Léucrate, § 138, et Dinarque, Contre Démosthène, § 110. Ce soûl les plus anciens telles sur ce sujet, mais moins explicites que celui du Quintilien, n, 15, § 30 : « Nam et Socrates inhoneslam sibi credidii cralionem, quant ei l.ysias reo composuerat : et tum maxime scribe rc liligatoribus quie itli pro se dicerent eral moris ; alque ita juri, quo non licehal pro alleroagcre, fraus adhibebatur. » Cicéron (Brut us, chap.xu, a propos d’Isocrate), Denys d’Halic (.Sur Isocrate., chap. xvm) témoignent , quoique indirectement, dans le même sens.
1 Schômnun, Antiquitates jures publiai Grtrcorum (Greifswald, 1838), p. iï8 et 232. Au reste, les textes relatifs à cette espèce de fonction publique sont très-rares et peu explicites.
Suf tout cela, les préceptes des rhéteurs sont d’accord avec ce qui nous reste des monuments de l’éloquence judiciaire chez les Athéniens.
L’auteur de la Rhétorique à Alexandre, qui représenté, comme l'a démontré M. Havet, l’état le plus ancien dé la théorie et de la pratique oratoires, donne expressément dëi préceptes sur la manière de répondre à ces trois reproches :
1° de réciter des discours écrits, 2° de s’exercer dans l’art de la parole, 3° de parler au nom d’uü autre et polir de l’argent. Le rhéteur n’enseignerait pas à discuter de tels reprochés s’ils n’eussent été fréquents alors, et, pour ainsi dire, familiers à la controverse judiciaire l * * * 5.
Le véritable Aristote, dans sa Rhétorique, atteste les mêmes institutions et les mêmes usages. Pour désigner l’orateur judiciaire, il dit ordinairement celui qui parle (6 xèfùv)*; s’il emploie quelquefois le mot rhéteur ou orateur (Jt-m?), on voit qu’il s’agit alors de l’homme d’école él de l’écrivain \ Lés mots plaidoirie (Jawxyfli) et plaider (ÿixoXtyL), qu’il ertiploiè aussi, sembleraient, au premier abord, désigner plus spécialement le métier d’avocat, mais on s’aperçoit bien Vite qu’il n’eti est rien. Ainsi, lorsque l’aütèür dît ‘ qti’îsocrate abuse des
1 Chap. xxxvi. Coirip. E. Havet, Dé là Rhétoriqüe connue sous le nom de Rhétorique à Alexandre (Paris; 18*8, extrait des Mémoires présentés par divers savants étrangers à l’Académie des belles-lettres, première série, t. II).
* Rhétorique, I, 9 : 4v r» ifit t toû Xtqovro;.,. vb émtixtiav toO Xsforro;.
Ibid., i, 3, Aristote dit : 4 SucaÇo'irtvoc. C’est vraiment ce que nous appe-
lons la partie.
5 Rhétorique, i, î, (§ *, p. 18, éd. et trad. de M. Bonafous) : Kai péfojt; çi (itv 7tia«3 «t-fiiar,4S El; , o! îè MutiujiaTUMt.
* Rhétorique, I, 9, où le texte varie entre ourr et io-jvn6ttai. M. Bekker conserve ce dernier ; mais M. Rossignol me paraît avoir bien démontré que la leçon <rovri8n«Lv couvient seule au sens d’Aristote ( Examen critique d’une nouvelle traduction de la Rhétorique d’Aristote, p. 17-19. Extrait du Journal des Savants, septembre 18*3 et février 18*3). Aris-
LA PROFESSION n’ÀÏOCÀT.
parallèles, comme moyen oratoire, à t/tusé de shn habitude des plaidoiries (it« ri* m St hoXrjfo) , il ne peut être
question, dans oe passage, que de discours Composés pour les plaideurs-, puisque d’autres témoignages montrent formellement que jamais Isocrate n’eut la foree et la confiance nécessaires pour parler en public'*
ü Cn était de même de Lysias, qui ne parla peut-être qu’une fois en sa vie devant des juges* et cela dans une affaire qui lui était presque personnelle, je veux dire en poursuivant, après la chute des Trente, l’un des membres de ce gouvernement, liratosthène, qui avait causé la mort de Polémarque, du propre frère de l’orateur. Quand il s'agit do Lysias, le mot ÿénsp ri'est que le synonyme de et le désigne simplement comme rédacteur de discours pour les tribunaux. Par exemple, quand Athénée, citant l’exorde de son discours contre Eschino le philosophe, nous dit : « ïomleur commence en ces termes5, n il n’y a pas même lieu de douter, avec l'abbé Auger, si c’est l’écrivain ou le plaideur pour qui il avait écrit : c’est certainement le plaideur. Dans un autre discours du même auteur, discours dont Denya d’Halicérnasse nous a conservé le début, ne voyonsnous pas celui qui parle s'excuser formellement «de prendre la parole pour un étranger, ne l’ayant jamais prise jusquelà , même pour un compatriote 3? » Cet exemple nous montre encore combien on se défendait, à Athènes, de tout rôle d’avocat.
tote emploie ailleurs {Rhétorique, I, i.) le mot SixoXcqia, en l’opposanl à Cf. Ibid., in, 7, §2, éd. Bonafous.
1 Isocrate, Panathénaique, § i, où il avoue qü’il lui manque toujours <j>ttvri x*i -o’qiï, Cf. Denys d’Halicaruasse, Sur Isocrate, surtout les chapitres let xvm.
5 DipnosophisteS, XHI, p. 611 : Àp^eîai S’ oît Oç é prrup.
8 Discours pour Pltérénice, elle par Déhys dans sou jugemehl sur tsée, cbap. vi, où Mi Gros a loft de traduire b îtspl toû |tvou irctiiûpno; Toùç Xoys oc par f avocat de l'étranger.
Un calcul dont je ne crois pas qu’on se soit avisé jusqu’ici suffirait seul à mettre en évidence ce caractère singulier de la plaidoirie athénienne. Nous possédons environ cent dix plaidoyers dans les œuvres des orateurs attiques : or, sur ce nombre, il n’y en a pas plus de dix que l’auteur ait prononcés lui-même, soit pour une cause qui lui fût personnelle, soit pour quelqu’un de ses parents ou de ses amis. Parmi les discours perdus , mais dont il s’est conservé quelque fragment ou, au moins, quelque souvenir assez explicite, rien n'est plus rare qu’un discours que l’orateur paraisse avoir prononcé comme avocat. Tel est, par exemple, celui que prononça Hypéride au nom des Athéniens, à Olympie, pour défendre un de leurs athlètes, accusé de fraude devant le tribunal des Hellanodices 1 ; telle est la célèbre défense du même orateur pour la courtisane Phryné. La rareté de ces cas de patronage spécial ne fait que mieux ressortir la force du règlement qui les interdisait, lorsque tant de raisons devaient tendre à les multiplier.
Cela nous paraît étrange, et pourtant cela est conforme àl’esprit de la constitution démocratique d’Athènes. En organisant la démocratie dans sa patrie, Solon avait voulu que chaque citoyen pût et dût y remplir son devoir à l’armée, dans les assemblées, devant les tribunaux; la division, prudemment réservée, du peuple en quatre classes n’empêchait pas cette essentielle égalité (ioovouia), dont les Athéniens furent toujours si fiers et si jaloux \
Chaque citoyen devait donc être capable de défendre son droit, selon le besoin, par la parole, comme il devait, à son tour,le défendre par les armes, soitsur terre, soit sur mer. Mais il est plus facile de décréter une telle égalité que de l’établir
' Pausanias, V, St, § 5, et le faux Plutarque, Vie d’Hypéride.
