CAMPAGNE DE 17 33 EN ITALIE
I.o Pellelier est nommé commissaire de parc à l'armée d'Italie et !\I. Hailly, major. — Passage par le mont Genèvre et Suze. — Moustaches et bonnets à poil. — Siège de Pizzighettone; M. de Maillebois à la tranchée, sa brus({uerie. — Siège de Milan, feu meurtrier de l'ennemi. — Coup de main manqué sur Bourgoforte, rappel du maréchal de Villars, son remplacement par les maréchaux de Coigny et de Broglie. — M. de Saint-Périer, commandant en chef de l'artillerie, et ses neveux.
Au mois cVoclobre 1733, la guerre se déclara contre l'empereur qui s'étoit opposé à l'élection du roy Stanislas, père de la reine, élu pour la seconde fois roy de Pologne par la plus grande partie de la nation. L'empereur forma un parti qui l'emporta sur celui de Stanislas et fît arriver au trône l'électeur de Saxe, quoyque le premier eut été proclamé dans toutes les formes. Les troupes russiennes de la czarine entrèrent en Pologne et Stanislas n'en avoit pas à leur opposer. Le Roy, pour venger son beau-père, se lia avec le roy de Sardaigne et le roy d'Espagne pour attaquer l'empereur en Italie, pendant qu'une autre armée, commandée par le mareschal duc de Berwick, fit le siège de Kehl où mon frère avoit une brigade d'artillerie (12 octobre 1733), et ensuite celui de Philipsbourg, où le mareschal fut tué, et celui de Trarback. Le prince Eugène
commandoit larmée de Icmpereur. Mon frère étoit major du corps de l'arlillerie en 1734, sous M. de Vallière.
L'arnire dltalie fut commandée en 1733 par M. le mareschal de Villars, sous le roy de Sardaigne en personne. M. le marquis de Borslel ' y devoit commander «l'abord rarlillerie, mais M. de Sainl-Périer % son ancien, ayant été nommé commandant en chef, M. de Borslel ne voulut point servir en second sous luy, se prévalant de ce qu'étant revêtu de la charge de 1" lieutenant général d'artillerie, il devoit avoir le commandement en cette qualité, comme l'avoit eu M. le marquis de la Frezellière. MM. de Vallière et de Saini-Périer étoient mareschaux de camp, et je ne me souviens pas que M. de Borstel fut mesme alors brigadier.
Quand il comptoit commander en chef, il proposa M. Bailly, le plus ancien des commissaires provinciaux, pour être major de l'équipage et moi pour être commissaire de parc, et la cour l'approuva. En conséquence, je préparay à Grenoble l'équipage de campagne de 20 pièces de canon de 4, aidé de M. Bailly, cest-à-dire toutes les voitures et attirails et munitions en conséquence.
D'ailleurs cet équipage d'artillerie étoit composé en officiers de A brigades que commandoient MM. de Montlaur, de Clugny, moi et Sautray, auxquels, à l'arrivée de M. de Sainl- Périer, furent ajoutés MM, de Sabrevois ^ neveu, et Labinon, protégé de ce général.
Nous partîmes le 1^'' novembre 1733 de Grenoble pour aller en Italie. Le bataillon de Laborie de Royal-Artillerie prit la petite route des Alpes avec M. Bailly, notre ancien, Montlaur
1. Dp Bor^/eW (Gabriel), brigadier le ["janvier 1740, maréchal de camp le 2 mai 1744.
2. Marquis de Saint-Périer (César-Joachim), commissaire extraordinaire vers 1690, brigadier le 29 mars 1710, maréchal de camp le 1" février 1719, lieutenant général le 20 février 1734.
3. Marquis de Sabrevois (Henri), officier i)oinleur en 1710. brigadier le 2 mai 1744, maréchal de camp le 1" janvier 1748, lieutenant général le l^r mai 17o8.
CAMI'ACM'; Dl'IAI.Ii;. /,-;
cl ('.lii^^iiy, cl je me li(»ii\;iy (•(mHii;iii(lci' le \>.\ir cl ohlifj^i'' (!(• prciidri' la grande roule avec les voilures, ayani a\('c moi 200 liouiuics (lu halaillou coniuiandés pai- M. (U\ Mièf^eiuc^nl , la coiupai^iiie d'ouxriei'S de M. (iuillc ' cl la compagnie «le Hiineurs de TuimucIcc cl un nombre dtjfliciers du corps.
