‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 9 sur 153 · J. APERÇU GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

J. APERÇU GÉNÉRAL

résumés dans la politique et dans les mœurs de Lacédémone. Aussi n’a-t-il point connu l’éloquence do la tribune ni celle du barreau. A-t-on jamais cité, écrit quelque part Cicéron, un orateur thébain 1 Non, mais on cite les grands philosophes de Tarente et de Syracuse ; on cite les fondateurs des sciences mathématiques. Le dorien ne s’est pas arrêté au laconisme des lois de Lycurgue : il a le premier démontré aux hommes les grandes vérités du monde physique par la bouche de Philolaüs et d’Archimède, sublimes précurseurs de Copemic et de Galilée.

En môme temps cette langue de la science reste encore, comme l’éolien, cello de la poésie, surtout de la poésie sacrée : la musique et le dorien sont choses inséparables et faites l’une pour l’autre, au témoignage des anciens. L’ombrageux despotisme de Sparte ne parviendra pas à rendre stérile cette union de deux langages nés pour se prêter un mutuel appui. Stésichore et Pindare rendront à la lyre de Timothée les cordes qu’on voulut lui ravir. Par eux le dorien trouvera des accents pour toutes les émotions de l’Ame ; par eux il prolongera en Europe les poétiques et religieuses harmonies de l’inspiration orientale.

Cependant l’hellénisme, qui déjà vient de produire deux dialectes et deux littératures avec leurs nombreuses variétés locales, n’est pas encore épuisé. Soumis, sur divers points de la Grèce, aux diverses influences des mœurs, des climats et des révolutions politiques, il y subit une troisième et profonde transformation. Flexions développées, mélodies suaves et traînantes, période facile jusqu’à la négligence, tout fait du dialecte ionien une image entièrement nouvelle de la nature et de la civilisation grecque. Ce sont de frais paysages au lieu du sombre aspect des montagnes ; au lieu de l’austère discipline de la vie dorienne, c’est l’insouciante facilité d’un peu-^ pie de commerçants et de voyageurs.

Mais ici un curieux phénomène se présente à l’observation.

Ces trois dialectes qui ont leur grammaire et même, en quelques parties, leur vocabulaire distinct, nous apparaissent confondus dans les plus anciens monuments de la poésie grecque, comme si, après la période où l’isolement des races divisa la langue primitive, une autre révolution, renouant des relations interrompues, eût rappris à chaque peuplade les idiomes de ses voisins. Ioniens de naissance, Homère et las homérides mêlent dans leurs chants tout populaires les formes des trois dialectes : ils veulent, suivant la conjecture de leurs vieux commentateurs, flatter à la fois tous les membres de la famille hellénique ; ou bien l’éloignement des faits nous en dérobe le vrai sens ; nul artifice n'a produit ce singulier mélange ; le poète a parlé toutes les langues que nous trouvons dans son œuvre, il a confondu ce quer l’usage confondait au-1 toilr de lui; ou bien enfin, à une époque où l’écriture, peu répandue, livrait le poème une fois composé aux dangers de la transmission orale, chaque ville est coupable des altérations que le dialecte natal de l’auteur a pu subir, et lé travail des rhapsodes est pour beaucoup dans cette vaHété du langage homérique, objet de tant de côntrôverses.

Au reste, messieurs, toutes ces obscurités se dissipent quand nous approchons des siècles de Solon et de Périclès, où se développent avec un merveilleux ensemble les plus excellentes formes de la science de l’éloquence et de la poésie, et où, l'imagination commençant à épuiser ses ressources, la prose écrite devient une expression nouvelle pour les œuvres de la raison.