* Voir l'analyse de celte constitution dans le Solon de Plutarque,
, cbap. xviii et suiv.,etla dissertation de H. Scheiling de Solonis legibus ajntd oratores atlicos. Berlin, 18*2, in-8.
LA PROFESSION D'AVOCAT
en pratique. Quelque élan qu’après la chute de Pisistrate une révolution républicaine eût imprimé aux esprits et aux cœurs chez cette merveilleuse nation, quels qu’y fussent les bienfaits de l’éducation populaire, tous les gens libres, à Athènes, n’étaient pas en état de répondre, en toute chose, au généreux appel de la loi. Avec le patriotisme et la discipline, on avait toujours de bons soldats, si l’on n’avait pas d’habiles capitaines ; mais l’intérêt passager d’une cause à soutenir ne suffisait pas pour improviser des orateurs. Les rhéteurs avaient beau prétendro à réaliser le vœu de Solon, cette prétention, dont on s'étonne de retrouver la trace jusque dans Aristote ', devait échouer devant l’irremédiable inégalité des esprits. Aristophane nous dépeint quelque part, d’une façon assez plaisante, les angoisses d'un pauvre artisan d’Athènes préparant, puis apprenant jour et nuit par cœur une accusation qu’il doit réciter devant les juges, et cela dans une cause d’ailleurs assez facile*. A plus forte raison, lorsqu’un citoyen subitepaent appelé devant les tribunaux, pour y plaider quelque affaire un peu complexe, se trouvait hors d’état d’y suffire, s’il n’avait ni parent ni ami pour prendre sa place, il lui fallait bien demander conseil à un plus habile pour préparer sa plaidoirie ; or, de ce conseil à la rédaction même du plaidoyer par quelque rhéteur on voit qu’il n’y a qu’un pas. .Mais le rhéteur vivait de son talent ; il fallait qu’on le payât. La loi encore poursuivait cet abus, mais inutilement, ainsi
’ Aristote, Rhétorique, i, 1, vers la lin : « S'il est honteux de ne pouvoir se del'endre par les forces du corps, il doit l'être aussi de ne le pas pouvoir par la parole, qui est bien plus le propre de l'homme que les forces corporelles. »
* Chevaliers, vers 346 et suiv., où la note du scholiasle est instructive. Ce îixiîicv x*t à y vos, petit plaidoyer contre un étranger, est précisément du genre de ceux où Denys d'Halicarnasse ( Sur Isée, chap. vi) signale l’art profond d’Isée et de Lysias. Comparez les Nuées, vers 240 et suiv., et en général tonte la scèue où Slrepsiade vient apprendre de Socrate l’art de gagner un procès.
qu'il arrive toujours quand la loi veut s'opposer à la nature môme des choses. Comment, d’ailleurs, la loi pouvait-elle atteindre maints subterfuges mis en œuvre pour l’éluder? Par exemple, quand Démosthène, âgé do dix-huit ans et plaidant contre ses tuteurs, faisait écrire ou au moins corriger par Isée1, son maître de rhétorique, les plaidoyers que nous admirons encore, comment pouvait-on distinguer alors entre les deux rôles que prenait le célèbre rhéteur auprès de son élève ? L'enseignement dè l’éloquence était naturellement uni à cette pratique de composer des discours ; l’un et l’autre appellent, comme une conséquence inévitable, l’usage d'y attacher quelque rétribution 2. A Home aussi, le législateur fit de vaips efforts pour ennoblir par un désintéressement absolu la profession d'avocat ; il n'y put jamais réussir *. I) fiuit môme par taxer simplement les services oratoires dont 4 n’avait pu garantir la parfaite gratuité : c’est ce que l’op voit daqs le célèbre édit du maximum par Dioclétien*. Il ne faut ni s’étonner pi s'affliger trop de cette apparente inconséquence. Là, comme ailleurs, il n’y a qu’une autorité efficace, celle de la morale, qui fait ce qu’elle peut, selon les temps; et la souveraine sanction est encore celle de l’opinion publique, qui sait bien, après tout, marquer la difïéreuce entra l’orateur vénal et l’orateur discrètement, honorablement enrichi par l’exercice de la parole.
Dp rétribuait donc, à Athènes, les services du rhéteur jurisconsulte ; mais ce qu’on payait alors, il ne faut pas l’oublier, c’est presque toujours le' texte, le manuscrit d’un plai-
1 Tradition conservée par Libanius dans sa Vie de Démosthène.
* Pholius, Biblioih., cod. 176, parlant d'après Théopompe : laoxpa-mv ixèv 81' àiropiav fitoo xal ©£&âéx-r,v paaDcü Xo-pu; -fpâfpEiv xai a&çiaTEÛuv.
3 Voir là-dessus le livre, cité plus haut, de M. Grellel-Dumazeau, p. 116 et suiv., où je regrette pourtant que l'auteur ail omis de citer les judicieuses observations de Quinlilien, Instit. oral., xii, 7.
* Vas Edict Dioclelians de phetiis kbrum venauum, éd. Moimusen (Leipzig, 1851, in-8), cap. vu, n« 72, 73, p. 22.
LA PROFESSION p’AVQÇAT.
doyer qu’op apprenait par coeur pour le débiter ensuite devant les juges, Les doux rhéteurs siciliens Corax et Tisias p’ont guèro eu d’autre rôle ni d’autre honneur que de préparer des arguments et des lieux communs pour leurs élèves '. Le plus ancien des orateurs attiques dont il nous soit parvenu des discours, Antiphon, profosseur et praticien d’éloquence, ne parla peut-être pas une seule fois devant les tribunaux pour un client ou pour un ami % ; il n’a laissé que des plaidoyers écrits pour être prononcés par le plaideur. La meilleure partie des plaisanteries comiques d’Aristophane, dans les Nuées, porte sur les leçons de chicane que les sophistes et les logographes donnaient à leurs clients pour leur apprendre q tromper les juges. Un siècle après Aristophane et Antiphon, on voit Démosthène et Hypéride exercer ainsi que lui ce métier d’avocat écrivain, de logographe 3, comme on l'appelait alors, C’est à ce titre que Démosthène est traité de sophiste et de suborneur par son rival Eschine *, et, vers le même temps, l’austère Lycurgue dénonce amèrement au peuple ceux qui se faisaient payer pour de tels services *. Selon un témoignage, d’ailleurs obscur, de Favorinus, Aristote, qui p’était guère orateur, écrivit sa propre apologie contre upo accusation d’impiété. On remarquait apparemment qu’il n'eût pas emprunté pour cela le talent d'un rhé-
1 Voir Spengel, Artium tcriptores, p. 17 et suiv.
3 C’est l'assertion de Thucydide, v|i, SS, qui dut bien connaître Antiphon, puisque, dit-on, il l'eut pour (naître d'éloquence.
3 Ammonite,, au mot & twç Sqaw,:q èwuî 1 ■
Cf. le Thésaurus d’il. Estienne, au même mot, où l’on voit par plusieurs exemples des auteurs classiques que At/yo-fpâço;, employé dans ce sens, impliquait toujours un certaia blâme, comme le montre clairement un passage du Phèdre de Platon, chap. xxxix, p. S57, C. Le mol Sucs-jjiâço; parait avoir été aussi employé dans le même sens, car Anlislhène avait écrit un ouvrage nept tüv Ai dont le titre nous a été conservé par Diogène Laërce (vi, 15).
* Contre 7 imarque, § 1S5 et 170-173.