A Lcsdiguières, la clraussée se ronipil, il lallul l'aire un chemin neul'. .l'allay ensuite à Monl-Dauphin pour y prendre les ^0 pièces de canon qui composoienl noire équipage, mais cslans près de Briancon je rcncontray Sautray, mon cadet, je luy remis mon poste et passay outre, mêlant muni d'un ordre de M. de Borslel pour me décharger de celle conduite de voilures cl artillerie, lorsque je Irouverois sur ma roule un commissaire provincial moins ancien que moy, pour pouvoir arriver plus promptcment au siège de Pizzighetlonc qu'on alloit commencer.
J'arrivay ce jour-là à Suzc, aïans passé le mont Genèvre. On m'y mena chez le gouverneur piedmoniois, qui me dit qu'il avoit ordre du roy de Sardaigne de me faire prendre la poste aux frais du roy et à tous les officiers d'artillerie françois, pour se rendre en grande hâte au siège de Pizzighettone, ce «|ue je fis et laissay mes chevaux attendre l'équipage qui venoit derrière, pour faire route avec- luy. De Suze, jallay à mon aise à Turin dans une cambiature ou cabriolet de poste, sans qu'il m'en coûtât autre chose que les guides. Mais à Turin, le commissaire françois qui était un difficultueux, me dit qu'il falloit épargner l'argent du roy de Sardaigne, que je naurois plus de chevaux de poste gratis à espérer, et que je fisse comme je pourrois. Je me trouvai donc fort embarrassé, ayans laissé mes chevaux en arrière. Mais M. La Pierre, trésorier de l'artillerie, me prêta les siens et son valet et reprit les miens lorsqu'ils passèrent pour nous rejoindre; on trouve peu de gens aussi officieux.
1. Guille (Jean), soldat en 1706, ofllcier pointeur en 1713, brigadier le 1" janvier 1748.
Je pensai avoir une querelle à l'auberge avec un Genevois qui méprisoit fort nos grenadiers el nos soldats, parce que les premiers n'avoient pas de bonnets de peau d'ours, comme ceux de l'empereur, et qu'aucun n'avoit de moustaches. Je relevai celle parole d'un bout de la table à l'autre en luy demandant s'il n'avoit jamais vu de chats. Surpris, il me dit que ouy. — « En ce cas, lui dis-je, vous avez donc eu grand'peur, car les chats ont de plus longues moustaches que les grenadiers de l'empereur, et si le poil vous fait tant d'impression, celui des chats a dû vous paroistre bien redoutable. » Ce potentat de Genève se tut, rougit et baissa les yeux.
J'arrivay au bourg de Malet, près Pizzigheltone^ dont le siège venoit de commencer, et j'y retrouvai les officiers de ma brigade. Comme nos bagages étoient restés derrière et qu'ils n'arrivèrent qu'après le siège, avec le parc et l'équipage de campagne, nous n'avions rien au monde. Nous étions couchés sur la paille dans une masure toute découverte, près d'y être grillés par le feu de la cheminée qui étoit tout contre, n'ayant que la place de nous coucher tous sept sur le costé comme des harengs, sans sièges qu'un seul qui servoit de table, et un seul pot de terre pour faire notre soupe, le tout par un froid considérable et beaucoup de neige et de pluie.
Nous sortions de notre espèce de cachot pour aller en batterie, celles pour ruiner les défenses avoient été faites par M. de Gaudechart ' et autres du régiment de Royal-Artillerie, qui étoient arrivés avant nous avec les drapeaux. Je tombai à la batterie qui battoit en bresche le bastion gauche de l'attaque de Géra, faubourg de Pizzighettone, de l'autre côté de l'Adda, qu'on jugea à propos d'attaquer avant la ville. La fortification en étoit bonne, il y avoil dans ses bastions des cavaliers parallèles aux faces el au flanc, ce qui fesoit un double feu partout, de plus un bon chemin couvert avec un fossez plein d'eau en avant, qui nous donna des difficultés
