‹ Mémoires de Louis-Auguste Le PelletierChapitre 18 sur 49 · GUERRE DE CORSE · texte numérisé non relu

GUERRE DE CORSE

Le Prllolicr est dcMnandc' par M. do Alnilloliois pour commander l'arlilleric. — 11 n'a (pic le coniniandeinenl eu second sous M. de Bassal. — p]mbar(pienient à Anlibes; M. de Crussol; tempête. — Expédition dans la Ballagne. — P'aron de combattre des Corses. — Affaire de San Antonio. — Le village de Montemajor, les bombes miraculeuses. — Désarmement de plusieurs villages. — Bandits, traits de mœurs, i)endaison de quelques moines. — Le Pelletier est nommé lieutenant d'artillerie (colonel), il revient en France et obtient le département de Cambray.

Les Corses s'étanl révoltés contre les Génois leurs souverains, la France envoya du secours à ceux-cy, comme TEmpereur avoit fait cy-devant. On fit partir en 1738 M. de Boissieux pour l'isle de Corse avec quelques troupes et un petit train d'artillerie de pièces de 4, courtes, montées sur des afluts en sauterelles. Un mulet portoit deux atfûts, un autre deux pièces. Les boulets se portoient dans des espèces de filets de cordes dont on mettoit deux sur un mulet et de même deux barils de poudre ensachez.

C'étoit M. de Combes qui commandoit cette petite artillerie.

En 1739, la cour envoya un renfort de plusieurs bataillons et du régiment d'housards d'EsterWazy, et M. de Maillebois qui commandoit alors en Dauphiné fut aussy envoyé en Corse pour commander cette armée.

Ce général me demanda sans que je le susse, quoyque

M. Guiol ' qui (''toit de toutes ses parties et qui n'avoit pas encore veu la guerre sollicitât de raccompagner. M. de Maillebois obtint que je fusse de l'armée de Corse, mais non pas que j'y commandasse en chef, parce que M. de Bassat ', brigadier d'armée qui venoit de Dantzigavec le roy Stanislas, ne trouvant point de placement, fut gratifié d'une pension de 1 300 livres en attendant, et la cour pour se libérer de cette pension, l'envoya en Corse y commander l'artillerie, avec des appointements de 400 livres par mois. De sorte que la bonne volonté de M. de Maillebois pour moy tourna tout de travers.

Je partis cependant au mois d'avril 1739, avec M. de Bassat et M. de Lucas, capitaine de canonniers, pour gagner Antibes, en membarquant sur l'Isère à Grenoble et ensuite sur le Rhône à Valence, de là à Avignon, puis à Aix et enfin à Antibes. Nous nous y embarquâmes et restâmes quelque tems en rade dans le golfe Jouan. Le vent estant favorable, toute notre flotte mit à la voile.

Elle étoit considérable en bâtiments de transport et étoit escortée par la frégate « La Flore », commandée par AL de Grussol, jeune capitaine de vaisseau mort quelque tems après. J'étois dans une tartane avec toute l'artillerie, MM. Bassat, Lucas, etc. Notre pilote voulant s'écarter de la division pour arriver plus tôt, M. de Crussol lui fit lâcher deux ou trois boulets pour le faire rejoindre, dont un nous passa très près sur la teste. Cela n'empescha pas notre Provençal de suivre sa route comme il voulut.

La nuit vint, il s'éleva une furieuse tempeste, nos matelots eurent peur et disoient fort dévotement des litanies. Le spectacle d'une mort prochaine, les vagues horribles dune mer en courroux, dans lesquelles à tout moment nous croïons

1. De Guiol de Guiran (Jean-Baptiste-Elisabeth), officier pointeur à la Fère en 1720, brigadier le 20 mars 1747, maréchal de camp le 20 février 1761.

2. De Bassat (Jean-Baptiste), officier pointeur en 1 705, brigadier le 8 avril 1736, maréchal de camp le 1" mai 1745, lieutenant général le 10 mai 1748.

ClIlltllK 1)K COIISK. V.»

nous ciii^loul ir, ("I qui nous coiin loinil d'c-iii, nous (il passer une (les plus cruelles iiuils (pToii peiil s'ini;i|^iner. ilnliii le jour vint el, la nier se i-alina ; nos pieux uialelols (pii éloienl si <l(''vols pendaul la niiil «lernitTe, se reuiirenl à jurei' les uns contre les aulres à la proveiieale el à lirer leui's couteaux pour se |)ouri'en(lre.()ii les mil, d'aceoiul el, enlin nous arrivAnies dans le golfe de Sl-Florenl en ('orse, au comniencemcnt de niay, deux jours après noire dépari d'Antihes.