5 Contre Lèocrale, § t:t8.
teur de profession1. Rien n’est donc changé, à cet égard, ni dans la loi, ni dans les usages, ni dans les préjugés, entre ces ‘deux termes extrêmes de la glorieuse période où l'éloquence attique a produit tant de chefs-d’œuvre. Tout au plus peut-on induire d’un témoignage de Platon que certains hommes recherchaient habituellement le rôle de défenseur devant les tribunaux, où ils récitaient, soit leurs propres discours, soit des discours composés pour eux par un logographe *.
A cette différence profonde entre les lois d'Athènes et les nôtres se rattachent des conséquences intéressantes pour l’histoire des mœurs et pour celle du goût.
Et d’abord l’écrivain de plaidoyers civils, qui ne paraissait point de sa personne dans le procès, y engageait moins ouvertement sa conscience ; aussi pouvait-il lui arriver de fournir aux deux parties des discours à l’appui de leurs thèses contradictoires. Plutarque nous dit qu’on accusa ainsi Démosthène d’avoir soutenu, dans une affaire, Apollodore contre Phormion et Phormion contre Apollodore s. Puisqu’on l’accusait, c’est que, même chez les anciens, l’opinion publique voyait dans ce procédé quelque chose de blâmable. Pour ma part, je rie voudrais, sur une question aussi délicate, cautionner aucune maxime de morale trop tolérante ; mais l’impartialité de l’histoire semble autoriser ici quelque indulgence. Beaucoup de causes, surtout les causes civiles, offrent deux aspects entre lesquels peut hésiter un jurisconsulte ; et quand celui-ci n’est pas tenu de prendre publiquement un parti, on comprend qu’il aide chacun des deux adversaires £ présenter sa cause sous le jour le plus favorable. On comprend même, sans l’approuver, que le rédacteur officieux de
1 Voir Diogène Laërce, V, 9, dans la Vie d'Aristote.
* Euthydème, cbap. XXXI, p. 305, B ; no-ripov tüv à'fûmaaoOou S'eivûv iv tcï; $uta<rmpioic pivrup ti;, $ twv tou; Toioûrou; *toT«|j:icov7Ci>v icoiîirriç twv Xc*pi>v oïç ot pivropeç à’jomÇovTxi. Cl. les Lois, XI, p. 938.
8 Vie de Démosthène, cbap. xiv, et Eschine, sur l'Ambassade, chap. LU.
LA PROFESSION D’AVOCAT
deux plaidoyers contradictoires se trouve induit à traiter le même personnage, dans l’un avec sévérité, dans l’autre avec indulgence, comme cela se voit chez Démosthène, pour les débats de la très-processive famille des Pasion'. L’inconséquence, en pareil cas, est peut-être moins choquante, sinon plus honnête, que chez Cicéron, quand nous le voyons maltraiter dans plusieurs de ses écrits s ce Cornélius Sulla qu’il a défendu dans un chaleureux plaidoyer, ou bien devenir le défenseur de ce Vatinius dont il avait été l’éloquent et cruel adversaire s. C’est que la personne et la conscience de Cicéron nous semblent beaucoup plus engagées dans les causes qu’il plaide que ne le sont la personne et la conscience de l’orateur athénien dans les plaidoyers qu’il rédige pour ses clients, au fond de son cabinet ou de son école.
Un autre effet des institutions d’Athènes est de réduire à d’assez étroites proportions les discours judiciaires. Les tribunaux étaient nombreux, mais aussi il y avait dans l’année bien des jours de fête où ils se fermaient, et les affaires étaient innombrables, surtout dans le siècle où Athènes, partageant avec Sparte l’empire de la Grèce *, était pour plus de trois cents villes le rendez-vous commun de l’intrigue et de la chicane. Il fallait donc compter le temps aux plaideurs, et de là l’usage de la clepsydre, ou horloge d’eau, sur lequel nous avons maint témoignage exact et naïf dans les orateurs attiques1 * * * 5 6. Ces courts plaidoyers sont d’ordinaire sans appa-
1 Voir les jugements sur Archippé, femme de Pasion, dans le discours centre Polyclès et dans le discours contre Sléphanos. Au reste, ces discours ne sont peut-être pas du même auteur.
s Comparer avec le discours pro Sulla les témoignages suivants : de
Offlciis, il, 8 ; ad AUicum, xi, 21 ; ad Diversos, xv, 17 et 19 ; IX, 10.
* Voir la triste justitication qu’il présente lui-même de sa conduite dans une lettre à Lentulus (ad Diversos, i, 9).
* Xénophon, République des Athéniens, chap. ni.
6 Voir les textes réunis dans Meier et SchOmann, Der atlische ProcèsS, p. 713, 715.
reil oratoire, comme il convient à des gens pour qui le clepsydre mesure strictement les heures et les minutes ; l’exorde se fait en peu de mots, la péroraison en moins de mots encore, si bien que Quintilien a pu dire, sans trop exagérer, que « la péroraison était hors d’usage en ce pays1. » -D'ailleurs, peu de grands mouvements de style, peu de ces traits qui exigent, pour avoir tout leur effet, les finesses d’une déclamation savante. Le ton est familier, sobre et contenu : c’est véritablement celui d’honnêtes bourgeois, un peu timides devant la majesté de la justice, et qui pourtant ont conscience de leur dignité d’Hellènes et de leur bon droit.
Au reste, si par ces côtés l’écrivain de plaidoyers ne répond pas à l’idée que nous nous faisons d’un orateur devant nos anciens Parlements ou devant nos Cours actuelles de justice, d’autre part, nous devons reconnaître que, dans son rôle modeste, il avait à vaincre des difficultés particulières, et quç ce n’était pas trop, pour y réussir, de toutes les ressources du plus souple talent.
Pour faire parler successivement des personnages si divers, il lui fallait varier à l’infini son langage; il lui fallait prêter k chacun le ton et le style qui conviennent d’abord à la diversité des âges et des caractères : .
Ætalis cujusque nolaudi sunl tibi mores,
Mobilibusque décor naturis dandus et annis;
puis aux mille passions de l’intérêt privé ou du patriotisme. Surtout et presque toujours il lui fallait feindre l’inexpérjence do la parole et des affaires, puisque, évidemment, si le plaideur se fût senti capable de se défendre lui-même, il n’eût pas réclamé l’assistance d’un orateur de profession.
1 Inst, orat., x, I, § 107 : t Et forlasse cpilogos illi civitalis mos abslulerit. » Qui sait si ce n’est pas l’usage même de la clepsydre qui, forçant l’orateur à s’arrêter au moment fixé par la loi, lui interdisait les péroraisons?
LA PROFESSION D’AVOCAT
Voici, chez Antiphon, un fils qui accuse du meurtre de son père une marâtre ; un chorége qui se justifie d’avoir, dans l’exercice de sa difficile et onéreuse fonction, causé, par imprudence, la mort d’un jeune choriste (les Grecs disent e/toreute ); un Mitylénien qui, au retour d’une traversée dans l’archipel, repousse l’accusation d’avoir traîtreusement assassiné un de ses compagnons de voyage : ce sont comme trois rôles distincts que le rhéteur a dû composer pour le tribunal, on dirait presque pour la scène, tant est grande, en ce genre d’écrits, la part de la fiqtion. Antiphon, esprit austère, dialecticien habile, était surtout recherché pour ces causes de meurtre, et, par un douloureux contraste, l’histoire nous apprend qu’il ne fut jamais plus éloquent que le jour où il défendit, sans succès hélas 1 sa propre vie contre la démocratie triomphante, après la chute des Quatro cents'. Par un hasard étrange ce tragique débat est précisément le seul où le maître de Thucydide ait produit en personne devant un tribunal son éloquence consacrée depuis longtemps par le succès de ses leçons et de ses plaidoyers écrits.
