CAMPAGNES DE FLANDRES ET DALSACE EN
Embarquement du matériel de Tartillerie. — Conseils aux artilleurs. — Siège lie Menin, opération diflicilc^ de transport, M. de Vallière s'en attril)ue tout l'iionucur. — Siège d'Yprcs, le Roi vient à la trancliée, mort de M. de Beauvau, le marquis de Fénelon. — Siège de la Ouenocque, Le Pelletier y commande en chef l'artillerie, et Cormontaignc le génie; procession autour de la place. — Siège de Furnes. Après avoir préparé ses batteries, Le Pelletier est remplacé par les artilleurs marins. Leur insuccès. Opinion de M. de Seroux, ingénieur; lettre du marquis de Chabannes. — Le Pelletier s'offre à aller aider les marins comme volontaire. — Injustice du maréchal de Noailles. Il la répare noblement. — Campagne en Alsace. — Maladie de Louis XV. — Affaire de Richenau ou de la Culbute.
La mort de l'empereur Charles VI ayant occasionné la guerre en Allemagne, je fus demandé par M. le mareschal de Maillebois pour eslre de Tarmée qu'il alloit commander en Weslphalie, qu'on appeloit l'armée des Matliurins, parce que son objet étoit d'aller délivrer l'armée de ]\I. de Belle-Isle, qui étoit investie dans Prague, après avoir fait des conquesles et les avoir perdues. Cette armée remplit assez mal son objet. Ce qui empescha qu'on m'accordât à M. de Maillebois est qu'on vouloit employer M. de Malézieux, mareschal de camp, et MM. le baron de Meslay et d'Aboville, brigadiers, et que je venois tout nouvellement d'estre employé en Corse et d'eslre fait lieutenant provincial avec un grand département.
Mon frère fut plus heureux que moy, il se trouva commandant en second de l'école de Strasbourg, en l'absence de M. Du Pas ', qui étoit en chef, et en conséquence chargé de préparer l'équipage d'artillerie de l'armée de M. de Belle-Isle. Il y fut employé sous M. Du Brocard, avec 4 autres lieutenants.
La guerre s'étant tournée du coslé de la Flandre^ où le Roy voulut commander luy-mesme son année, j'ay reçu mes ordres du 23 janvier 1 744 pour y être employé en qualité de commandant en second de rArlillerie, sous M, de Vallière. — M. le mareschal de Noailles commandoit l'armée sous les ordres de Sa Majesté. Ce fut une des plus longues et des plus belles campagnes. M. de Vallière avoit sous luy MM. d'Aboville et Du Brocard, brigadiers, moi, mon frère, le chevalier de Fontenay ^ et Monsieur son fds ^ (M. de Vallièrej, lieutenants d'artillerie. M. de Malézieux, lieutenant général, commandoit un équipage sur le Rhin, sous les ordres de M. le mareschal de Coigny, et M. le marquis de la Roche-Aymon, un équipage sur la Moselle.
Je partis de Compiègne le 22 mars 1744 avec mon neveu M. Le Féron. Je suis arrivé à Douay le 5 avril, aïant été relevé dans mon département de Cambray par AL Dormeuille. M. de Vallière nous garda, mon frère et moy et Monsieur son fds,' pour estre sous luy. M. Du Brocard, avec M. le chevalier de Fontenay, commandoit un petit équipage d'un camp volant, sous M. le comte de Clermont, prince du sang. M. d'Aboville étoit du costé d'Oudenarde avec un corps de troupe commandé par M. le mareschal de Saxe.
1. Du Pas (Louis-Auguste de Beaudoln), brigadier le 2 mai 17 U, maréchal de camp le \" janvier 1148.
2. Ctievalier de Fontenay (Louis-Charles-Claude Andrey), aide de parc le 1" juillet 1"12, brigadier le 2 mai 1"44, maréchal de camp le 1" janvier 1"48, lieutenant général le 1" décembre 17o9.
3. De Vallière (Joseph), volontaire en 1733, brigadier le 2 mai 1744. colonel inspecteur de Royal-Artillerie en 1747. maréchal de camp le 17 septembre 1747, lieutenant général le 10 mai 1748, directeur du corps de l'artillerie en 17o6.