Messieurs, c’est une date brillante dans l’histoire intellectuelle de notre Europe que l’apparition de la prose dans la littérature grecque ; c’est un fait immense que l’introduction en ürèco du papyrus égyptien, qui permit à la philosophie naissante de choisir une forme plus rigoureuse que l’hexamètre epique oh le distique élégiaque. et de Confier ses

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grandes découvertes à une autre sauvegarde que la mémoire des rhapsodes. Dès lors aussi l’histoire devient plus sérieuse et passe rapidement des timides essais du logographe au chef-d’œuvre de Thucydide. La poésie elle-même, jadis capricieuse et pauvre de combinaisons rhylhmiques, gagne tout à la fois en précision et en variété. Désormais fixé par des monuments durables, chacun des trois dialectes prend dans la langue une position indépendante. Bientôt se forme au sein d’Athènes cette école de savoir et de bon goût qui doit aussi fonder un dialecte, expression dernière de l’esprit grec dans sa dernière perfection. L’attique sera le dialecte des auteurs dramatiques, qui ne conserveront que dans les chœurs cette musique dorienne si bien appropriée aux graves enseignements de la poésie religieuse ; mais, dans le dialogue, il se pliera à tous les caprices de l’invention la plus féconde et la plus bizarre, et sa puissance y sera telle, que le sens délicat des Athéniens retrouvera l’atticisme jusque dans ces jeux obscènes de la muse comique, pour lesquels nos langues modernes n’ont plus de synonymes et nos théâtres ' plus d’échos. Après le triomphe d’Aristophane, il ne faudra point s’étonner que, chez les disciples de Socrate, les plus hautes vérités de la philosophie aient pris une forme attrayante et que le plus profond des penseurs avant Aristote soit aussi le plus aimable des artistes.

Les deux cents années, messieurs, que nous venons de parcourir, offrent bien des prodiges, avec lesquels les études de notre jeunesse nous ont si bien familiarisés, que l’admiration s’en est presque émoussée en nous. Mais, pour bien apprécier cette glorieuse période, on n’a qu’à chercher ce qui se faisait dans le même temps en Asie, à Rome, chez las Phéniciens de l’Afrique et de l’Espagne ; on verra si l’on trouve quelque part le génie armé, discipliné pour la conquête des beautés de l’art et des vérités de la science, comme sur ce théâtre d’Athènes, dans cette Académie, dans ces instituts

pythagoriciens de Crotone et de Tarente, véritables avantpostes de la civilisation !

Ainsi marchaient donc la langue et l’esprit grecs, gagnant chaque jour en force et en éclat, lorsque commença l’invasion d’un patois barbare, sorti de ce pays d’où jadis on ne tirait pas même un bon esclave, dit fièrement Démosthène. Le dialecte macédonien, introduit à Athènes par les intrigues de Philippe et les armes d’Alexandre, et dont l’influence corruptrice est déjà signalée dans Ménandre par les grammairiens, n’était pas cependant aussi barbare que le voulaient bien dire les puristes de l'Agora. S’il ne descendait pas en droite ligne de l’ancienne langue des Hellènes, on ne pouvait toutefois lui refuser le droit de cité dans la famille grecque. Ce qui est certain, c’est qu’à lui était réservé l’honneur de représenter tous les autres dialectes au sein de l’Asie conquise, de fonder à Alexandrie une colonie ingénieuse et savante, d’y former un nouveau dialecte, de traduire la Bible, enfin de reparaître après vingt siècles sur ces frêles monuments que chaque jour l’active curiosité de nos érudits onlève aux hypogées de Thèbes et de Memphis.

Si donc la conquête macédonienne ravit au grec cette fleur d'atticisme qui longtemps fit sa gloire, elle lui donna en échange une invincible puissance de propagation, qui le rendit pour longtemps la langue du monde civilisé. Avec Alexandre, le grec inonde l’Asie, s’impose à la Perse et aux Indes, va se mêler dans la Bactriane aux éléments déjà si variés de la civilisation indigène. Agité dans ce nouveau domaine par d’incessantes révolutions, il y laisse partout sa trace, dans les annales, sur les médailles et les monuments, et, après la réduction de la Grèce et de l’Orient en province romaine, il arrache encore au défenseur d’Archias cet éloge solennel : «On se trompe si l’on attend plus de gloire d’un poëmo latin que d’un poème grec : la langue latine a ses bornes étroites, la grecque se comprend et se lit dans tout le monde. »