Voici maintenant, chez Lysias, un citoyen accusé de recevoir à tort, comme invalide, l'indemnité que le trésor payait aux soldats devenus incapables du service militaire ; l’accusateur est le premier venu, qui, fidèle à la loi de Solon, ne s’est inspiré, dit-il, que de son patriotisme pour traîner devant le tribunal un compatriote coupable de participation frauduleuse aux générosités de l’Etat. Voici un certain Philon poursuivi pour crime de neutralité dans les dissensions civiles d’Athènes ; encore une application des mômes lois et une de ces poursuites spontanées , conformes à la lettre comme à l’esprit d’une législation démocratique. Voici , dans une
1 Thucydide, vin, 08. Passagedont Cicéron ( Brulus , cliap. xm) semble conclure, à lorl, que Thucydide assistait lui-même {se audienie) à cette mémorable séance judiciaire.
question de tutelle, tout l’intérieur d’une famille athénienne qui se développe sous nos yeux comme en un charmant tableau. Sujet plus délicat, voici un bourgeois athénien qui vient expliquer aux juges comment il s’est vu amener, sans préméditation méchante, à tuer l’amant de sa femme surprise en flagrant délit d’adultère. Parmi tous ces sujets que chaque jour varie, Lysias excelle à imiter d’un style flexible les mille nuances de l’émotion, à reproduire avec vérité les mille incidents, plus ou moins dramatiques, de la vie bourgeoise. Il est tour à tour modeste, insinuant, ironique, animé ; il pleure ou il s’indigne ; il supplie ou il réclame ; il prend le ton de tous les âges, de toutes les conditions, et cela avec une mesure, une décence, qui sont le chef-d’œuvre de l’art, et1 qui seules attestent l’origine commune de ses plaidoyers, ainsi que, dans une tragédie de Sophocle, OEdipe et Antigone trahissent , dans l’éloquence de leurs personnages divers, le talent d’un seul poète, et d’un poète de génie.
Entrons maintenant chez le maître de Démosthène, le rhéteur Isée, écrivain qui fit peu de bruit dans Athènes, et pourtant y exerça une grande influence par ses exemples et par ses leçons. Celui-là était, à ce qu’il semble, réclamé surtout pour les causes de testament et de succession litigieuses, car tous les plaidoyers qui nous restent de lui sont consacrés à des affaires de ce genre. On devine ce qu’elles exigeaient de connaissances spéciales, d’aptitude pour la discussion du droit et l’exposition des faits. Bien peu de citoyens, en pareil cas, eussent pu se défendre eux-mêmes. Mais chez Isée, le talent du jurisconsulte se complétait par celui du peintre de mœurs, et, à travers le détail aride de la procédure, cette vérité de mœurs se fait jour encore et nous charme dans mainte page d’un naturel exquis. Écoutons, car je voudrais citer au moins un exemple qui relève la sécheresse de ma trop rapide esquisse, écoutons un honnête citoyen expo-
LA PROFESSION D’AVOCAT. 373
sant ses droits à la succession d’un père adoptif, et, du même coup, dépeignant avec naïveté l'état des femmes dans la famille athénienne :
« Éponyme d’Aeharne , notre père, 6 juges, était ami intime et familier de Ménéclès. Il avait quatre enfants : deux fils et deux filles. Après la mort de notre pèro, notre sœur aînée étant nubile, nous la donnâmes en mariage à Leucolophus* avec une dot de vingt mines. Quatre ans après ce mariage, notre plus jeune sœur touchait à l’âge nubile, lorsque mourut la première femmo de Ménéclès. Ménéclès, après avoir rendu à sa femme les derniers devoirs, nous demanda notre sœur, nous rappelant l’amitié qui l’unissait à mon père et ses propres sentiments à notre égard ; et nous, sachant bien que notre père n’eût consenti à aucun mariage plus volontiers qu’à celui-là, nous accordons notre sœur, non sans dot, comme on le répète partout, mais avec une dot égale à celle de l’aidée ; et c’est ainsi que, d’abord amis de Ménéclès, nous entrâmes dans sa famille. Pour commencer, sur les vingt mines que Ménéclès a reçues en dot, je vais faire entendre les témoins. — Nos deux sœurs établies, juges, nous avions l’âge de porter les armes, et nous partîmes pour la Thrace avec Iphicrate. Après y avoir rendu quelques services et amassé quelque argent, nous revenons ici où nous trouvons notre sœur aînée mère de deux enfants; la plus jeune, la femme de Ménéclès, n’en avait pas encore, et celuici, deux ou trois mois après, nous parlant d’elle avec beaucoup d’éloges, nous dit qu’il se méfiait de lui-même, vieux et faible comme il était. Il fallait du moins, nous dit-il, que notre sœur trouvât un autre prix de son mérite que l’ennui de vieillir sans enfants auprès do Ménéclès : c'était assez d’un malheureux. Ces propos montrent bien qu'il se séparait d’elle en* ami ; on ne supplie pas ceux que l’on hait. Il nous priait donc de permettre qu’il la donnât en mariage à un autre, avec son consentement. Nous lui répondîmes qu’il eût à la per-
suader sur ce point; que nous ferions ce qu’elle consentirait à faire. Elle d’abord ne le voulut pas même laisser parler, mais avec le temps, lui céda, non sans peine, et ainsi elle fut mariée à Elius de Sphettos. Ménéclès lui donna comme surcroît de dot la moitié du loyer d’une maison occupée par le fils de Nicias, et il lui rendit, de plus, la toilette et les bijoux qu’elle avait apportés lors du premier mariage. Peu de temps après cela, Ménéclès avisa au moyen de ne pas rester sans enfants, et de s’assurer quelqu’un pour le nourrir dans ses vieux jours, l’enterrer après sa mort et lui rendre ensuite les honneurs funèbres. Son frère n’avait qu’un fils ; Ménéclès se faisait scrupule de lui enlever cet unique enfant mâle en le lui demandant pour l’adopter. Mais alors il ne trouvait plus personne qui lui tînt d’aussi près quo nous. Il nous fit donc des ouverturos, et nous dit qu’il serait heureux, puisque le sort n’avait pas permis qu’il eût des enfants de notre sœur, de trouver par l’adoption un fils dans la même famille où il aurait voulu en avoir par le droit de la nature. Je veux donc, nous dit-il, adopter l’un ou l’autre de vous deux, celui à qui la chose agrée. A ce propos, mou frère le remercie de nous avoir donné la préférence, et lui dit que son âge et son isolement réclamaient les soins assidus d'une personne sédentaire. Pour moi, ajouta-t-il, j’ai, cémme vous le savez, un voyage à faire ; mais mon frère que voici, disait-il en me désignant, surveillera vos intérêts et les miens, si vous voulez l’adopter. Ménéclès approuva le discours de mon frère, et voilà comment il m’adopta. »
Quel ton simple et vrai dans ce récit ! comme chaque personnage y est rapidement noté d'un trait expressif 1 combien s’y montrent clairement, en peu de mots, la condition légale des femmes athéniennes, la douce résignation, d’une part, l’affectueuse condescendance, de l’autre, qui corrigent pour elles les rigueurs de la loi 1 Comme le langage est approprié aux mœurs et à l’éducation de celui qui parle ! On dirait un
la profession d'avocat.
vêtement qui serre le corps sans le gêner, ot qui en suit les mouvements avec une juste souplesse.