('.A.MI'ACM': l)l': 171'.. 87
Le Hoy (Minovm M. le m;ii(|iiis de l'\''ii('l(tii pour si^iiilicr aux Ilollaiidois SCS tlcniirrcs rt-soliil ions poiir la «^iiorrc. Ils cliar- ^rrcnl M. de \\ assciiaci' ' d'y ivpoiidrc avec l)oauooup de soumission; mais couunt' ils ne salisliiTuI pas Ic^ Hoy, qui les aimoil mieux déclarés conlre luy <pu^ neutres, la p^ucrrc fui résolue conlre eux comme conlre rAUema^ne cl rAiii^lclerre.
Le ii;i avril, on l'oriua, sous Douay, un camp (jui fui commandé par M. de \'allière. Il dcvoil y avoir 0 ou 10 canij)s sous N'alencienues, C,aud)ray, Arras, Aire, Sainl-Amand, etc. Le ^9, on publia la guerre contre la reine d'IIongiùe.
Le 2 may, le mareschal de Noailles partit de Douay pour allci- au-devant du Roy, qui vcnoil faire sa première campagne; il arriva le i à \'alenciennes.
Le samedi î), je parlis de Douay pour l'Isleavec 100 canonniers, 1 500 chevaux d'artillerie, et le gros canon de 33. Le 10, mon frère partit de même pour l'Isle avec 50 pièces de canon de 24. Le 12 may, on commença l'embarquement de toute l'arlillcrie sur la Lys.
Quoyque cet attirail fut des plus nombreux qu'il se fut fait alors, nous exécutâmes cette opération avec la plus grande diligence. M. de Yallière, qui se doutoit bien de l'impatience d'un jeune roy qui fait la guerre pour la première fois, me pressoit vivement, et j'eus la satisfaction de recevoir une lettre très obligeante de luy, qui ne louoit guère, par laquelle il me marqua qu'il ne s'attendoit pas que j'eusse pu faire exécuter si tost cette besoigne. Il s'étoit muni de tout en si grande abondance qu'on peut dire qu'après les sièges de Menin, Ypres, la Ouenocque et Furnes, il nous restoit encore autant au parc qu'il nous eût fallu pour faire encore autant de sièges. Quand la cour lâche la main au général d'artillerie pour se munir de tous ses besoings, tout va au mieux. Celuy qui est chargé de brusler la poudre doit mieux savoir ce qu'il luy en faut que ceux qui ne sont pas du métier.
1. Le comte de Wassenaer, autrefois ambassadeur à la cour de France.
Comme quelques-uns des miens pourront aAoir à faire pareilles opérations, je diray quelque chose par digression au sujet de ce qui peut accélérer cette besoigne.
Il est de la dernière importance pour l'artillerie d'user de toute diligence, pour ne pas retarder les mouvements de la campagne par la lenteur de ce Corps, si pesant par luy-mesme. Ce n'est pas assez d'avoir un nombre considérable de chevaux, il faut s'aider de bien d'autres moyens. Il faut profiter des rivières et canaux qui peuvent nous approcher nos munitions, sçavoir le poids que chaque bateau peut porter, le tems qu'il faut à tel bateau pour faire telle course, la ressource qu'on peut avoir des chevaux de paysans, ce que portent leurs charrettes, de combien de chevaux elles sont attelées, combien de charretiers, afin de pourvoir à la nourriture des hommes et des chevaux par des commissaires, et qu'elle se trouve où il faut.
Il faut sçavoir combien de pionniers on peut espérer pour les embarquements et débarquements et surtout raccommoder les chemins, en remplissant les trous de fascines recouvertes de terre.
Il faut se munir de beaucoup de madriers pour pouvoir faire des espèces de ponts pour aller au bateau et le charger par trois ou quatre endroits à la fois. Il faut avoir des espèces d'augets pour rouler les boulets dans le bateau, ce qui avance beaucoup leur chargement....
Ma digression seroit trop longue, j'adjouteray seulement qu'il convient d'arranger bien ses idées préliminairement pour faire exécuter avec plus d'aisance et de promptitude, bien distribuer et expliquer la besoigne à chaque officier, se procurer des chefs aux chari'etiers et pionniers paysans sujets à déserter, etc.
L'on avoit au parc 90 pièces de canon, dont 11 du calibre de 33, 60 de 24, 10 de 16 et 12 de 8; plus 30 mortiers de 12 pouces et 20 de 8 pouces, 15 000 bombes de 12 pouces et 1 000 de 8 pouces.
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l.(^ IH iiKii I7'i'(, Mcniii lui iincsli par le niarcsrlial «le Noaillcs '.