De Sl-Florenl nous allAnies par terre à la Baslia où étoil M. de Maillel)ois. Je n'y rcstay pas longtems cl fus détaché poui- aller en Ballaigne sous les ordres de M, le manpiis de \'illenuir (jui étoil à lAlgaiole. Je m'einbarcjuay à Sl-l'Iorenl avec M. Des Landes el (juchiues officiers, un détacliemenl de canonnicrs el des peliles pièces de (juatre, montées en affût en sauterelles. On nous donna un pilote costicr el notre Iraversée fui heureuse; le moindre coup de mer nous eûl jelés sur la cosle des rebelles, où nous eussions mal passé noire lenis, comme il advint à quelques barques de nos troupes dont les Corses rebelles fusillèrent plusieurs soldats par vin dèle et cruauté. Et quand nous fûmes maîtres de leurs villaides, nous n'y trouvâmes que quelques vieillards; ces gens là se sentant criminels s'enfuirent dans la montagne. Quoyque j'eusse ordre d'aller à Galvi, je crus devoir m'arrester en passant à l'Algaiole où étoil M. de Villemur avec son régiment. Eslerhazy-housards étoil aussy dans les faubourgs de celte ville et quelque temps après il fut surpris par la petite armée des rebelles. Les housards eurent du monde de tué, ils perdirent un lieutenant qu'un Corse à qui il avoit fait grâce el pris prisonnier assassina par trahison à leur ordinaire. Cette afiaire se passa de nuit, apparemment faute de patrouilles autour du quartier. Tant il est vray qu'il faut toujours estre sur ses gardes avec quelque ennemi que ce soit.

Je ne fus pas fasché de quitter Baslia. M. de Maillebois me marquoit plus de confiance qu'à M. de Bassat, mon commandant, à qui je ne voulois pas donner de jalousie. Il en prenoil

déjà assez, qiioyqiril désirât hicn me garder, parce que je lui élois ulile.

Je Irouvay le baron de St-Michel à Calvy avec un détachement et quelques pièces de canon ; on nous logea dans le faubourg de Calvy. Il n'y avoit que des troupes génoises dans la citadelle, qui est assez fortifiée pour ce pais là, et où commandoit M. de Galeane, Génois, mais nous avions aussy dans le faubourg un régiment d'infanterie françoise. M. le marquis de Maillebois partit aussy de la Bastia quelque tems après moy, avec toutes les troupes qu'il avoit là, et l'autre moitié de l'arlillerie, qui étoit restée à M. Bassat et marcha du costé de Gorte, où les rebelles étoient le plus en force.

On auroit dit que nous marchions contre une armée de capucins, les Corses ayant un manteau avec un cocluchon pointu de mesme drap et couleur que la robe des capucins, la plupart laissant aussy croistre leur barbe. Ils sont armés d'une escoupette et d'un poignard, et d'un ou deux pistolets, avec un carlouchier, dans le({uel sont des charges de fer blanc, où on met d'un costé la poudre et de l'autre la balle, et ils ne font que rouler l'une et l'autre dans le fusil. Leur façon la plus ordinaire de faire la guerre est de se coucher derrière un rocher et s'y cacher, puis de tirer clandestinement, puis de se recoucher et recharger ensuite le fusil dans celte position, en mettant la crosse le long de la jambe, arrestée par le bout du pied et le chargeant toujours couchés.

Les troupes qui étoient à l'Algaiole et dans les autres quartiers de la Ballaigne partirent toutes le mesme jour et allèrent attaquer le village de St-Antonio, où il y eut bien des coups de fusil de tirés et assez de monde de tué de part et d'autre. Mon artillerie étoit divisée en deux, celle qui étoit du costé du couvent d'Aregnio fit très bien avec M. Des Landes. Ce couvent se rendit à composition où commandoit, je crois, le médecin Pauly \ chef des rebelles. Je fus chargé daller bom-

l. Uijacinthe Paoli (1702-1768) prit part à l'insurrection des Corses contre les Génois de 1729 à 1732, dirigea le mouvement jusqu'en 1739.