Or, cet art’ d’approprier l’éloquence à des effets si divers d’illusion dramatique, cet art de se dissimuler sous un personnage étrangor pour obéir au règlement dos tribunaux ot pour assurer le succès des causes les plus diverses, il a été, pendant la période classique do l’atticisme, le secret de toute uno école. Les plus éminents s’en sont fait honneur comme leurs humbles disciples. Ouclques-uns, comme Lysias, y ont librement cherché leur principale gloire; d’autres, comme Isocrate, s’y sont résignés, faute de pouvoir affronter en personne les périls d’une audience ; d’autres, comme Démosthène et Hypéride, ont partagé leur vie entre les deux professions, tantôt rédacteurs de plaidoyers pour s’enrichir et aider leurs amis, tantôt orateurs en leur propre nom, dans l’intérêt do leurs passions, bonnes ou mauvaises, jamais avocats dans le sens romain et français de ce mot.
Là dessus plusieurs causes tondent à nous égarer, et avant toutes, la facilité avec laquelle les critiques, mémo les critiques anciens, ont confondu ces deux rôles de l’avocat qui plaide en personne et de l’avocat qui écrit pour le plaideur. Je ne m’étonne pas que Cicéron et Quintilien, habitués aux usages de leur patrie, parlent souvent d’un logographe athénien comme ils parleraient d’un patronus romain, d’un actor causarum. Denys d’IIalicarnasse commet, par simple inattention, des méprises plus graves pour un rhéteur grec. Dans sa Lettre à Ammœus, par exemple, il lui arrive de dire que Démosthène « avait prononcé (avant la publication des livres d’Aristote sur la rhétorique) ses plus illustres discours judiciaires et politiques* », ce qui ne l’empêche pas, quand il
* Cbap. III : ... Tsl»; éimpavKrrctTOJS lipwwTOî rois -t juuuuuùc
x«t tou; ÎYi|j.ïifopu«’is. C’esl ce qu’il a déjà dit plus haut, chap. Il, mais d’une manière générale et sans mentionner spécialement les discours judiciaires, et ce qu’il répète expressément au chapitre xii.
arrive aux preuves, de constater que les plus anciens discours judiciaires de Démosthène avaient été écrits pour les plaideurs1 *. D’autres causes, moitié civiles, moitié politiques5, où Démosthène intervint en personne, comme l’affaire de la loi de Leptine, où il prononça, pour soutenir Ctésippus, le fameux discours qui nous est parvenu, forment comme une transition entre les deux classes de discours et les deux rôles de l’orateur : nouvelle raison pour nous de négliger une distinction devenue moins sensible. Enfin, chez les orateurs qui ont cultivé les deux genres, l’intérêt même qui s’attache à l’histoire politique nuit aux meilleures pages qu’ils ont pu nous laisser dans le genre judiciaire. C’est ainsi que dans les œuvres d’Isocrate et de Démosthène, les plaidoyers civils sont restés au second rang, éclipsés, chez l’un, par le séduisant éclat de la déclamation morale et politique, chez l’autre, par l’incomparable supériorité et surtout parle succès, passager mais glorieux, de tant de discours qui sont des actes et des actes du plus noble patriotisme. Isocrate est pour nous le modèle de cette éloquence où les Grecs admiraient les suprêmes effets d’une composition savante et harmonieuse3 *; nous oublions qu’il avait aussi, à son jour et plus d’une fois (quoiqu’il s’en défendit avec une sorte de coquetterie1 ), prêté
1 Cliap. IV : <J xara ÀvSportMvo; , Sv -jtqpaçs Aïo&ip» rô xpivovn vo yr,çirmx napavopiuv. Même expression au sujet du discours contre Timocrate. On consultera maintenant avec plaisir et profit, sur co sujet, 1a thèse spéciale de M. Alb. Desjardins, intitulée : Les Plaidoyers de Démosthène, Paris, 1862, in-8.
» C’est ce que reconnaît l'auteur même de l’argument qui précède le discours sur la loi de Leptine.
3 Voir la belle.étude de M. Havel sur Isocrate (dans la Revuedes Deux Mondes du 15 décembre 1858), travail que l'auteur va prochainement reproduire avec des développements nouveaux, en tête d’une traduction inédite du discours d’Isocrale sur l'Antidose, par notre regretté collègue
et ami Cartelier.
‘ Sur i Antidose, 38-41.
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sa parole à d’obscurs citoyens devant les tribunaux; qu’il avait, par exemple, rédigé de ces petits discours sur un tronc d'olivier, contre les accapareurs de blé, sur la propriété d’un attelage dé chevaux *. Les Philippiques et le discours sur la Couronne, où se déploie avec tant de grandeur le génie personnel de l’homme d’État, nous cachent les degrés par où Démosthène s'éleva au comble de la puissance, je veux dire, par exemple, les discours qu’il a composés pour Euthyclès contre Aristocrate, pour Diodore contre Androtion. Parce qu’il a beaucoup et noblement parlé, nous oublions qu’il a beaucoup et modestement écrit de ces plaidoyers qui devaient être prononcés par d’autres, dans des causes civiles d’assez maigre importance pour son talent : affaires de commerce et de finances, questions de faux témoignage, de propriété foncière, etc. Les succès de la tribune, où il fut si grand, dépassent, en effet, de bien haut ces succès judiciaires, qui, à part le célèbre procès contre ses tuteurs, et deux ou trois autres débats, ne firent briller qu’une moitié de ce talent où l’action oratoire s’unissait merveilleusement aux effets d’une habile dialectique et d’un style achevé. Il est donc juste de ramener notre attention sur tous ces plaidoyers civils, unique honneur de quelques excellents écrivains, honneur secondaire et pourtant considérable des maîtres de l’éloquence attique. Cela importe, comme on vient de lo voir, à l’équité de nos jugoments sur les hommes ; mais cela n’est pas moins utile à l’intelligence de certaines parties de la théorie des anciens sur l’éloquence, comme je vais le montrer.
On parle beaucoup des mœurs oratoires dans nos Rhétoriques, livres composés d’après Quintilien et Cicéron plus encore que d’après les modèles grecs. Si ces mœurs sont celles de l’orateur et, devant un tribunal, de l’avocat, elles
1 Pour ccs plaidoyers d’Isocrate, voir la discussion de Denys d'Halica ruasse sur IsOcrate, chap. xvm, et comparer les observations de M. Desjardins, livre cité, p. î6.
se ramènent è un précepte bien simple : il faut que l’avocat donne de son caractère une idée qui prévienne les juges en sa faveur. Avant tout, habile à parler (autrement serait-il un avocat?), il faut qu’il soit encoro ou paraisse un honnête homme. Mais chez les Grecs, le rôle de l’éloquence judiciaire était différent; il entrait dans son devoir do feindre et de simuler ' ; cela devait peu à peu accréditer l’indulgence pour d’autres mensonges, et cela explique les théories du mensonge oratoire, trop facilement reproduites parles plus honnêtes rhéteurs de l’antiquité païenne *. Les Pères de l’Eglise ne pouvaient guère manquer de condamner sévèrement de telles offenses à la morale *. Nous nous associerons à cette sévérité légitime, sans oublier toutefois quelles excuses apporte à certaines fautes la différence des mœurs et des temps, sans oublier surtout qu’Aristote, indulgent dans sa Rhétorique pour les fictions de l’art oratoire, ne l’est pas dans sa Morale, quand il parle du mensonge proprement dit *. Par elle-même, la théorie des mœurs oratoires n’a pas précisément ce caractère; on le verra mieux par ce qui suit.