1. De Gaudechart d'Hennfvillé (Louis-Antoine), sous-lieulenant dans Royal-Arlillerie en 170b, brigadier le 20 mars 1747.
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|»»iir If |);issr|- ;i\fc iHtIlc iJilioii. M. di' Moiilliiili', lils dr Icii M tic S;illirii', liciilciiiiiil d'iul illciic cl Itii^^iidici-, cm! à {'.lire la liallciic «le l'aiilic hrrclic sur la droilc. 11 uk^ l'alhil ïiùvc des lrav(M"S(^s de i]ou\ picccs en deux pièces, [jurcc que j'clois plon}4;c pai' les ca\alicis du l)asli()u opposé, et élever mon épaulcuicul parce »|ue je rélois aussi |)ar le cavalici- du baslion (pie je Ijallois. Je n'avois sur celle ballei'ie de conlrcscai'pe (pie très peu de lerre, mais je m'élois pourvu de beaucoup de fascines (jui y siip})léèrenl . .le reliaussay la nui! avec des lascines el pi«picls le haul de l'épaulemenl, les ennemis qui remonloienl hi niiil du pelil canon sur leurs cavaliers el liroienl dans ma ballerie, voïoienl seulement dans l'obscurilé le liaul de Tépaulement et leurs coups porloient bien par dessus moy. D'ailleurs j'avois des fusiliers ù droite et à gauche de ma batterie (jui leur liroienl à force dans leurs embrasures. .l'avois aussy placé des gens sur mes coslés pour observer si le mineur ennemi ne viendroil pas mettre le feu à quelque fougasse et j'avois fait faire un puils pour tâcher d'éventer la mine, dont le bruit sourd nous metloit la puce à Toreillc.
Une autre difficulté fut de faire passer aux pièces l'avantfossé quand il fallut les mettre en batterie. !M. Guille, capitaine de la compagnie d'ouvriers, me fit faire un pont sur cet avant-fossé, mais comme il étoit fort étroit, que la file des bœufs qui traînoient notre gros canon de 24 étoit embarrassante, et que d'ailleurs il étoit nuit, M. Guille et moy et quelques officiers de ma brigade allâmes au devant de nos pièces pour les recevoir et faire bien enfiler le pont par les bœufs, et bien nous en prit, car à la batterie de Montlaur ils en culbutèrent trois dans le fossé qui étoit très profond.
Pendant que nous faisions celte opération en plain champ et bien exposés sûrement aux coups de fusil, M. de Maillebois, depuis mareschal de France *, arriva dans ma batterie, et n'y
1. J.-B. François Desmarets, marquis de ISIaillebois, maréchal de France en 1741.
voïanl que quelques officiers qui y rcstoient, commença à me demander et à jurer contre nioy de ce qu'il ne me Irouvoil pas fcar il étoil plus que coIcmc;. On luy dit que jétois allé chercher mon canon, et en même tems il me vil arriver tenant le premier bœuf par la corne et le picquanl d'une bayonnelle pour conduire ma pièce moy-mesme en batterie, et bien exposé aux coups de fusil; pour lors au lieu de continuer sa li^amme, il me loua bien fort et en dit de bonnes aux officiers ({ui nétoient pas allés m'aider. Puis voïant un détachement du régiment du roy qui étoit assis dans un boyau de tranchée, il tança vivement le capitaine qui le commandoit. Mais je m'approchay pour luy dire que ce détachement s'étoit mis là par mon ordre, qu'il étoit pour travailler à ma batterie, mais que n'en n'aians pas besoing dans le moment présent, je lavois placé à l'abri, parce que le feu qu'on fesoit les auroit tous détruits avant que j'eusse pu m'en servir. M. de Maillebois fit quelque excuse au capitaine et applaudit à ma précaution et depuis il m'a toujours fait politesse et amitiez. Il faut avouer que cétoit un homme bien brusque.
Je fus près de quatre jours en celte batterie-là sans fermer lœil, aussy élois-je, sur la fin, ivre de sommeil, et ce n'est que n'en pouvant j)lus que je me couchois derrière les pièces au risque de me faire écraser par le recul, aimant mieux tout risquer c[ue de rester droit sur mes jambes qui fléchissoienl sous moy.
J'étois dans cet état quand Géra se rendit.