La {liriicullr la plus oonsidérabh' tin sir^c, rloil, (|U0 les (MiiK'inis, ayant lorim'' dos inoiidalioiis aux environs, il ne rosloiL (juc le sou! j)onl do \\'ar\vi(; pour passer larme»', l'artillerie, le roy cl sa suite et maison, les vivres, enfin tout. Ce pont éloit mùmc en fort mauvais état; les grandes pluies de l'hiver avoient rendu les chemins impraticables, cl il y avoil de dislance en dislance des Irous à y faire enlrer plusieurs maisons.
Ces Irons immenses furenl comblés d'une quantité de fascines très longues cl rccouverlcs de lerre, il fallul plus de 1 200 voilures du pais pour les Iransporler, et des pionniers pour les couper à proportion.
On n'avoil pas pourvu à la subsistance de ces malheureux, de sorte que plusieurs moururent d'inanition et qu'un grand nombre désertèrent, enfin je manœuvray tant et criez tant, qu'on nomma un commissaire des guerres pour s'occuper de ce service, et que l'ordre s'y mit un peu mieux.
Ce qui étoit très essentiel éloit de faire passer toute l'artillerie, et tout le parc de siège, sur le seul pont que nous avions. M. de Vallière, voyant le Roy déjà arrivé au camp, sentoit combien il éloit important d'accélérer le transport. Une preuve qu'il en jugeoit ainsi, c'est que luy, qui ne louoit jamais personne, m'accueilloit et me caressoit beaucoup, disant qu'étant l'ancien des commandants en second, j'élois son bras droit et qu'en conséquence il falloil que je me charge de faire passer toute l'artillerie et le parc en une seule nuit sur le pont.
Le Roy estant parti un jour trop tost de l'Isle, avoit fait arrester toutes les voitures dans le chemin pour pouvoir passer luy et sa suite nombreuse. Elles avoient été dételées où elles se Irouvoient, et il y en avoit depuis l'Isle jusqu'à Warwic. C'étoil la nuit et chacun dormoit près de ses chevaux. On me
1. Adrien-Maurice, duc de Noailles, maréchal de France en 1734.
donna doux compagnies de mineurs, un gros délafhemcnl de Royal-Arlillerie et une compagnie d'ouvriers. Je les fis séparer en un grand nombre de petits détachements avec ordre de se succéder de distance en dislance pour aller éveiller et faire marcher jusqu'au dernier les difTércnts pelotons de voitures épars le long du chemin.
Comme ces pelotons se suivoient à des intervalles souvent assez longs, on en profitoit pour relever le pont et le réparer, et pendant ce tems, il passoit sur la rivière ce qu'il s'en pouvoit de bateaux chargés de munitions et ainsy successivement.
Au delà du pont il y eut un grand travail pour raccommoder les chemins, mais enfin, à la pointe du jour, toutes les voitures d'artillerie et les bateaux étoient arrivés et le pont bien raccommodé.
J'en allay rendre compte à M. de ^'allièro, qui étoit dans l'inquiétude, mais ce qui me surprit c'est que M. le mareschal de Noailles estant arrivé chez luy, parce qu'il étoit aussy inquiet de la chose, M. de Vallière rendit compte très exactement de toutes mes opérations, comme si c'eût été luy-mème en personne qui les eût exécutées, et il ne dit pas un mot de moy qui estois là présent. Cependant c'étoit une belle occasion de me faire connoistre du mareschal, et je crois que c'étoit au-dessous de luy de s'attribuer l'espèce de mérite de cette opération et des difficultés que javois surmontées.
M. de Malézieux et M. Du Brocard fesoient toujours beaucoup valoir les officiers qui étoient sous leurs ordres, c'étoit tout le contraire avec M. de Vallière. Je crois que, comme il étoit déjà fort vieux et put à peine aller une ou deux fois à la tranchée, il pouvoit appréhender que comme nous étions alors fort jeunes cl alertes, les généraux qui nous voyoient toujours à la tranchée ne prissent confiance en nous.
Le siège de Memn commença le 14 may.
Alors on se promenoit jusqu'à la palissade du chemin couvert sans que les HoUandois s'y opposassent et on causoit
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avec eux, a|)|)arciniii('iil (|u'ils croyoiciil (|ii(' M. (!<' W assciiacr, l(Mir aiiil>assa(l(Mir, accoinmodcroil les choses. Ils ne commencùrenl à lifcr à l'oicc (|ii(^ le 'M) inay, à (•iiM[ liciii-cs <lii malin, comme nous marquions les l)allei'ies.