Quand Aristote, qui est le véritable père de toute cotte théorie, en traitait si longuement dans le second livre de sa Rhétorique, il n’avait et ne pouvait avoir en vue que les tribunaux d’Athènes, où tous les figes et tous les caractères se produisaient devant les juges, où le rhéteur avait précisément pour office d’approprier les discours au caractère, à l'âge, è la profession des plaideurs. A ce point de vue, je comprends beaucoup mieux l’utilité de tant de fines analyses dont le philosophe a rempli vingt ou trente pages, qui sont
9 » Aristole, Rhétorique, I, 1. Cf. Denys d'Hatlcarnasse sur Lysias, chap. xn.
s Voir, par exempte, Quinlilien, II, 17, § 27 ; vi, 3, § 80 , xn, 1, § 38, etc.
» S. nasile. Discours sur l'usage des livres païens, chap. iv.
1 Morale d Nicomaque, IV, 13.
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peut-être les plus belles de son livre : le vieillard, l’homme fait et le jeune homme, l’orgueilleux, le jaloux, le miséricordieux, le brave, lecrainlif, le noble et le riche, je les retrouve
non-seulement sur les bancs du tribunal où tous les Athéniens siégeaient à tour de rêlo, mais encore parmi les plaideurs. Qui a posé devant Aristote pour ces portraits, d’une vérité si frappante dans leur concision abstraite et anonyme? Ce n’est pas seulement telle ou telle personne que l’orateur peut avoir à peindre dans son discours, ou le juge dont il lui faudra capter la bienveillance ; c’est encore le client de Lysias, d’Isée ou bien de Démosthènc. Tl est tout simple que l'orateur do profession compose à ce client le personnage qui méritera le mieux la bienveillance de ses juges'. Au milieu des institutions athéniennes, ces théories, comme ces pratiques, sont naturelles et raisonnables. Déjà elles le seraient moins devant le prétoire du magistrat romain ; elles ne le sont plus devant nos cours de justice et pour nos avocats. Chez nous ce ne serait pas le fils adoptif de Ménéclès qui défendrait sa cause, mais bien Isée en personne, et la petite scène de famille quo j’extrayais tout à l’heure de ce plaidoyer se présenterait ainsi sous un tout autre jour. Notre avocat moderne, changeant do cause et de client à chaque audienco,ou même plusieurs fois dans la durée d’une audience, et so pénétrant chaque fois, le mieux qu’il peut, des intérêts et des pensées de son client, demeure cependant pour les juges le même person- 'nage; sa réputation, fondée sur son talent et son caractère, est un préjugé acquis une fois pour toutes aux causes qu’il
1 Rhétorique , II, i : Avàvxr, àp« tôv ûnt ma Soxctma t«ût’ Ëj^eiv «vcu TOÏç àxpomfuvot; marov. OSsv aiv toIvdv cppovtp-oi x*i mtouSaîoi çavtïev il, ex tüv Ttepl Taç àpsTaç Siripii||A!v<i>v XnOTréov èx twv aùrüv qàp x«v ftspo'v tiç xâv éxutôv xarauxEuxueis tmoütcv . où l’on voit assez bien que le rhéleur confond presque l’art d’imiter les mœurs et les passions avec les moyens de les produire. Cf. Rhétorique à Alexandre; chep. xxxvm, et tsocrale, de l’Antidose, § Î76-Ï80.
vient plaider. Il n'y a pas pour lui, à vrai dire, de mœurs oratoires lui en prêter de telles qu’il les prit et les quittât avec sa robe, serait lui faire peu d’honneur ou presque l’insulter. .
L’ancienne théorie des mœurs oratoires a donc perdu aujourd’hui beaucoup de sa valeur, par rapport aux orateurs; elle n’en a pas moins perdu par rapport aux juges à qui l’orateur s’adresse. Nos juges, constitués en magistrature permanente, recrutés après des épreuves spéciales et hombreuses, nous offrent de la justice une image bien autrement sévère que les tribunaux athéniens. Exceptons l’Aréopage, véritable cour suprême, qui méritait de donner son nom, dans Athènes régénérée, à ce que nous appelons en France la Cour de cassation ; exceptons, dis-je, ce tribunal où l’éloquence même n’était admise que sous des réserves austères 1 ; le mobile jury de six mille citoyens qui se répartissait chaque année entre dix tribunaux s, n’offrait pas toutes les garanties du savoir et de la probité dans l’interprétation et dans l’application des lois. La loi elle-même, souvent remaniée, souvent recopiée (et avec quels périls pour l’intégrité du texte 1 nous le savons par les plus graves témoignages !), la loi, sans code et sans jurisprudence, n’avait pas ce caractère de fixité savante que lui assurent nos institutions modernes. Un plaideur sorti des rangs de la foule pour défendre sa cause devant un juge qui sort de ces rangs comme lui et qui demain y rêntrera, ne peut parler comme l’avocat moderne, espèce de magistrat lui-même, devant une magistrature encore plus haute *: Sans cesse l’intérêt et la passion offusquent
i Aristote, Rhétorique, I, I : Ot îè xuXûoumv fÇm toü 7Tpa-vp.aT0;
Xéyeiv, xaSântp wx't iv ÀpetM tcoî-jm. Cf. Barthélemy, Voyage <f Anacharsis, chap. xvii.
3 Meier ttnd Schémann, Der attache Process, p. U6 el suiv.
* Voir surtout les discours de Lysias contre Nicomaque etc outre Théomneste; el Audocide, S»r les Mystères, § 76 et suiv.
* Rolliu (De la Manière d 'étudier les belles-lettres, IV, 1, 3) développe
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eu lui le sentiment de la justice ; l’ignorance du juge, en même temps qu’elle l’oblige souvent à reproduire sous ses yeux la formule des lois, le réduit aussi à plus d'une ruse dont l’emploi, aujourd’hui, serait honteux ou inutile. Sans doute, l’idée de la loi domine toujours le débat et souvent elle s’y exprime avec beaucoup de noblesse; mais souvent aussi on la voit amoindrie par de subtiles chicanes ’.
En de telles conditions, la théorie oratoire doit refléter quelque chose des misères de la pratique, et c’est ce qui fait que chez les rhéteurs grecs on désire souvent je ne sais quel accent de dignité morale, l’accent môme qui anime l'éloquence de Cicéron dans ses dialogues de l'Orateur. Je suis frappé de ce défaut, même dans l’admirable Rhétorique d’Aristote Mais ici encore la critique doit tenir compte et des temps et des mœurs, si elle veut bien apprécier un livre qui en est, à tant d’égards, la fidèle expression.
On s’étonne d’entendre Aristote exposer les lieux communs du pour et du contre sur un seul et même sujet, en particulier sur les preuves tirées de la torture, qui, comme on sait, n’était appliquée, chez les Athéniens, qu’aux esclaves : triste exemple, dit on, de lïndilïérence païenne pour la mo-
là-dessus une belle pensée de Quintilien (xii, 8} qui veut que l’avocat, avant tout, « personam induat judicis, Ungatque apud se agi causant. » Je puis encore renvoyer, sur ce sujet, au solide écrit de M. Leberquier: Le Barreau moderne, sa constitution et ses franchises ( Revue des Deux Mondes du 1" juillet 1861. La pleine adhésion de l'auteur à mes remarques sur les orateurs athéniens m'a été précieuse.
> Aristote, Rhétorique I, il, § 7 (éd. et trail. Bonafdus) : Ô fàp «finit ÙTEonuTai elvai ànXoù;. Et il montre les conséquences de cette simplicité pour le raisonnement oratoire. — Ibid., I, I, § l : Ôrro* i<m xaxoûpyov r, ni; SixoXoylat.