(U'KUUK l)K COKSK. Kl

Iciidcr Ml) \ ill;i|^<* nomiiir Monlcni.ijof, pivs <lii coiivcnl d'Alci- |)ral(\ (|iu* nous devions ;ill;M|ii('r iwrc «les ffonpcs el driix grosses pièces de cjiiioii (|ii(' j'imiciiMi de ('.;d\y. L'alVùl du nioi'li(M' s"(Mi alloil prcsriuc eu uiorccaux, mais (•"rtoil la uicilleuro dr la place.

l/anncc prcccdcidc on avoil déjà mené <'e moriier eoidre le \ illai4(\ mais le Itai'on Sl-Micliel (|ui y a\«)il lir»' (pu'hpu's bond)es ne ivussil pas, parc(> (pie ceshondjcs, lond)anl sur les roches, cela l'esoil sauler la l'usi'c qui ne melloil pas le l'eu, de soi'le «pu* les rel)«'lles, «[iii n;n<)i(Md jamais vcu de hombo, ne laiss«;»rent pas de remanjuer qu'il y avoit dedans de la poudre, el la ramassoienL très bien, croïant que céloit le ciel (juila leur envoyoit, parce qu'elïectivement ils en manquoient. Ils alloienl après placer la bombe dans leur église en ex-voto, comme une relitjue venue par miracle.

Comme j'appris cette histoire, je m'avisay de faire au haut de la fusée un j)etit chanfrein ou trait de scie pour maintenir un fil d'archal «pie je serray en double par un nœud de bombardier, puis j'en attachai les quatre bouts aux deux anses, de sorte que, quand la bombe tomboit sur les roches, la fusée se maintenoit dans la bombe et la fesoit crever. Les premiers qui arrivèrent pour recueillir avidement la poudre s'en trouvèrent mal. Je jouois en même tcms des deux pièces. Le tout intimida les rebelles et ils se rendirent, ainsy que les villages de Ziglia, Cassany et Giargia que nous attaquions aussy.

Nous étions logés dans le couvent d'Alciprate, où nous reçûmes les députés de ces 4 villages, qui venoient, un mouchoir blanc à la main, pour signe qu'ils Aouloient capituler. On les reçut à condition qu'ils livreroient toutes leurs armes, mais comme on ne se fioit pas à eux et que, du tems que les troupes de l'Empereur étoient dansl'isle, ils avoient assassiné

remit alors le pouvoir entre les mains du baron Théodore de Neuhof, et, après la chute de cet aventurier, combattit les Français, mais fut vaincu par le maréchal de INIaillebois et se retira à Naples. Il est le père de Pascal Paoli, né en 1726.

82 MliMOlIŒS DE L.-A. LE PELLETIER.

(le leurs fenêtres, à coups de fusil, les délachemenls qui éloient entrés dans le village pour recueillir leurs armes, on retint à Alciprate un des deux otages de chaque village, et on renvoya l'autre avec une petite troupe et un sergent, pour que les rebelles déposassent leurs armes à la première maison du village, où on alla les prendre.

Ce fut à cette occasion que nous vismes tuer presque au milieu de nous un des otages de Ziglia par un habitant du village de Calinsano, qui tenoit du parti de la République. Ce meurtre fut fait par vindète, c'est-à-dire vengeance, parce qu'un habitant de ^lontemajor avoit tué le frère de ce Calinsanien, il y avoit quelques années, dans une guerre particulière entre les deux villages. 11 se sauva sitost qu'il eut fait sa vindète. Cet otage de Ziglia étoit un vieillard de très belle figure, quoyqu'aïant 8U ans et l'air respectable.

Toutes ces expéditions faites, les troupes se rejoignirent à Saint-Antonio et marchèrent à Corbora et Belgoder et au couvent de Tanagny quartier général. J'allay avec les généraux à la rencontre de M. de Maillebois, à un village nommé Pétralba, où ceux de la Ballagne et ceux de l'autre armée vinrent prendre les ordres pour faire rejoindre les 2 armées. Elles se rejoignirent eifectivement à Saint-Nicolas et allèrent vers Corté pour soumettre les rebelles de l'autre costé des monts, mais on laissa toute l'artillerie réunie à Ponte Novo, où nous campâmes comme nous pûmes, n'y aïant point de maisons. Puis on nous envoya à Luciane, assez près de Bourgoforte et à une portée de fusil du couvent d'Aregnio.

Nous gardions ce poste autour duquel quatre bandits firent souvent des assassinats. Ces coquins se retiroient dans des grottes, où ils réservoient les effets dont ils dépouilloient ceux qu'ils tuoient. Pour les faire déguerpir de ces pais là on fut obligé, en quelque façon, de traiter avec eux et de les aller mettre en terre ferme, hors de l'isle.