J'élois cliarf^é de la dioile de ralla(|ue, mon Irère d(! la j^auclitvel M. de N'allière, le fils, du ccnlre.
On remar(|uei'a (jue M. de \'allièi'e (le pèrej (il élahlii* l» mortiers (jui lirèrenL dans le moment (|uc l'on melloil le canon en baltorie, de sorte ([u<» les bombes en l'air occupoient si l'ort les nouveaux soldats hollandois qui défcndoicnt le chemin couvert qu'ils ne firent qu'un feu très médiocre. On peut dire (|uc celle batterie de mortiers fut bien trouvée.
Le A juin, on se préparoil pour la nuit suivanle à faire des balleries pour baltre en brèche, lors([ue les ennemis arborèrent le drapeau blanc.
Les pourparlers durèrent 12 heures. M. de Chabannes, major des gardes-françoises, (jui venoil d'être nommé lieutenant-colonel, rapporta enfin la capitulation. M. le comte de Lowcndal étoit lieutenant général de tranchée.
Le 5 juin, commença l'investissement d' ï^pres sous les ordres de M. le comte de Clermont. On commanda 3 000 pionniers pour faire les chemins de Menin à Ypres pour l'artillerie, et connue INI. de Vallière se scrvoit de ses commandants en second à toutes sauces, je fus chargé de cette direction et peux dire que j'ai bien construit GO ou 80 lieues de chemins dans ces 2 sièges.
Le 1-4 juin, on ouvrit la tranchée en plein jour à l'abri des haies et arbres fruitiers que les Hollandois avoient eu la négligence de ne pas faire couper.
Le 21, le Roy vint pour la première fois à la tranchée, le feu de la place élant ralenti, et toute notre artillerie tirant avec une grande vivacité. Je le rencontray à la droite de la tranchée, un seigneur me nomma à luy et me présenta. Dans ce moment il passa un boulet de canon sur nos testes qui siffloit beaucoup. Il me demanda ce que c'étoit que cela et c'étoit
sûrement le premier boulet qu'il avoit entendu. Je lui dis que c'en étoil un, mais que c'éloil le dernier de cette décharge. Il me demanda comment je savois cela. Je luy dis que dans cette batterie qui tiroit, il n'y avoit que trois pièces, que ce boulet étoit de la troisième pièce, les deux autres étant passés avant qu'il arrivât; qu'ils étoient longs à recharger, et que les embrasures de ces pièces étant trop hautes, les boulets passoient toujours par dessus notre tranchée, comme il venoit de le voir. L'on ne voulut cependant pas que le Roy allât plus loing de ce costé-là.
Le logement du chemin couvert fut fait de vive force ; on y perdit beaucoup de monde, M. le marquis de Beauvau y fut tué.... Comme il ne se trouvoit personne dans la basse ville qui fit feu, on y entra par une poterne le 15 juin, on établit, sur le rempart qui fait face à la ville, deux pièces de canon et six mortiers. M. le marquis de Fénelon étoit de jour. 11 étoit toujours à ces pièces-là, où il ne fesoit pas bon, quoyqne je fisse tout ce que je pouvois pour l'empescher de s'exposer si indiscrètement. Ce fut lui qui reçut la capitulation. 11 nous aimoit beaucoup et il avoit épousé une demoiselle Pelletier de la famille du premier président. 11 nous chargea avec ses deux fils de faire les honneurs de la halte qu'il donna à la tranchée. Mon frère y resta, mais moy je fus commandé pour aller faire le siège de la Quenocque, sous les ordres de M. le duc de Boufflers.
Nous partîmes le lendemain, 26 juin, à 6 heures du malin, sous les ordres de M. de Boufflers. Je commandois l'artillerie et M. de Courmonlagne ' , le génie. Le lendemain, pour intimider le gouverneur, on jugea à propos de faire faire aux troupes une marche tout autour de la place à une certaine distance. Je ne pus m'empescher de demander si on croïoit de prendre
1. Louis de Cormonlaicjne, né à Strasbourg vers lG9o, mort en l~o2, a fait les princijjaux sièges de 1713 à 1745. II a écrit un traité d'architectui'C militaire, et un mémorial pour l'attaque et la défense des jilaccs.