* Sur l’esprit philosophique qui y domine, voir surtout l’ Etude sur la Rhétorique d'Aristote, par M. E* Havel (Paris, I8W); après avoir beaucoup prolilé de cet excellent écrit, j’essaye ici d’aller plus avant dans la même voie.
raie et l'humanité. Mais Aristote, écrivant la Rhétorique, n’est pas, à vrai dire, un moraliste; Je philosophe avait réservé la morale pour un autre livre, où il a très-bien rempli cette partie do sa tâche. Dans la Rhétorique, après avoir montré, une fois pour toutes, que la meilleure cause est aussi la plus facile à soutenir *, il ne s’interdit pas d’indiquer les moyens par lesquels on en défendra môme une mauvaise, à peu près comme un maître d’armes nous enseigne jusqu’aux mauvais coups, qui sont du métier, ne fût-ce que pour nous apprendre à les parer3. Or, la torture n’eût-elle été pour Aristote qu’une méchante preuve, il lui convenait d’en expliquer l’usage, ne fût-ce que pour en prévonir l’abus. D’ailleurs, hélas I ce procédé d’information judiciaire, condamné aujourd’hui sans retour par la conscience publique, était alors et fut longtemps après pratiqué sans scrupule. En vérité, quand on le voit flétri pour la première fois par saint Augustin, qui, même en le déplorant, s’y résigne comme à une conséquence fatale de notre faiblesse 3 ; quand parmi les œuvres de l’académicien Toureii, cet habile traducteur de Démoslhène, on lit deux élégantes déclamations, l’une pour, l’autre contro la torture,
1 Rhétorique , I, i. § 6 : Àet xat Ta S^eXtIw tt <pû<m cùirjXX&fiaTG-
rtpx xai KiOaviitepa, û; àrXw; eiœeïv.
3 Rhétorique . Ibid. Éri 5è Tàvavxia âtt âuvxaôat irsiôeiv, .... o ntûç àp.ç orspa .. sa— twixev (cù -fàp â*î xà cpxüXa itiIOeiv), àXX’ îvx L/.V.Tc Xavâoivv] Tint; Ê/l:, /.ai onieç, àXXou ycroudv/'j xoîç Xéyeiç âtxatttç, aùroï ’/.'jïiv {yiouiv .
3 Aristote, Rhétorique, i, 15, où il faudra lire aussi la note de M. Bonafous (p. 414-415), rectifiant une erreur de M. Havet (I. c. p. 71), que j'ai utoi-mèmu longtemps partagée, au sujet d'une interpolation très-aueienne du texte grec. Cf. Rhétorique à Alexandre, etiap. xvi, où les notes de L. Spengel (éd. Zurich, 1 844) contiennent des rapprochements intéressants. — Saint Augustin, Cité de Dieu, xix,6 Non
hsee facit sapiens judex nocendi voluntate, sed necessiute nesciendi; et lameu, quia cogit hutnana societaü, necessitate etiam judicandi, etc » Cf. Montaigne, Essais, u, 15, et U. Ayrault, L'Ordre, Formalité et Instruction judiciaire, livre III, p. 439, éd. 1004.
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le tout suivi d'une conclusion favorable ot pour cette raison qu’il n’y a bonne cause en ce monde qui n’ait ses inconvénients 1 ; enfin, quand vers le même temps on trouve dans un ouvrage du savant et bon Claudo Fleury l’exposé impartial des procédés de la question ordinaire et extraordinaire • ; alors on comprend combien exigent de temps certains progrès delà morale, et l’on n’ose pas demander aux Athéniens pour qui écrivait Aristote plus de raison et de charité que n'en montrent, sur cette matière, des chrétiens et des Français en plein dix-septième siècle.
Sans prétendre épuiser les considérations qui se rattachent au sujet de ce Mémoire, j’en voudrais signaler deux encore qui me semblent assez dignes d'intérêt.
Hicn n’est obscur toimuc le droit de propriété littéraire chez les anciens. Ce droit, dont nos législateurs se préoccupent si vivement aujourd’hui, n'a pas de précédents, pour ainsi dire, même dans la législation romaine. Nous parlions tout à l’heure de la rétribution que se faisaient payer les orateurs athéniens pour les discours judiciaires ; je ne sais pas un seul témoignage qui permette d’évaluer, mémo approximativement, ce que pouvait être alors 5 cette rétribution, variablede sa nature, comme le sont aujourd’hui les honoraires de nos avocats. Ce qui est certain, c’est que des rapports particuliers de l’orateur avec son client naissait alors une question fort délicate. L’un avait vendu son discours pour être appris et récité devant le tribunal; l’autre se l'était ainsi approprié, pour ainsi dire, à double titre. En pareil cas, un Antiphon ou un Isée avait beau marquer l’œuvre du
t Essais de jurisprudence (dans les CE uvres de J. Toureil, 1781, in-i), onzième question : «Si la torlure est une bonne voje pour découvrir la vérité. »
1 /nsiitu/ion au droit françois, publiée par M. Ed. l.aboulaye et M. L. Dareste (Paris, 1859).
3 Pour les siècles suivants, voir ci-dessus, p. 366.
cachet do son talent même, il était difficile que le manuscrit ne circulât pas dans Athènes, qu’il ne fût pas pillé assez librement par des confrères peu scrupuleux. Ainsi nous nous expliquons très-bien comment certains lieux communs nonseulement se retrouvent plusieurs fois, presque dans les mêmes termes chez un orateur, mais reparaissent à peine changés dans des plaidoyers d’auteurs différents *. Ainsi nous nous expliquons pourquoi les anciens critiques doutent si souvent de l’authenticité des discours attribués aux écrivains les plus célèbres. Ne savons-nous pas, par exemple, que, sur quatre cent vingt-cinq discours recueillis sous le nom de Lysias, la moitié à peine étaient tenus pour authentiques. Photius accuse formellement un critique, d’ailleurs inconnu, Paulus de Mysie, d’avoir, par ses jugements trop sévères, causé la perte de plusieurs bons discours, qui, une fois marqués de cette réprobation, cessaient d’être reproduits par les copistes *. Ces compositions, ordinairement assez courtes, si elles n’étaient pas réclamées, en temps utile, par leur véritable auteur, couraient grand risque de lui échapper. Pour mettre un peu d'ordre dans la riche mais confuse collection des plaidoyers civils, les grammairiens (on le voit surtout par Denys d’Halicarnasse) rapprochaient de leur mieux les indices fournis par l’histoire et les caractères du style. Mais beaucoup de causes, sans aucun rapport avec les événements publics, étaient fort difficiles à dater; et, quant aux indices purement littéraires, qui ne sait combien ils peuvent trom-
1 Le rhéteur Théon ( Progymnasmala , p. 155 du tome IX des Ithetores grœcide Walx) y voit de véritables plagiats. Les modernes ont été plus équitables. Voir Spengel, Suva-ju-jr, tcxvüv, sive Artium scriptores, etc. (Stuttgart, 1828), p. 106 et suiv. ; Westermann, Quœsliones Demoslhenicœ, Pars m, (Leipzig, 183i), Epimetrum, De repelitis locis in orationibus Demosthmis.
* Bibliothèque, Cod. 269. De là les doutes souvent exprimés par Denys d’Halicamasse dans ses Mémoires critiques, et par Uarpocralion dans son Lexique, où revient à chaque page la formule si ■jvw't'S.