Ils nous tuèrent plusieurs officiers à la chasse, je fus fort heureux d'échapper de leurs mains. Comme Luciane étoit un

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villa^t' siliKV. siii' une m(tiil;i{^iH', où je nrciiiiiiyois iraiil.iiil, plus ([lie ÎM. Hiissal cl iM. Lucas, avec (|iii je fcsois onJiuairc, (Moionl Idujoiips à se |)oinlillor, j'allois à la cliasso le plussouvenl (|iie je poiivois, eu descendaul <laiis la |)laiiie. Lu jour (pie je (levois y aller, mes deux chevaux S(» Irouvc'M'eul, (UM'ei'ivs. Je ivslaidoue, el y envoyai un (l(jinesli(pie dr M. i.ueas el un cauonnier uoiuuu' Desjardius. Ils reue(jnlièfeul les A baudils (pii commencèrent à fusiller Desjardins de 4 coups de fusil qui percèrent ses habits el son chapeau, sans luy faire de mal. Ces gens là tiroienl extrêmement juste el c'est un «çrand hazard ([u'aucun coup ne per(jAt. Le soldat se j(>la dans un buisson où il se cacha le plus (pTil put et se mit à crier au secours de toutes ses forces. Les baudils, après s'èire lass(''s de tirer, s'avisèrent de mettre le feu aux buissons (pii renlouroient. Le feu commençoit à legaignrr, lorsque le chevalier de Saint-Vincent, qui revenoit de la Bastia avec un diMachement pour chercher du pain, s'avança au bruit elles banilits s'enfuirent. Or si j'avois été de cette chasse, sûrement ces gens là eussent plutôt tire sur moy, pour avoir mon habit, que sur un soldat. Le lendemain, toute la troupe que nous estions à Lucianc prit les armes, nous allâmes entourer le bois el le fouiller. Nous n'y trouv^ames que le corps d'un caporal de Montmorency qui revenoit de l'hôpital à son quartier et qui avoit été tué de trois coups de fusil dans le dos. Ces coquins là avoient débordé son chapeau et arraché ses boulons de cuivre croïant apparemment que c'étoit de l'or.

Il nous vint trouver un homme qui nous demanda la permission d'assassiner un autre homme, qui, disoit-il, avoit eu l'effronterie d'épouser la veuve d'un de ses parents sans luy en demander la permission. On voit, par là, qu'ils font leurs assassinats ou vindètes pour un rien.

Nous prîmes un frère Recollet qui s'étoit eschappé de son couvent d'Aregnio, nous l'envoyâmes à M. de Maillebois, qui avoit fait défense aux moines de sortir de leur couvent, et il le fit pendre sur-le-champ avec quelques autres moines dans

le mesme cas. Car ces gens-là éloient pour les rebelles. Le pauvre frère ne mériloit pas trop la mort, mais dans -les teras que les troupes de l'Empereur éloient dans ce païs-là, et qu'ils attaquèrent son couvent, on dit que ce frère avoil beaucoup tué de soldats, tirant très bien par les fenêtres.

Nous apprenions tous les jours quelques cruautés de ces Corses, ils empoisonnoient les uns, massacroient les autres, et je ne finirois pas sur leurs histoires. Ils ont de l'esprit, mais vindicatifs comme il n'y a pas de peuple au monde, ne vivant que de châtaignes plutôt que de cultiver leurs terres, passant toute leur vie avec une escoupette en main et gardant leurs troupeaux, presque toujours debout et immobiles, reposés sur leurs armes comme des termes.

Nous partîmes la veille de la Toussaint pour aller passer notre quartier d'hiver à la Bastia où étoit M. de Maillebois, qui avoit désarmé et soumis les rebelles.

Je reçus mon brevet de lieutenant d'artillerie (colonel) datte du 20 janvier 1740, je fus fait seul de ce grade. Ma san étant gravement atteinte, j'obtins un congé pour aller prendre les eaux de Vais en Vivarais.

Je partis de Corse sur un bâtiment appelé polacre en Provence. Il y avoit avec moy beaucoup d'autres officiers françois ou corses. Nous fûmes 8 ou 10 jours dans le trajet, parce qu'il nous prit un si grand calme que nous restions presque toujours dans la mesme place, la mer estant comme de l'huile.

Après avoir pris les eaux de Vais, je revins à cheval de Valence à Paris, par Lyon, le Bourbonnois et la route de Moulins.

En mon absence, M. Guiol de Guiran aïant été nommé à mon commandement en second de l'école de Grenoble, j'acceptay le département de Cambray, où je fus nommé le 18 juillet 1741. Ce département me mettoit à portée de chez moi, et me donnoit 2/i00 livres d'appointements et 600 de logement ; pour les tems, cétoit un des meilleurs.

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