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Il en est ainsi, messieurs : Rome qui, je l’observais tout à l'heure, écrasa tant de nations avec leurs arts et leurs langues ; Rome qui distribuait dédaigneusement aux petits rois d’Afrique les bibliothèques de Carthage, accepte bientôt de Sylla les livres d’Aristote ; elle ne sait plus résister à l’ascendant de la Grèce. Après Na-vius, après EnniuS, quand Virgile, Horace et Varius vont naître, elle s’incline devant ces poètes mendiants qui distribuent la gloire en échange d’un libéral patronage ; elle a besoin d’Archias pour célébrer Lucullus. Couvert de tous les lauriers de la tribune et du barreau, Cicéron croirait sa renommée incomplète si l’histoire n’en parlait qu’aux Romains ; il faut qu’il s’assure de l’admiration des Grecs, et, comme les Grecs méprisent le latin, c’est le grand orateur qui rédige en grec, pour les vaincus, le récit de son immortel consulat. Puis il lancera son livré au milieu des écoles d’Orient, et, accueilli par le suffrage du savant Posidonius, il osera croire enfin à son triomphe. Il à jadis fait trembler la Grèce pour Démoslhène ; aujourd’hui, c’est pour Thucydide. Quiet quatris ? Conturbavi grmeam nationem. «Que te dirai-je? écrit-il à Atticus, j’ai mis la Grèce en émoi I »

La Grèce, en effet, messieurs, semble s’être émue d'une vive émulation devant ces victoires littéraires de Rome. Bientôt le siècle d’Auguste fit tant de bruit dans le monde, qu’elle dut se réveiller à ce concert d’applaudissements qui n’étaient plus pour elle seule. Ce furent là les précieux germes d’une régénération qui devait honorer le règne des Antonins.

Pendant la trop longue éclipse de l’imagination et du goût, le mélange des races, la confusion des genres littéraires, le travail inquiet des osprits sur les idées et sur la langue avaient fait naître en Grèce une manière de parler que les grammairiens combattent, sans la définir, sous le nom de dialecte commun : langue moitié savante, moitié populaire,' empruntant à tous lés dialectes : encore grecque, il est vrai.

DE LA MTTfeBATtmB GRECQUE.

par tes inflexions et sa syntaxe, mais sans caractère, sans élégance et sans véritable pureté. Aucun écrivain ne l’employait volontairement ; quelques-uns seulement s’en servaient , comme Polybe, ou par ignorance ou par mépris d’une forme plus classique. Cependant son influence s’étendait de jour en jour, lorsque les historiens et les rhéteurs, par leurs exemples, les grammairiens, par leurs critiques, lui firent une ardente guerre. Vous deviner, messieurs, ces atlicistes, défenseurs du bon goût qui menaçait de périr: vous reconnaissez, parmi tant d’autres noms moins illustres, Dion Chrysostome et Aristide. chez qui la prose grecque retrouva presque son ancienne pureté; le philosophe Atticus, dont nous lisons encore quelques pages dignes de son inattro Platon ; Hermogène, le réformateur de la rhétorique ; Lucien, le plus spirituel des polygraphes ; Arnen et Appien, les plus sages et les plus véridiques d&s historiens après Polybe, les plus grecs après Hérodote et Thucydide. Sans nous arrêter aux grands noms que l’histoire des sciences rapporte à cette époque, comptons encore parmi ses dignes représentants un grammairien trop peu célèbre aujourd'hui, Apollonius Dyscole, vrai successeur d’Aristote dans l’analyse philosophique du langage, auteur de ces beaux traités où l’on ne sait ce qu’il faut plus admirer de la profondeur des aperçus et des richesses de l’érudition. C’est le premier Grec, ce fut le dernier peut-être qui éleva les sciences grammaticales à toute leur dignité; timidement continuée par Hôrodien, son œuvre n’a eu depuis que des traducteurs ou des plagiaires.

Après cette brillante période, il y a pour la Grèce un siècle à peine de repos. Car déjà vient de retentir la voix des apôtres et des premiers apologistes chrétiens, et bientôt une sève nouvelle fera reverdir ce vieux tronc que tant de jets vigoureux n’ont pas encore épuisé. Pour les leçons de la sagesse évangélique, la langue fournira des richesses inconnues h l’éloquence de Périclès et de Üémoslhène. Saint Basil* et

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