Il étoit dit dans la capitulation, qu'on rendroit Pizzighettone si le général qui étoit à Mantoue le vouloit. Les ennemis y envolèrent un officier avec M. de Boissieux, neveu du mareschal de Villars, mais pendant ce tems, le siège conlinuoit du coslé de Pizzighettone, c'est-à-dire sur l'autre rive de l'Adda. Pour moy. je fis, le long de la rivière, deux batteries pour attaquer le château où fut enfermé François P'' après la bataille de Pavie. Je me proposois de luy faire de bonnes brèches, mais la capitulation arriva. L'ingénieur qui commandoit dans
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Pizzigliclloiic s\i|)|)oloil Miclicl l'cllclicr, s.ixoii, coiiiinc il csl rcril sur mm ni.iilMC ;ni-<l<*ssMS de la |i()i-|(' de hi ville, il ('-loi! ^(Mirrai Miajor cl cliordM ^t'iiic <lans IomI le Milaiiois, on inc dit (pi'ij ({(MMaMcla si nous n'étions pas Allcnians; j<r crois [•lnhM (|uc c'csl JMV (jni éloil originaire. Fran(jois,
Le siège de Pi/.zii^liellone (lui, larniée alla faire celuy de Milan. M. de Sl-Périer, noire commandanl, nous rejoignit à Milan: U)ms mes camarades (|Mi ('•loienl rà(li(''s de n'avoir pas pour chef M. le marijuis de Borsicl, ne le virent pas arriver d'un bon œil, non plus (pie les officiers de Flandre et ses neveux qu'il amenoil avec luy. Ils me raillèrent beaucoup de ce que ce général usoit de la maison de ma mère à Compiègne |)Our luy et ses équipages avec beaucoup d'aisance, et me regardoil à j)eine en Italie. Ce (jui acheva de révolter tout le (-orps, excepté les Flamands, c'est qu'il ne voïoil (jueux et ses neveux, et qu'il leur fesoil avoir les détachements qu'il croyoil les plus honorables sans consulter le rang à marcher. Mais il arrivoit tout le contraire de ce qu'il projetoit, il ne se passoil rien où ils étoient et après, notre tour venant à marcher, nous nous trouvions en l'occasion, témoin la bataille de Parme où nous fûmes Clugny et moy.
Le siège de la cUadelle de Milan se fît du costé du faubourg des Ortelans. Les officiers de ma brigade et moy étions logés dans une belle maison de campagne un peu en arrière. J'eus soin (pie les domestiques n'y fissent pas de dégâts, mais le riche gentilhomme à (jui elle apparlenoit ne m'en sr;ul aucun gré. Ces gens-là haïssoienl extrêmement les François.
Nous ouvrîmes la tranchée par un brouillard des plus épais (pii nous couvrit presque tout le tems du siège, ce qui étoit bien favorable à nos travaux.
Je tombay à faire ma batterie pour battre la face droite de la demi-lune, et je commen(jois à avancer ma bresche. Au 3" ou 4« jour, j'allois me reposer à mon quartier à mon tour, aïans laissé les autres officiers se reposer avant moy, lorsque
M. (les Combes, aide-major, vint me commander pour aller achever la batterie de ]\1. Labinon \ dont les officiers avoient tous été blessés à l'exception de 1\I. d'Allard -. Je partis tout de suite et allay rejoindre M. Guille, mon cher sous-brigadier, qui étoit déjà arrivé à cette batterie.
Elle bal toit en brèche le flanc gauche du bastion de droite, ce flanc étoit à la Pagan^, c'est-à-dire qu'il y avoit un double flanc concave coupé, ce qui lui fesoit trois batteries, et il est à remarquer que ce flanc étoit dans son entier, sans qu'une seule pièce fut démontée. M. de Montlaur chargé de faire une batterie pour ruiner la défense, au lieu de la placer derrière un mur qui se trouvoit là, et qu'il auroit démoli, la batterie étant établie, la plaça en avant de ce mur. Il ne put jamais l'achever parce que les 10 ou 12 pièces de canon du flanc, celles de la tour du château et de tous les ouvrages de ce costé faisoient un feu terrible sans interruption. Il y eut un monde infini du régiment du Roy qui y fut sacrifié et enfin elle fut abandonnée. On peut donc juger de ce qui devoit en eslre de la batterie du chemin couvert qui étoit devant celle-là et bien plus près des remparts. Aussy n'y restoit-il qu'un seul officier de la brigade de Labinon qui ne fut blessé.
Quand j'entray dans ladite batterie j'y trouvay M. Guille fort occupé à faire une traverse au milieu, pour s'épauler du feu d'une des grandes tours qui nous plongeoient et qui ne pouvoient être démontées que par les bombes ; les murailles de ces tours étoient de pierres dures comme de l'acier.
Je commençay par placer des sentinelles le long des branches du chemin couvert, je prolongeai le logement de ce chemin que l'ingénieur avoit fait trop court, et nous travaillâmes toute la nuit à réparer nos embrasures, mais nous les
1. De Labinon (Louis-Joseph), brigadier le 1" mai 1745, maréchal de camp le 10 mai 1"48.