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per surtout dans les limites d’une composition peu étendue ' ? Nos avocats écrivent moins, improvisent davantage ; mais ce qu’ils conservent de leurs plaidoyers leur appartient d'un droit plus clair et plus facile à garantir. Ici d’ailleurs, comme en d’autres parties du domaine des lettres, l’imprimerie n'est pas seulement pour la pensée un puissant et rapide véhicule, elle lui est encore un moyen do précision plus grande ; elle apporte à la propriété littéraire des garanties que les anciens n’ont pas connues.
Tout ce qu’on vient de voir n’est pas sans conséquence pour une autre question bien souvent agitée.
Aujourd’hui que les harangues, telles que Thucydide et Xénophon en insèrent dans leurs livres d’histoire, nous paraissent, en définitive, contraires à la bonne critique, nous sommes amenés à nous demander comment ces esprits sévères ont pu se permettre sans scrupule de pareilles libertés. En une certaine mesure, le mensonge n'est pas douteux ; nous voulons savoir s’il était commis avec réflexion, ou si certaines habitudes n’y avaient pas insensiblement conduit, comme à leur insu, les plus éminents écrivains. Or, remarquons ce qui se passait autour, d’eux. L’usage de composer des discours pour les autres était général : on en composait pour les plaideurs, on en composait aussi pour les hommes d’Etat*. Le rhéteur de profession ne devait pas seulement avoir sa provision de science et de beau style au service des causes qui lui étaient apportées; il tenait, encore tout prêts des espèces de canevas sur les principaux sujets dont le développement ou la discussion pouvait occuper une audience
1 Sur les procédés pt las moyens dont disposait la critique ancienne pour discuter ces délicates questions d’authenticité, voir surtout, après le livre classique de J. Le Clerc [Ars crilica, 4* édit., Amsterdam, 1712), l’ouvrage approfondi de M. Grâfenhahu, Geschichte der klassisclien Philologie (Bonn, IS43 et années suivantes).
* Voir le témoignage positif de Thucydide (vm, GH) sur Auliplion.
des tribunaux ou de l’assemblée du peuple. Telles sont, à ce qu’il semble, les trois tétralogies que nous rencontrons dans les œuvres d’Antiphon et dont chacune contient quatre discours (deux en chaque sens) sur une cause de meurtre involontaire : il n’y manque que les noms propres, avec ce surcroît d’arguments et de pathétique que peut seul ajouter à un discours le sentiment des choses réelles. Mais, à propos môme des personnages réels et contemporains, l’esprit des rhéteurs, à Athènes, s’exerçait encore avec une liberté que nous avons quelque peine à comprendre. Quand Socrate fut accusé, Lysias lui fit offrir, en vue de sa défense, un discours tout préparé pour lui. Socrate refusa, et il se défendit avec le succès que nous savons. Après sa mort, son Apologie devint un véritable lieu commun, que Platon, que Xônophon ont traité dans des livres parvenus jusqu’à nous, que d'autres avaient traité avant eux, comme il est resté, après eux, classique dans les écoles 4. Chez Platon et chez Xénophon c’est le môme sérieux, la môme confiance apparente dans la crédulité de leurs lecteurs. Chacun d’eux rapporte à sa manière et de la meilleure foi du monde les prétendues paroles de Socrate devant ses juges, et aujourd’hui notre critique est fort embarrassée à choisir entre ces deux versions si différentes, accréditées toutes deux par de si grands noms. Parmi les discours perdus de Lysias il y en avait un que prononçait le malheureux Nicias captif, après son désastre, devant les Syracusains, discours que Denys tient justement pour suspect ; il y on avait un autre que le général Iphicrate était censé prononcer pour sa justification devant le peuple ; et
1 Sur l’Apologie, et peut-être les deux Apologies de Socrate par Lysias, voir les témoignages recueillis par Hôlscher, De vita et scriptis Lysice (Berlin, 1837), n°» 119 et 120, p. 199. Xénophon lui-même, au début de son Apologie, témoigne do cette espèce de concours pour la défense de Socrate, et l’ Apologie de Socrate par Libanius montre à quel point ce sujet était demeuré populaire dans les écoles.
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l’on ne pouvait guère dire si c’était une composition authentique d’Iphicrate, qui parait d'ailleurs avoir assez bien manié la parole, ou une œuvre écrite par quelque rhéteur pour être réellement débitée par ce général, ou enfin un simple exercice de sophiste *. On rédigeait ainsi maint discours dan* les écoles, sur des événements contemporains et sous des noms illustres. Isocrate n’écrivait pas autrement son Platalque, qui certes ne fut jamais récité devant le peuple d’Athènes. Dans l’apologie qu’il a composée sous le titre trompeur de discours sur f Antidose, il se complaît avec une sorte de naïveté, qui ne saurait tromper personne, à nous représenter des juges écoutant sa prolixe défense. Je pourrais augmenter le nombre de ces exemples ’. Mais n’eU est-ce pas assez pour nous donner l’idée d’ûn étrange abus des fictions cher ces Athéniens si passionnés cependant pouf les Sévères leçons de la philosophie? Dans une société où l’art confinait ainsi au mensonge ( brève confinium ariis et falsi, pourraiton dire, à ce propos, en détournant le sens d’une phfâsô de Tacite ' ), où la loi même induisait le citoyen à feindre, pour réussir devant des juges, une éloquence qui lui manquait; où l’usage permettait même à l’homme d'Etat d'apporter à la tribune des discours composés pour lui par un autre ; où la propriété d'une œuvre oratoire flottait si souvent compromise par le plagiat, si souvent négligée de l’au-
1 Denys d’Halicarnasse, Sur Lysias, chap. xi et xm. Cf. Hôlscber, I. C., n° 67, p. 169, n° 101, p. 192.
9 Ainsi, il paraît avoir existé trois discours funèbres en l'bonneur des morts qui succombèrent dans le combat de l’an 393 avant J.-C. contre les Corinlbiens (voir Xénophon, Helléniques, IV, A; Diodore, XIV, 86; Cornélius Népos, Agésilas, chap. v; surtout Jean le Siciliote, ad Hermogenem, t. VI, p. 233 des Bhetores grœci de Walz) ; celui d'Arebinus ou de Dion, celui que nous lisons dans le Ménexène de Platon, et celui de Lysias.
9 Annctles, IV, 58, où il parle de quelques values prédictions des asrologues sur Tibère.
teur même ; où des déclamations scholastiques passaient facilement pour des documents acquis à l’histoire ; dans un tel pays, disons-nous, il n’est pas étonnant que les plus graves historiens se soient mis, sans scrupule, à la place de leur personnage dans les scènes où il les faisaient parler, prenant ainsi et nous donnant, au lieu de la vérité, une vraisemblance si conforme au génie des institutions et aux pratiques de l’éducation nationale.
Ces considérations expliquent donc, en partie du moins, l’un des usages les plus familiers aux annalistes grecs et romains, l’un de ceux qui choquent le plus aujourd’hui la sévérité de notre jugement *. Tout se lient, en effet, dans la vie des peuples, et particulièrement dans leur vie intellectuelle. La critique qui veut être impartiale ne saurait trop varier ses informations pour démêler les causes, souvent nombreuses et délicates, des préjugés humains, et il y a tel rapprochement qui éclaire d’une lumière imprévue des questions longtemps obscures.
1 Voir, dans mon Examen critique des historiens anciens de lame et du règne d'Auguste (Paris, 18ii), l’Appendice premier, consacré à l'examen de cette question. Les considérations que j'expose ici m’avaient échappé lorsque Je rédigeai ce Mémoire ; je saisis donc l’occasion de corriger et de compléter mes premiers aperçus. *